Philia, saison 3

Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

A côté de cette dernière question, toutes les autres semblent futiles. Toute la philosophie s’efface et se confond, en fait, dans un seul problème : comment bien vivre ? Comment réussir cette vie ? Cette vie unique, et donc précieuse entre toutes, fragiles entre toutes aussi... Que signifie exactement accomplir vraiment cette existence ? De cette question dépend l’orientation de nos actions, de nos instants, de chaque moment de notre présent... Pour ne pas perdre ce présent, pour ne pas finir et mourir sans avoir rien réalisé, il importe plus que tout de répondre à cette question : Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Faut-il oublier le passé pour construire l’avenir ?

Il est des moments dans l’existence, des moments d’épreuve, de souffrance, que l’on préfèrerait oublier pour pouvoir refaire sa vie – pour recommencer à zéro, pour se défaire d’un échec, pour tourner la page d’une colère, sortir du cycle de la défiance et rompre ainsi la solitude. Il y a des moments où le passé devient un passif ; ne faudrait-il pas l’oublier pour construire vraiment l’avenir ? Et en même temps, comment oublier ? Et surtout, comment construire, si l’on ne garde rien du passé qui puisse fonder nos projets, former nos choix, et simplement dire qui nous sommes ? Oublier, n’est-ce pas le projet déprimé de celui qui préfère perdre conscience, abandonner plutôt que de reconstruire ? Tous fragiles, tous confrontés aux blessures qui traversent chacune de nos vies, nous pouvons lutter pour en conserver les leçons par l’effort du souvenir, ou préférer l’anesthésie... Faut-il oublier le passé pour construire l’avenir ?

Celui qui fait le mal est-il malheureux ?

Y a-t-il une justice dans ce monde ? Nous pourrions bien en douter... La vertu ici-bas n’est pas toujours récompensée. Les plus grands héros meurent en martyre, les plus grands salauds dans leur lit. Et nous avons beau dire et répéter, comme le proverbe, que "bien mal acquis ne profite jamais", toute l’actualité semble nous donner le spectacle désespérant du contraire. Il nous reste une petite chance : c’est de supposer que la honte, le remords, le scrupule, on ne sait quel tourment intérieur, empêchent le coupable de profiter de sa faute. Mais l’idée semble bien légère... Celui qui fait le mal est-il malheureux ?

Pouvons-nous agir sur le monde ?

Vivants, nous sommes jetés dans un monde complexe, incertain - dans un monde souvent injuste aussi, et même révoltant. Regardons autour de nous, dans les médias comme dans nos vies, dans le proche et dans le lointain : il est très clair que rien ne va - et tout va de pire en pire. Mais qu'y pouvons-nous vraiment ? Aucun d'entre nous n'a choisi le moment de l'histoire qu'il vit... Est-ce un rendez-vous lancé à notre liberté, à notre capacité d'agir et d'inventer l'avenir ? Mais que pouvons-nous faire vraiment ? Nos forces sont bien limitées devant l'ampleur des défis qui se présentent à nous... C'est un monde qui nous fait face. Pouvons-nous agir sur ce monde ?

Le langage nous exprime-t-il vraiment ?

L’homme est un être de langage, et c’est là sa grande fierté - un zoon legomenon : un animal parlant. Seul le langage humain fait sortir l’univers du silence de la matière, pour donner à tout être un nom, et le penser. Seul le langage nous fait aussi sortir de nous-mêmes, pour exprimer au-dehors, et partager avec d’autres, ce que chacun de nous ressent, éprouve, et comprend. Mais dans ce langage même qui fait sa force singulière, l’homme éprouve aussi sa faiblesse. Ne butons-nous pas sur les mots, comme sur un outil bien pauvre, trop imparfait, trop limité pour exprimer notre pensée ? Ne nous arrive-t-il pas souvent, malgré toutes les langues du monde, de rester incompris, et seul ? A la vérité, tout l’orgueil de notre parole n’est peut-être qu’un échec bavard. Les mots pourraient-ils suffire à dire ce que nous vivons ? Le langage nous exprime-t-il vraiment ?

Faut-il n’écouter que sa raison ?

C’est la raison qui nous permet de comprendre le monde et d’y agir - elle qui nous promet les clés d’une vie mesurée, équilibrée, d’une connaissance raisonnée et d’une existence raisonnable. Comment pourrait-on y renoncer ? Refuser d’écouter sa raison, ce serait assumer de vivre une vie de déraison - choisir la folie, la démesure, le délire et la disharmonie ? Mais d’où vient que tout cela nous attire ? Au fond, soyons honnêtes, personne ici ne rêve vraiment d’une vie simplement bien rangée… Pourquoi sommes-nous si réticents à être vraiment raisonnables ? N’y a-t-il pas une forme de sagesse dans le fait de refuser la tyrannie de la raison ? Après tout, nos vies sont faites aussi d’irrationnel, de croyances, de sentiments et de passions… Est-ce le signe de notre défaut - ou d’un défaut de la raison à nous conduire vers le bonheur et la vérité ?

Qu’est-ce qui définit un individu ?

Comme il est difficile de parler de soi… Difficile aussi de parler justement des autres. Chaque personne est un mystère – comme son nom l’indique : car persona, en latin, désigne un masque de théâtre. Qui est caché derrière ce masque ? En vérité, nous avons tous déjà fait une fois, au moins, cette expérience vertigineuse : de regarder un autre en face, et de nous demander qui peut bien être caché derrière ce visage, derrière le masque - ou la carapace. Ou bien, plus redoutable encore : de nous regarder nous-même, et de nous poser cette question : qui est vraiment celui que je vois ? Comment pourrais-je parler de moi ? Les mots manquent pour dire l’énigme absolue que représente la singularité que je suis, que vous êtes, que chacun d’entre nous est. Comment nommer par des mots généraux ce qui n’appartient qu’à un seul ? Qu’est-ce qui définit un individu ?

Peut-on vraiment vivre le temps présent ?

Vivre au présent : voilà bien le projet le plus simple, le plus évident, le plus nécessaire et le plus difficile à la fois… Le plus nécessaire, parce qu’il serait fou de fuir le seul temps qui nous est donné. Mais le plus difficile aussi : parce que penser, être conscient, c’est ne jamais être totalement dans ce que l’on fait : c’est être toujours ici, avec mon corps, et ailleurs, par la pensée. Ailleurs : hier, ou demain, dans un passé qu’on regrette ou dans un avenir qu’on projette… La technologie contemporaine diffracte encore notre attention : vous êtes ici, avec nous. Et peut-être ailleurs, parlant en ce moment à un ami du bout du monde, ou vivant au rythme d’une préoccupation lointaine… Avons-nous la moindre chance d’être pleinement, totalement présent au moment que nous vivons ? L’instant le plus proche n’est il pas en même temps le plus lointain, et presque inaccessible ? Peut-on vraiment vivre le temps présent ?

Y a-t-il quelque chose qui résiste au changement ?

Il ne passe pas une semaine, une journée, une minute, sans que nous ne soyons changés - et tout l'univers avec nous. Si nous ne ressentons pas ce changement, ce n'est pas parce qu'il n'a pas lieu, mais parce que nous ne le voyons pas... La science, comme l'expérience qui prend un peu de distance, nous révèlent que rien n'est stable, figé, fixé. Ne faut-il pas s'en réjouir ? Seule la fin est définitive, seule la mort empêche d'évoluer. Après tout, la vie est évolution, transformation permanente ; peut-être faut-il se couler dans son dynamisme, accepter de s'adapter sans cesse, se passionner pour la réforme, refuser l'immobilisme... Et pourtant, changer, n'est-ce pas aussi durer ? Que signifierait la rupture permanente, une nouveauté remplaçant l'autre ? Nous changeons, bien sûr ; mais n'y a-t-il pas en nous, comme en tout être, dans le temps qui nous saisit, quelque chose qui demeure, qui reste et qui résiste ?

Tout le réel est-il fait de matière ?

Nous aimons bien les grandes idées. Nous parlons entre nous des concepts qui suscitent notre intérêt, et parfois nos désaccords : nous parlons de toutes ces choses qui ne sont pas vraiment concrètes, et qui cependant nous passionnent. Le sens de la vie, la liberté du peuple, les droits de l’homme... Voilà quelques exemples parmi une foule d’idées qui peuplent nos esprits. Mais où se trouve tout cela ? Quelle consistance faut-il donner à ces idées abstraites que nous aimons tant évoquer ? Existent-elles réellement ? De quoi parlons-nous, en fait, quand nous évoquons ces concepts ? La science nous montre chaque jour que ce qui est réel doit pouvoir être vérifié par l’expérience, par le toucher, par tous nos sens... Alors, faut-il renoncer à croire à ce monde d’idées, si abstraites et incertaines qu’elles ne font que déclencher d’infinies contradictions ? Tout ce qui n’est pas matériel, substantiel, sensible, n’est il pas totalement vide ? Ne faut-il pas reconnaître que tout le réel est fait de matière ?