Nous aimons bien les grandes idées. Nous parlons entre nous des concepts qui suscitent notre intérêt, et parfois nos désaccords : nous parlons de toutes ces choses qui ne sont pas vraiment concrètes, et qui cependant nous passionnent. Le sens de la vie, la liberté du peuple, les droits de l’homme… Voilà quelques exemples parmi une foule d’idées qui peuplent nos esprits. Mais où se trouve tout cela ? Quelle consistance faut-il donner à ces idées abstraites que nous aimons tant évoquer ? Existent-elles réellement ? De quoi parlons-nous, en fait, quand nous évoquons ces concepts ? La science nous montre chaque jour que ce qui est réel doit pouvoir être vérifié par l’expérience, par le toucher, par tous nos sens… Alors, faut-il renoncer à croire à ce monde d’idées, si abstraites et incertaines qu’elles ne font que déclencher d’infinies contradictions ? Tout ce qui n’est pas matériel, substantiel, sensible, n’est il pas totalement vide ? Ne faut-il pas reconnaître que tout le réel est fait de matière ?
Réécoutez en ligne la Soirée du 11 janvier 2016
Platon, Phédon
« — L’âme donc ne raisonne jamais mieux que quand rien ne la trouble, ni l’ouïe, ni la vue, ni la douleur, ni même le plaisir ; il faut qu’au contraire elle s’isole le plus complètement en elle-même, en envoyant promener le corps et qu’elle rompe, autant qu’elle peut, toute relation et tout contact avec lui pour essayer de saisir le réel.
— C’est juste.
— Ainsi donc, ici encore, l’âme du philosophe méprise profondément le corps, le fuit et cherche à s’isoler en elle-même ?
— Certainement.
— Ainsi, le moyen le plus pur de chercher la vérité, ne serait-ce pas d’aborder chaque chose, autant que possible, avec la pensée seule, sans admettre dans sa réflexion ni la vue ni quelque autre sens, sans en traîner aucun avec le raisonnement – d’user au contraire de la pensée toute seule et toute pure pour se mettre en quête de chaque chose en elle-même et en sa pureté, après s’être autant que possible débarrassé de ses yeux et de ses oreilles et, si je puis dire, de son corps tout entier, pour éviter qu’il ne trouble l’âme et ne l’empêche d’accéder à la vérité et à l’intelligence ? S’il est quelqu’un qui puisse atteindre l’être, n’est-ce pas, Simmias, celui qui s’aventurera de la sorte ?
— C’est merveilleusement exact, Socrate, ce que tu dis là. (…)
— Il nous est donc effectivement démontré que, si nous voulons jamais avoir une pure connaissance de quelque chose, il nous faut nous séparer de lui et regarder avec l’âme seule les choses en elles-mêmes. Nous n’aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu’après notre mort : car alors l’âme sera pleinement elle-même, sans le corps. Quand nous nous serons ainsi purifiés, en nous débarrassant de la folie du corps, nous serons vraisemblablement en contact avec les choses pures et nous connaîtrons par nous-mêmes tout ce qui est sans mélange, et c’est en cela sûrement que consiste le vrai ; voilà, j’imagine, Simmias, ce que doivent penser et se dire entre eux tous les vrais amis du savoir. N’es-tu pas de cet avis ? »
Diderot, Entretien avec d’Alembert
« Voyez-vous cet œuf ? c’est avec cela qu’on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre. Qu’est-ce que cet œuf ? une masse insensible avant que le germe y soit introduit ; et après que le germe y est introduit, qu’est-ce encore ? Au lieu de me répondre, asseyez-vous, et suivons-les de l’œil de moment en moment. D’abord c’est un point qui oscille, un filet qui s’étend et qui se colore ; de la chair qui se forme ; un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent ; une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins ; c’est un animal. Cet animal se meut, s’agite, crie ; j’entends ses cris à travers la coque ; il se couvre de duvet ; il voit. Il sort de son oeuf, il marche, il vole, il s’irrite, il fuit, il approche, il se plaint, il souffre, il aime, il désire, il jouit ; il a toutes vos affections ; toutes vos actions, il les fait. Prétendrez-vous, avec Descartes, que c’est une pure machine imitative ? Mais les petits enfants se moqueront de vous, et les philosophes vous répliqueront que si c’est là une machine, vous en êtes une autre. Il ne vous reste qu’un de ces deux partis à prendre ; c’est d’imaginer dans la masse inerte de l’œuf un élément caché qui s’y est développé, ou de supposer que cet élément imperceptible s’y est insinué à travers la coque dans un instant déterminé du développement. Mais qu’est-ce que cet élément ? Occupait-il de l’espace, ou n’en occupait-il point ? Comment est-il venu, ou s’est-il échappé, sans se mouvoir ? Où était-il ? Que faisait-il là ou ailleurs ? Existait-il ? Attendait-il un domicile ? Écoutez-vous, et vous aurez pitié de vous-même ; vous sentirez que, pour ne pas admettre une supposition simple qui explique tout, la sensibilité, propriété générale de la matière, ou produit de l’organisation, vous renoncez au sens commun, et vous précipitez dans un abîme de mystères, de contradictions et d’absurdités. »