Comment allez-vous ? Si vous ne vous êtes pas fait tester, vous ne pouvez pas répondre à cette question et aucun d’entre vous ne sait s’il est actuellement en bonne ou en mauvaise santé ! Mais que signifie exactement “être en bonne ou en mauvaise santé” ? C’est le sujet qui nous préoccupe tous en ce moment. Il nous arrive bien souvent de nous souhaiter la santé, aujourd’hui plus que jamais, sans savoir pourtant en quoi elle consiste vraiment. Sommes-nous vraiment en bonne santé ? A partir de quand pouvons-nous dire que nous avons atteint cet état idéal de la vie qui lui permet de durer ? Ou bien sommes-nous tous, par quelques imperfections possibles, au moins un peu fragiles, vulnérables, tous un peu atteints, fêlés ? Sommes-nous tous malades ?
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Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique
« Il n’y a rien dans la science qui n’ait apparu d’abord dans la conscience. »
Georges Canguilhem, La connaissance de la vie
« La physique et la chimie en cherchant à réduire la spécificité du vivant ne faisaient en somme que rester fidèles à leur intention profonde qui est de déterminer les lois entre objets valables hors de toute référence à un centre absolu de référence. »
René Leriche
« La santé, c’est la vie dans le silence des organes. »
René Leriche
« La maladie, c’est ce qui gêne les hommes dans l’exercice normal de leur vie et dans leurs occupations, et surtout ce qui les fait souffrir. »
Jules Romain, Knock ou le triomphe de la médecine
« Car leur tort, c’est de dormir dans une sécurité trompeuse, dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie. »
Jules Romain, Knock ou le triomphe de la médecine
« Vous me donnez un canton peuplé de quelques milliers d’individus neutres,
indéterminés. Mon rôle, c’est de les déterminer, de les amener à l’existence
médicale. Je les mets au lit, et je regarde ce qui va pouvoir en sortir ; un
tuberculeux, un névropathe, un artérioscléreux, ce qu’on voudra, mais
quelqu’un, bon Dieu! quelqu’un. Rien ne m’agace comme cet être ni chair ni
poisson que vous appelez un homme bien portant.
PARPALAID
Vous ne pouvez cependant pas mettre tout un canton au lit !
KNOCK
Cela se discuterait. Car j’ai connu, moi, cinq personnes de la même famille,
malades toutes à la fois, au lit toutes à la fois, et qui se débrouillaient fort bien.
Votre objection me fait penser à ces fameux économistes qui prétendaient
qu’une grande guerre moderne ne pourrait pas durer plus de six semaines. La
vérité, c’est que nous manquons tous d’audace, que personne, pas même
moi, n’osera aller jusqu’au bout et mettre toute une population au lit, pour voir,
pour voir ! Mais soit ! Je vous accorderai qu’il faut des gens bien portants, ne
serait-ce que pour soigner les autres, ou former, à l’arrière des malades en
activité, une espèce de réserve. Ce que je n’aime pas, c’est que la santé
prenne des airs de provocation, car alors vous avouerez que c’est excessif.
Nous fermons les yeux sur un certain nombre de cas, nous laissons à un
certain nombre de gens leur masque de prospérité. Mais s’ils viennent ensuite
se pavaner devant nous et nous faire la nique, je me fâche. C’est arrivé ici
pour M. Raffalens.
LE DOCTEUR
Ah ! le colosse ? Celui qui se vante de porter sa belle-mère à bras tendu ?
KNOCK
Oui, il m’a défié près de trois mois… Mais ça y est.
LE DOCTEUR
Quoi ?
KNOCK
Il est au lit. Ses vantardises commençaient à affaiblir l’esprit médical de la
population.
LE DOCTEUR
Il subsiste pourtant une sérieuse difficulté.
KNOCK
Laquelle ?
LE DOCTEUR
Vous ne pensez qu’à la médecine… Mais le reste ? Ne craignez-vous pas
qu’en généralisant l’application de vos méthodes, on n’amène un certain
ralentissement des autres activités sociales dont plusieurs personnes sont,
malgré tout, intéressantes ?
KNOCK
Ça ne me regarde pas. Moi, je fais de la médecine.
(…)
Regardez un peu ici, docteur Parpalaid. (…) La première fois que je me suis
planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n’étais pas trop fier ; je sentais que
ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste territoire se passait insolemment
de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j’ai autant d’aise à me trouver ici
qu’a son clavier l’organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de
ces maisons – il s’en faut que nous les voyons toutes à cause de
l’éloignement et les feuillages – il y a deux cent cinquante chambres où
quelqu’un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu
témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c’est
encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à
moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais
les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en
marge de la médecine, la nuit m’en débarrasse, m’en dérobe l’agacement et
le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur
continuel. Et que je ne vous parle pas des cloches. Songez que, dans
quelques instant, il va sonner dix-heures, c’est la deuxième prise de
température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante
thermomètres vont pénétrer à la fois… »
Montaigne, Essais
« Les médecins ne se contentent point d’avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade pour garder qu’on ne puisse en aucune saison échapper leur autorité. D’une santé constante et entière, n’en tirent-ils pas l’argument d’une grande maladie future ? »
Montaigne, Essais
« Cettuy-cy commença à leur apprendre premièrement le nom des fiebvres, des reumes et des apostumes… et au lieu de l’ail, de quoy ils avoyent apris à classer toutes sortes de maux, pour aspres et extremes qu’ils fussent, il les accoustuma à prendre les mixtions estrangères, et commença à faire trafique, non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. »
Montaigne, Essais
« Un mauvais luicteur se fit medecin : Courage, luy dit Diogenes, tu as raison ; tu mettras à cette heure en terre ceux qui t’y ont mis autresfois. Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faute ; et, outre-cela, ils ont une façon bien avantageuse de se servir de toutes sortes d’evenemens, car ce que la fortune, ce que la nature, ou quelque autre cause estrangere (desquelles le nombre est infini) produit en nous de bon et de salutaire, c’est le privilege de la medecine de se l’attribuer. (…) Quant aux mauvais accidents, ils les desavouent tout à fait, en attribuant 8 la coulpe au patient par des raisons si vaines qu’ils n’ont garde de faillir d’en trouver tousjours assez bon nombre de telles : Il a descouvert son bras, il a ouy le bruit d’un coche, on a entrouvert sa fenestre ; il s’est couché sur le costé gauche, ou passé par sa teste quelque pensement penible. Somme, une parolle, un songe, une oeuillade, leur semble suffisante excuse pour se descharger de faute. Même ils se servent encore de cet empirement, et en font leurs affaires par cet autre moyen qui ne leur peut jamais faillir, c’est de nous payer, lors que la maladie se trouve rechaufée par leurs applications, de l’asseurance qu’ils nous donnent qu’elle seroit bien autrement empirée sans leurs remedes. »
Montaigne, Essais
« Certes, mon ami, à force de bien être je me meurs. »
Montaigne, Essais
« Au demeurant, j’honore les médecins, (…) en ayant veu beaucoup d’honnestes hommes et dignes d’estre aimez. Ce n’est pas à eux que j’en veux, c’est à leur art. Et ne leur donne pas grand blasme de faire leur profit de nostre sotise, car la plus part du monde faict ainsi. »
Montaigne, Essais
« Le voir sainement les biens tire après soi le voir sainement les maux. »
Pascal, Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies
« Vous m’avez donné la santé pour vous servir, et j’en ai fait un usage tout profane. Vous m’envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j’en use pour vous irriter par mon impatience. J’ai mal usé de ma santé, et vous m’en avez justement puni. Ne souffrez pas que j’use mal de votre punition. Et puisque la corruption de ma nature est telle, qu’elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu, que votre grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires. Si j’ai eu le coeur plein de l’affection du monde, pendant qu’il a eu quelque vigueur, anéantissez cette vigueur pour mon salut, et rendez-moi incapable de jouir du monde, soit par faiblesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouir que de vous seul. Car, Seigneur, comme à l’instant de ma mort je me trouverai séparé du monde, dénué de toutes choses, seul en votre présence, pour répondre à votre justice de tous les mouvements de mon coeur, faites que je me considère en cette maladie comme en une espèce de mort, séparé du monde, dénué de tous les objets de mes attachements, seul en votre présence pour 11 implorer de votre miséricorde la conversion de mon coeur ; et qu’ainsi j’aie une extrême consolation de ce que vous m’envoyez maintenant une espèce de mort pour exercer votre miséricorde, avant que vous m’envoyiez effectivement la mort pour exercer votre jugement. II. Vous m’avez donné la santé pour vous servir, et j’en ai fait un usage tout profane. Vous m’envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j’en use pour vous irriter par mon impatience. J’ai mal usé de ma santé, et vous m’en avez justement puni. Ne souffrez pas que j’use mal de votre punition. Et puisque la corruption de ma nature est telle, qu’elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu, que votre grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires. Si j’ai eu le coeur plein de l’affection du monde, pendant qu’il a eu quelque vigueur, anéantissez cette vigueur pour mon salut, et rendez-moi incapable de jouir du monde, soit par faiblesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouir que de vous seul. »
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
« La Terre a une peau et cette peau a des maladies ; une de ces maladies s’appelle l’homme. »
Friedrich Nietzsche, Ecce Homo
« Cet art du filigrane lui-même, ce sens du toucher et de la compréhension, cet instinct des nuances, cette psychologie des détours, et tout ce qui m’est encore particulier, a été appris alors et constitue le véritable présent que m’a fait cette époque, où tout chez moi est devenu plus subtil, l’observation aussi bien que tous les organes de l’observation. Observer des conceptions et des valeurs plus saines, en se plaçant à un point de vue de malade, et, inversement, conscient de la plénitude et du sentiment de soi que possède la vie plus abondante, abaisser son regard vers le laboratoire secret des instincts de décadence — ce fut là la pratique à quoi je me suis le plus
longuement exercé, c’est en cela que je possède une véritable expérience, et, si en quelque chose j’ai atteint la maîtrise, c’est bien en cela. Sans compter que je suis un décadent, je suis aussi le contraire d’un décadent. J’en ai fait la preuve, entre autres, en choisissant toujours, instinctivement, le remède approprié au mauvais état de ma santé ; alors que le décadent a toujours recours au remède qui lui est funeste. Dans ma totalité j’ai été bien portant ; dans le détail, en tant que cas spécial, j’ai été décadent. L’énergie que j’ai eue de me condamner à une solitude absolue, de me détacher de toutes les conditions habituelles de la vie, la contrainte que j’ai exercée sur moi-même en ne me laissant plus soigner, dorloter, médicamenter, tout cela démontre que je possédais une certitude instinctive et absolue de ce qui m’était alors nécessaire. Je me suis pris moi-même en traitement, je me suis guéri moi-même. La condition pour réussir une telle cure— tout physiologiste en conviendra— c’est que l’on est bien portant au fond. Un être d’un type nettement morbide ne peut pas guérir et encore moins se guérir lui-même. Pour l’être bien portant la maladie peut au contraire faire office de stimulant énergique qui met en jeu et surexcite son instinct vital. C’est, en effet, sous cet aspect que m’apparaît maintenant cette longue période de maladie que j’ai traversée : j’ai en quelque sorte à nouveau découvert la vie, y compris moi-même ; j’ai goûté de toutes les bonnes choses et même des petites choses, comme d’autres pourraient difficilement en goûter. De telle sorte que, de ma volonté d’être en bonne santé, de ma volonté de vivre, j’ai fait ma philosophie… Car, qu’on y fasse bien attention, les années où ma vitalité descendit à son minimum ont été celles où je cessai d’être pessimiste. L’instinct de conservation m’a interdit de pratiquer une philosophie de la pauvreté et du découragement… Or, à quoi reconnaît-on en somme la bonne conformation ? Un homme bien conformé est un objet qui plaît à nos sens ; il est fait d’un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il ne trouve du goût qu’à ce qui lui fait du bien. Son plaisir, sa joie cessent dès lors qu’il dépasse la mesure de ce qui lui convient. Il devine les remèdes contre ce qui lui est préjudiciable ; il fait tourner à son avantage les mauvais hasards ; ce qui ne le fait pas périr le rend plus fort. De tout ce qu’il voit et entend, de tout ce qui lui arrive, il sait tirer une somme conforme à sa nature : il est lui-même un principe de sélection ; il laisse passer bien des choses sans les retenir. Il se plaît toujours dans sa propre société, quoi qu’il puisse fréquenter, des livres, des hommes ou des paysages : il honore en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il réagit lentement à toutes les excitations, avec cette lenteur qu’il tient, par discipline, d’une longue circonspection et d’une fierté voulue. Il examine la séduction qui s’approche, il se garde bien d’aller à sa rencontre. Il ne croit ni à la « mauvaise chance », ni à la « faute » : il sait en finir avec lui-même, avec les autres, il sait oublier. Il est assez fort pour que tout tourne, nécessairement, à son avantage.
Eh bien ! je suis le contraire d’un décadent, car c’est moi que je viens de décrire ainsi. […]
L’absence de ressentiment, la clarté sur la nature du ressentiment — qui sait si, en fin de compte, je ne les dois pas aussi à ma longue maladie ! Le problème n’est pas précisément simple : il faut en avoir fait l’expérience en partant de la force et en partant de la faiblesse. […]
On n’arrive à se débarrasser de rien, on n’arrive à rien rejeter. Tout blesse. Les hommes et les choses s’approchent indiscrètement de trop près ; tous les événements laissent des traces ; le souvenir est une plaie purulente. Contre tout cela le malade ne possède qu’un seul grand remède, je l’appelle le fatalisme russe, ce fatalisme sans révolte dont est animé le soldat russe qui trouve la campagne trop rude, et finit par se coucher dans la neige. Ne plus rien prendre, renoncer à absorber n’importe quoi, — ne plus réagir d’aucune façon… La raison profonde de ce fatalisme, qui n’est pas toujours le courage de la mort, mais bien plus souvent la conservation de la vie, dans les circonstances qui mettent le plus la vie en danger, c’est l’abaissement des fonctions vitales, le ralentissement de la désassimilation, une sorte de volonté d’hibernation. Parce que l’on s’userait trop vite si l’on réagissait, on ne réagit plus du tout. C’est la logique qui l’exige. Et rien ne vous fait vous consumer plus vite que le ressentiment. Le dépit, la susceptibilité maladive, l’impuissance à se venger, l’envie, la soif de la haine, ce sont là de terribles poisons et pour l’être épuisé ce sont certainement les réactions les plus dangereuses. Il en résulte une usure rapide des forces nerveuses, une recrudescence pathologique des évacuations nuisibles, par exemple des épanchements de bile dans l’estomac. Le malade doit éviter à tout prix le ressentiment, c’est ce qui, par excellence, lui est préjudiciable, mais c’est malheureusement aussi son penchant le plus naturel. Libérer l’âme du ressentiment, c’est le premier pas vers la guérison. Ce n’est pas la morale qui parle ainsi, mais l’hygiène. »
Ludwig Wittgenstein, Recherches Philosophiques
« Le philosophe traite une question comme on traite une maladie. »