Vivants, nous sommes jetés dans un monde complexe, incertain – dans un monde souvent injuste aussi, et même révoltant. Regardons autour de nous, dans les médias comme dans nos vies, dans le proche et dans le lointain : il est très clair que rien ne va – et tout va de pire en pire. Mais qu’y pouvons-nous vraiment ? Aucun d’entre nous n’a choisi le moment de l’histoire qu’il vit… Est-ce un rendez-vous lancé à notre liberté, à notre capacité d’agir et d’inventer l’avenir ? Mais que pouvons-nous faire vraiment ? Nos forces sont bien limitées devant l’ampleur des défis qui se présentent à nous… C’est un monde qui nous fait face. Pouvons-nous agir sur ce monde ?
Réécoutez en ligne la Soirée du 28 mars 2016
Jean-Paul Sartre, La République du silence, 9 septembre 1944, in Situations, III
« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde et fade visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine. (…) A chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase banale : « Tous les hommes sont mortels. » Et le choix que chacun faisait de lui-même était authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer sous la forme « Plutôt la mort que… » Ainsi la question même de la liberté était posée et nous étions au bord de la connaissance la plus profonde que l’homme peut avoir de lui-même. Car le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Œdipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. (…)
Chacun des résistants savait qu’il se devait à tous et qu’il ne pouvait compter que sur lui-même ; chacun d’eux réalisait, dans le délaissement le plus total, son rôle historique. Chacun d’eux, contre les oppresseurs, entreprenait d’être lui-même, irrémédiablement et en se choisissant lui-même dans sa liberté, choisissait la liberté de tous. »