Le siècle qui commence s’ouvre sous le signe de la révolution numérique : il n’est rien dans le réel, rien dans nos vies qui échappe à la numérisation. Tout se mesure dans nos existences, notre temps, nos déplacements, nos performances professionnelles ou sportives, notre réseau social, notre capital santé, notre indice de bonheur… Même l’amour semble réductible aux algorithmes des applications numériques qui sont devenues les réponses technologiques à nos problèmes de cœur. Le règne de la mesure absorbe tout pour tout rendre commensurable, échangeable, interchangeable ; si tout est chiffrable, il n’est rien qui ne puisse être absorbé par le marché. Mais ne reste-t-il pas dans nos vies quelque chose d’indéchiffrable, de mystérieux ? Quelque chose de singulier ? N’est-il pas temps de défendre un monde où subsistent des choses et des êtres qui soient uniques, absolument, infiniment – et qui échappent ainsi à toute commune mesure ?
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Galilée, Il Saggiatore
« La philosophie est écrite dans ce vaste livre qui constamment se tient ouvert devant nos yeux (je veux dire l’Univers), et on ne peut le comprendre si d’abord on n’apprend pas à connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. Or il est écrit en langue mathématique, et ses caractères sont les triangles, les cercles et autres figures géométriques, sans lesquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot, sans lesquelles on erre vraiment dans un labyrinthe obscur. »
René Descartes. Règles pour la direction de l’esprit
« En réfléchissant attentivement à ces choses, j’ai découvert que toutes les sciences qui ont pour but la recherche de l’ordre et de la mesure, se rapportent aux mathématiques ; qu’il importe peu que ce soit dans les nombres, les figures, les astres, les sons ou tout autre objet qu’on cherche cette mesure ; qu’ainsi il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu’on peut trouver sur l’ordre et la mesure, pris indépendamment de toute application à une matière spéciale ; et qu’enfin cette science est appelée d’un nom propre, et depuis longtemps consacré par l’usage, savoir la mathématique universelle, parce qu’elle contient ce pourquoi les autres sciences sont dites faire partie des mathématiques. Et une preuve qu’elle surpasse de beaucoup les sciences qui en dépendent, en facilité et en importance, c’est que d’abord elle embrasse tous les objets auxquels celles-ci s’appliquent, plus un grand nombre d’autres. »
René Descartes. Règles pour la direction de l’esprit
« Le mot mathématiques ne signifiant que science, nous pouvons dire que l’astronomie, la musique, l’optique, la mécanique et tant d’autres sciences, ont autant de droit que la géométrie à être appelées mathématiques. »
Vincent Tréguier, Mondes de données et imaginaires : vers un monde cybernétique
« L’homme et le monde peuvent être représentés comme des ensembles informationnels, dont la seule différence avec la machine est leur niveau de complexité. La vie deviendrait alors une suite de 0 et de 1, programmable et prédictible. »
Jean Vioulac, L’époque de la technique
« Comme son nom même l’indique, la statistique est directement liée à l’avènement de l’État moderne, et à son impératif de connaître celle-ci pour la réguler : son apparition est liée à la collecte de l’impôt, à la conscription. Elle est indissociable des contraintes d’organisation et de prévisions propres à l’activité d’administration, c’est à dire à la planification. La statistique est la rationalité typique de l’Etat moderne, qui réussit à intégrer les multiples particularités individuelles dans l’universalité de l’institution, elle constitue en cela l’authentique raison d’Etat. »
George Boole, Enquête sur les Lois de la Pensée
« Le but de ce traité est d’étudier les lois fondamentales des opérations de l’esprit par lesquelles s’effectue le raisonnement ; de les exprimer dans le langage symbolique d’un calcul, puis, sur un tel fondement, d’établir la science de la logique et de constituer sa méthode ; de faire de cette méthode elle-même la base d’une méthode générale qu’on puisse appliquer à la théorie mathématique des Probabilités ; et enfin de dégager des divers éléments de vérité qui seront apparus au cours de ces enquêtes des conjectures probables concernant la nature et la constitution de l’esprit humain. »
Alain, Idées
« Socrate dit dans le Phédon quelque chose qui est encore plus simple et plus désespérant, par cette évidence qu’il fait paraître et qu’aussitôt il cache. Car, dit-il, il ne savait plus comment deux et deux pouvaient faire quatre ; bien pis, il ne savait plus comment un et un pouvaient faire deux. Est-ce le premier un qui devient deux, ou le second, ou quoi ? Mais est-il possible que un devienne deux ? Et enfin, ces cinq osselets, comment sont-ils cinq ? Le cinquième fait cinq, mais ce n’est pas lui qui est cinq ; ni lui, ni aucun des autres. Le cinq est en tous et comme posé sur eux, indivisible. Le cinq est sans parties ; le cinq n’est pas une chose ; le cinq ne périt point ; il ne devient point ; il ne vieillit point. Le cinq, c’est une pensée. »
Arthur Koestler, Le Zéro et l’Infini
« Roubachof était debout à la fenêtre et tapait sur le mur vide. Dans son enfance, il avait réellement eu l’intention d’étudier l’astronomie, et voilà que depuis quarante ans il faisait autre chose. Pourquoi le procureur ne lui avait-il pas demandé : « Accusé Roubachof, que pensez-vous de l’infini ? » Il n’aurait pas su que répondre – et voilà, c’était là la véritable source de sa culpabilité… Y en avait-il de plus grave au monde ? (…)
Dans toute lutte il faut avoir les deux pieds fermement plantés au sol. Le Parti vous enseignait comment. L’infini était une quantité politiquement suspecte, le « Je » une qualité suspecte. Le Parti n’en reconnaissait pas l’existence. La définition de l’individu était : une multitude d’un million divisée par un million. Mais l’équation ne tenait plus debout. Le facteur sans importance était devenu l’infini, l’absolu. (…)
Peut-être allait-il venir maintenant, le temps des grandes ténèbres ? »