L’homme est un être de langage, et c’est là sa grande fierté – un zoon legomenon : un animal parlant. Seul le langage humain fait sortir l’univers du silence de la matière, pour donner à tout être un nom, et le penser. Seul le langage nous fait aussi sortir de nous-mêmes, pour exprimer au-dehors, et partager avec d’autres, ce que chacun de nous ressent, éprouve, et comprend. Mais dans ce langage même qui fait sa force singulière, l’homme éprouve aussi sa faiblesse. Ne butons-nous pas sur les mots, comme sur un outil bien pauvre, trop imparfait, trop limité pour exprimer notre pensée ? Ne nous arrive-t-il pas souvent, malgré toutes les langues du monde, de rester incompris, et seul ? A la vérité, tout l’orgueil de notre parole n’est peut-être qu’un échec bavard. Les mots pourraient-ils suffire à dire ce que nous vivons ? Le langage nous exprime-t-il vraiment ?
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Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale
« Une des composantes du signe, l’image acoustique, en constitue le signifiant ; l’autre, le concept, en est le signifié. Entre le signifiant et le signifié, le lien n’est pas arbitraire ; au contraire, il est nécessaire. Le concept (« signifié ») « bœuf » est forcément identique dans ma conscience à l’ensemble phonique (« signifiant ») böf. Comment en serait-il autrement ? Ensemble les deux ont été imprimés dans mon esprit ; ensemble ils s’évoquent en toute circonstance. Il y a entre eux symbiose si étroite que le concept « bœuf » est comme l’âme de l’image acoustique böf. (…) Le signifiant et le signifié, la représentation mentale et l’image acoustique, sont donc en réalité les deux faces d’une même notion. Cette consubstantialité du signifiant et du signifié assure l’unité structurale du signe linguistique. Ici encore c’est à Saussure que nous en appelons quand il dit de la langue : « La langue est encore comparable à une feuille de papier : la pensée est le recto et le son le verso ; on ne peut découper le recto sans découper en même temps le verso ; de même, dans la langue, on ne saurait isoler ni le son de la pensée, ni la pensée du son ; on n’y arriverait que par une abstraction dont le résultat serait de faire ou de la psychologie pure ou de la phonologie pure ». Ce que Saussure dit ici de la langue vaut d’abord pour le signe linguistique en lequel s’affirment incontestablement les caractères premiers de la langue. »
Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale
« L’esprit ne contient pas de formes vides, de concepts innommés. Saussure dit lui-même : « Psychologiquement, abstraction faite de son expression par les mots, notre pensée n’est qu’une masse amorphe et indistincte. Philosophes et linguistes se sont toujours accordés à reconnaître que, sans le secours des signes, nous serions incapables de distinguer deux idées d’une façon claire et constante. Prise en elle-même, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue. » Inversement l’esprit n’accueille de forme sonore que celle qui sert de support à une représentation identifiable pour lui ; sinon, il la rejette comme inconnue ou étrangère. »
Platon, Théétète
« Par penser, entends-tu la même chose que moi ?
– Qu’entends-tu par là ?
– Une conversation que l’âme tient avec elle-même sur les objets qu’elle examine. A vrai dire, je te donne cette explication sans en être bien sûr. Mais il me paraît que l’âme, quand elle est en train de penser, ne fait pas autre chose que s’entretenir avec elle-même : elle se pose des questions et elle y répond, elle affirme ou au contraire elle nie. Quand elle est arrivée à une décision, soit lentement, soit d’un élan rapide, que dès lors elle est fixée et ne doute plus, c’est cela que nous tenons pour une opinion. Ainsi, pour moi, penser, c’est parler – et l’opinion, le jugement, c’est un discours prononcé, non pas à un autre et de vive voix, à la vérité, mais en silence, et à soi-même. »
Boileau, Art poétique
« Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Hegel, Philosophie de l’esprit, § 463
« Nous n’avons donc conscience de nos pensées, nous n’avons des pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons de la forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. Mesmer en fit l’essai, et, de son propre aveu, il en faillit perdre la raison. Et il est également absurde de considérer, comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable… Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement ; car en réalité l’ineffable c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. Sans doute on peut se perdre dans un flux de mots sans saisir la chose. Mais la faute en est à la pensée imparfaite, indéterminée et vide, elle n’en est pas au mot. Si la vraie pensée est la chose même, le mot l’est aussi lorsqu’il est employé par la vraie pensée. Par conséquent, l’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses. »
Bergson, Le Rire
« Pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? (…) Le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces ; et fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes. »
Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico philosophicus
« 4.1212 – Ce qui peut être montré ne peut pas être dit. »
Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico philosophicus
« 6.522 – Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique. »
Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico philosophicus
« 7 – Sur ce dont on ne peut parler, il convient de garder le silence. »