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Qu’être ?

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Faut-il abolir l’argent ?

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Saison 13
Depuis quand la mer est-elle bleue ?

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1 h 32 min
Saison 13
Les Podcasts > Pourquoi obéir ?

Pourquoi obéir ?

31 mai 2021

Durée : 1 h 29 min
Bac de philo #2 Saison 8

En venant dans cette pièce, vous venez de suivre un nombre incalculable de règles. Tout au long de cette soirée, de cette année, de notre vie, nous ne cessons de nous plier à un nombre infini de règles, explicites ou implicites, visibles ou invisibles, qui “policent” notre comportement, qui transforment notre action et qui ne cessent de soumettre notre liberté. N’est-il pas l’heure de se révolter ? Ne faut-il pas réfléchir aux conditions de ce consentement que nous donnons à chaque instant à un ordre qui nous précède ? Ne faut-il pas reprendre un peu de cette indépendance que la société semble vouloir nous saisir ? Pourquoi faut-il obéir ?

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 31 mai 2021

VIDÉO : Regardez la Soirée du 31 mai 2021

 

 

Henri Bergson, L’origine du devoir

« C’est la société qui trace à l’individu le programme de son existence quotidienne. On ne peut vivre en famille, exercer sa profession, vaquer aux mille soins de la vie journalière, faire ses emplettes, se promener dans la rue ou même rester chez soi, sans obéir à des prescriptions et se plier à des obligations. Un choix s’impose à tout instant ; nous optons naturellement pour ce qui est conforme à la règle. C’est à peine si nous en avons conscience ; nous ne faisons aucun effort. Une route a été tracée par la société, nous la trouvons ouverte devant nous et nous la suivons ; il faudrait plus d’initiative pour prendre à travers champs. Le devoir, ainsi entendu, s’accomplit presque toujours automatiquement ; et l’obéissance au devoir, si l’on s’en tenait au cas le plus fréquent, se définirait un laisser-aller ou un abandon. D’où vient donc que cette obéissance apparaît au contraire comme un état de tension, et le devoir lui-même comme une chose raide et dure ? C’est évidemment que des cas se présentent où l’obéissance implique un effort sur soi-même. Ces cas sont exceptionnels ; mais on les remarque, parce qu’une conscience intense les accompagne, comme il arrive pour toute hésitation ; à vrai dire, la conscience est cette hésitation même, l’acte qui se déclenche tout seul passant à peu près inaperçu. »


Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion

« “Que n’eût pas été notre enfance si l’on nous avait laissés faire ! Nous aurions volé de plaisirs en plaisirs. Mais voici qu’un obstacle surgissait, ni visible ni tangible : une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ? La question
ne se posait guère ; nous avions pris l’habitude d’écouter nos parents et nos maîtres. Toutefois nous sentions bien que c’était parce qu’ils étaient nos parents, parce qu’ils étaient nos maîtres. Donc, à nos yeux, leur autorité leur
venait moins d’eux-mêmes que de leur situation par rapport à nous. Ils occupaient une certaine place : c’est de là que partait (…) le commandement. Derrière nos parents et nos maîtres nous devinions quelque chose d’énorme ou plutôt d’indéfini, qui pesait sur nous de toute sa masse par leur intermédiaire. Nous dirions plus tard que c’est la société. De ce premier point de vue, la vie sociale nous apparaît comme un système d’habitudes plus ou moins
fortement enracinées qui répondent aux besoins de la communauté. Certaines d’entre elles sont des habitudes de commander, la plupart sont des habitudes d’obéir, soit que nous obéissions à une personne qui commande en vertu d’une délégation sociale, soit que de la société elle-même, confusément perçue ou sentie, émane un ordre impersonnel. Chacune de ces habitudes d’obéir exerce une pression sur notre volonté. »


Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion

« Le cavalier n’a qu’à se laisser porter ; encore a-t-il dû se mettre en selle. Ainsi pour l’individu vis-à-vis de la société. En un certain sens il serait faux, et dans tous les sens il serait dangereux, de dire que le devoir peut s’accomplir automatiquement. Érigeons donc en maxime pratique que l’obéissance au devoir est une résistance à soi-même. Mais autre chose est une recommandation, autre chose une explication. Lorsque, pour rendre compte de l’obligation, de son essence et de son origine, on pose que l’obéissance au devoir est avant tout un effort sur soi-même, un état de tension ou de contraction, on commet une erreur psychologique qui a vicié beaucoup de théories morales. »


Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion

« Pensons donc à une fourmi que traverserait une lueur de réflexion et qui jugerait alors qu’elle a bien tort de travailler sans relâche pour les autres. Ses velléités de paresse ne dureraient d’ailleurs que quelques instants, le temps que brillerait l’éclair d’intelligence. Au dernier de ces instants, alors que l’instinct, reprenant le dessus, la ramènerait de vive force à sa tâche, l’intelligence que va résorber l’instinct dirait en guise d’adieu : il faut parce qu’il faut. »


Jean-Paul Sartre, Les mains sales

« RODERER
Le journal, c’était à toi ; il y avait des risques, des responsabilités ; en un
sens, ça pouvait même passer pour de l’action. (Il le regarde.) Et te voilà
secrétaire. Pourquoi l’as-tu quitté ? Pourquoi ?
HUGO
Par discipline.
HOEDERER
Ne parle pas tout le temps de discipline. Je me méfie des gens qui n’ont que
ce mot à la bouche.
HUGO
J’ai besoin de discipline.
HOEDERER
Pourquoi ?
HUGO. avec lassitude.
Il y a beaucoup trop de pensées dans ma tête. Il faut que je les chasse.
HOEDERER
Quel genre de pensées ?
HUGO
« Qu’est-ce que je fais ici ? Est-ce que j’ai raison de vouloir ce que je veux ?
Est-ce que je ne suis pas en train de me jouer la comédie ? » Des trucs
comme ça.
HOEDERER, lentement.
Oui. Des trucs comme ça. Alors, en ce moment, ta tête en est pleine ?
HUGO, gêné.
Non… Non, pas en ce moment. (Un temps.) Mais ça peut revenir. Il faut que je
me défende. Que j’installe d’autres pensées dans ma tête. Des consignes : «
Fais ceci. Marche. Arrête-toi. Dis cela. » J’ai besoin d’obéir. Obéir et c’est tout.
Manger, dormir, obéir. »


Sophocle, Antigone

« Créon : – Et ainsi, tu as osé violer ces lois ?

Antigone : – C’est que Zeus ne les a point faites, ni la Justice qui siège auprès des Dieux souterrains. Et je n’ai pas cru que tes édits pussent l’emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n’es qu’un mortel. Ce n’est point d’aujourd’hui, ni d’hier, qu’elles sont immuables ; mais elles sont éternellement puissantes, et nul ne sait depuis combien de temps elles sont nées. Je savais que je dois mourir un jour, comment ne pas le savoir ? même sans ta volonté. La destinée qui m’attend ne m’afflige en rien. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé. »


Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?

« La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère (naturaliter majorennes), restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur ! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette ennuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes (et avec eux le beau sexe tout entier) tiennent pour difficile, même pour très-dangereux, le passage de la minorité à la majorité ; c’est à quoi visent avant tout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute
surveillance de leurs semblables. (…) La diffusion des lumières n’exige autre chose que la liberté, et encore la plus inoffensive de toutes les libertés, celle de faire publiquement usage de sa raison en toutes choses. Mais j’entends crier de toutes parts : ne raisonnez pas. L’officier dit : ne raisonnez pas, mais exécutez ; le financier : ne raisonnez pas, mais payez ; le prêtre : ne raisonnez pas, mais croyez. »


Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?

« Il serait fort déplorable qu’un officier, ayant reçu un ordre de son supérieur, voulût raisonner tout haut, pendant son service, sur la convenance ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais on ne peut équitablement lui défendre, comme savant, de faire ses remarques sur les fautes commises dans le service de la guerre, et de les soumettre au jugement de son public. Un citoyen ne peut refuser de payer les impôts dont il est frappé ; on peut même punir comme un scandale (qui pourrait occasionner des résistances générales) un blâme intempestif des droits qui doivent être acquittés par lui. Mais pourtant il ne manque pas à son devoir de citoyen en publiant, à titre de savant, sa façon de
penser sur l’inconvenance ou même l’iniquité de ces impositions. »


Rousseau, Huitième lettre écrite de la Montagne

« On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même, elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne
s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être point soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre ; quiconque est maître ne peut pas être libre, et régner c’est obéir. (…) Je ne connais de volonté vraiment libre que celle à laquelle nul n’a le droit d’opposer de la résistance ; dans la liberté commune nul n’a droit de faire ce que la liberté d’un autre lui interdit, et la vraie liberté n’est jamais destructive d’elle-même. Ainsi la liberté sans la justice est une véritable contradiction ; car comme qu’on s’y prenne, tout gêne dans l’exécution d’une volonté désordonnée. Il n’y a donc point de liberté sans Lois, ni où quelqu’un est au-dessus des Lois: dans l’état même de nature, l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous ; un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs, et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n’obéit qu’aux Lois et c’est par la force des Lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les Républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres, non les arbitres, ils doivent les garder, non les enfreindre. Un Peuple est libre, quelque forme qu’ait son Gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain. Vous avez des Lois bonnes et sages, soit en elles-mêmes, soit par cela seul que ce sont des Lois. Toute condition imposée à chacun par tous ne peut être onéreuse à personne, et la pire des Lois vaut encore mieux que le meilleur maître ; car tout maître a des préférences et la Loi n’en a jamais. »


Rousseau, Huitième lettre écrite de la Montagne

« Il y a peu d’hommes d’un cœur assez sain pour savoir aimer la liberté. Tous veulent commander ; à ce prix, nul ne craint d’obéir. Un petit parvenu se donne cent maîtres pour acquérir dix valets. »


Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

« Toute morale est, par opposition au laisser-aller une sorte de tyrannie contre la « nature » et aussi contre la « raison ». Mais ceci n’est pas une objection contre elle, à moins que l’on ne veuille décréter, de par une autre morale, quelle qu’elle soit, que toute espèce de tyrannie et de déraison sont interdites. Ce qu’il y a d’essentiel et d’inappréciable dans toute morale, c’est qu’elle est une contrainte prolongée. Il faut se souvenir de la contrainte que l’on dut imposer à tout langage humain pour le faire parvenir à la force et à la liberté,— contrainte métrique, tyrannie de la rime et du rythme. Quelle peine les poètes et les orateurs de chaque peuple se sont-ils donnée !
Les anarchistes se prétendent libres, et mêmes libres-penseurs. C’est, au contraire, un fait singulier que tout ce qu’il y a et tout ce qu’il y a eu sur terre de liberté, de finesse, de bravoure, de légèreté, de sûreté magistrale, que ce soit dans la pensée même, dans l’art de gouverner, de parler et de persuader, dans les beaux-arts comme dans les mœurs, n’a pu se développer que grâce à « la tyrannie de ces lois arbitraires » ; et, soit dit avec le plus profond sérieux, il est très probable que c’est précisément cela qui est la « nature » et l’ordre « naturel » des choses— et que ce n’est nullement le laisser-aller ! Tout artiste sait combien son état « naturel » se trouve loin d’un sentiment qui ressemble au laisser-aller, qu’il y a, au contraire, chez lui, au moment de l’inspiration, un désir d’ordonner, de classer, de disposer, de former librement, — et combien alors il obéit d’une façon sévère et subtile à des lois multiples qui se refusent à toute réduction en formules, précisément à cause de leur précision et de leur dureté. »

#Arendt #Bergson #Foucault