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Les Podcasts > Faut-il avoir peur du vide ?

Faut-il avoir peur du vide ?

11 avril 2022

Durée : 1 h 38 min
Bac de philo #2 Eurêka Saison 9

Devant la profondeur absolue ou le néant abyssal, il nous arrive d’éprouver l’ivresse et l’angoisse du vertige. Faut-il craindre les espaces infinis qui sont en-dessous de nos pieds, au-dessus de nos têtes, ou les vides sidéraux et sidérants qui traversent notre expérience quotidienne, qui traversent parfois notre actualité. Faut-il craindre ce qui pourrait nous inspirer le sentiment de la profondeur ? Faut-il accepter que dans nos vies, il y ait une place pour le blanc, le silence, la distance, pour ce qui n’est pas habité ? Que faut-il faire des vides qui traversent notre existence ? Faut-il avoir peur du vide ?

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 11 avril 2022

VIDÉO : Regardez la Soirée du 11 avril 2022

 

 

Pascal, Pensées

« Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. »


Parménide, De la nature

« L’être est. Le non-être n’est pas. De l’être, tu ne diras pas qu’il n’est pas. Du non-être, tu ne diras pas qu’il est. »


Démocrite

« En réalité, il n’y a que de l’étant (den) et du néant (mêden). (…) Rien n’est plus ceci que cela. »


Lucrèce, De rerum natura, livre I

« Il ne faut pas croire que tout se tienne, et que tout soit matière dans l’espace. Il y a du vide, Memmius ; et c’est une vérité qu’il te sera souvent utile de connaître (…). Il existe un espace sans matière, qui échappe au toucher, et qu’on nomme le vide. Si le vide n’existait pas, le mouvement serait impossible ; car, comme le propre des corps est de résister, ils se feraient continuellement obstacle, de sorte que nul ne pourrait avancer, puisque nul autre ne commencerait par lui céder la place. (…) On voit mille corps se mouvoir de mille façons et par mille causes diverses ; au lieu que, sans le vide, non seulement ils seraient privés du mouvement qui les agite, mais ils n’auraient pas même pu être créés, parce que la matière, formant une masse compacte, serait demeurée dans un repos stérile. »


Aristote – Roger Bacon

« Natura abhorret vacuum – La nature a horreur du vide. »


Pascal, Préface pour un traité du vide

« Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l’enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint à leurs connaissances l’expérience des siècles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres.

Ils doivent être admirés dans les conséquences qu’ils ont bien tirées du peu de principes qu’ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de l’expérience que de la force du raisonnement. (…)

C’est ainsi que, sur le sujet du vide, ils avaient droit de dire que la nature n’en souffrait point, parce que toutes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu’elle l’abhorrait et ne le pouvait souffrir.

Mais si les nouvelles expériences leur avaient été connues, peut-être auraient-ils trouvé sujet d’affirmer ce qu’ils ont eu sujet de nier par là que le vide n’avait point encore paru. (…) Quand les anciens ont assuré que la nature ne souffrait point de vide, ils ont entendu qu’elle n’en souffrait point dans toutes les expériences qu’ils avaient vues, et ils n’auraient pu sans témérité y comprendre celles qui n’étaient pas en leur connaissance. Que si elles y eussent été, sans doute ils auraient tiré les mêmes conséquences que nous (…).

C’est ainsi que, sans les contredire, nous pouvons assurer le contraire de ce qu’ils disaient et, quelque force enfin qu’ait cette antiquité, la vérité doit toujours avoir l’avantage, quoique nouvellement découverte, puisqu’elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu’on en a eues, et que ce serait en ignorer la nature de s’imaginer qu’elle ait commencé d’être au temps qu’elle a commencé d’être connue. »


Pascal, Pensées

« L’étendue visible du monde nous surpasse visiblement. Mais comme c’est nous qui surpassons les petites choses nous nous croyons plus capables de les posséder, et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu’au néant que jusqu’au tout. Il la faut infinie pour l’un et l’autre. »


Montaigne, Essais, II, 12

« Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours Notre-Dame de Paris ; il verra par raison évidente qu’il est impossible qu’il en tombe ; et si (pourtant) ne se saurait garder (s’il n’a accoutumé le métier des couvreurs) que la vue de cette hauteur extrême, ne l’épouvante et ne le transisse. Car nous avons assez affaire de nous assurer aux galeries, qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à jour, encore qu’elles soient de pierre. Il y en a qui n’en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu’on jette une poutre entre ces deux tours d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher, comme nous ferions si elle était à terre. J’ai souvent essayé cela, en nos montagnes de deçà – et si (pourtant) suis de ceux qui ne s’effrayent que médiocrement de telles choses – que je ne pouvais souffrir la vue de cette profondeur infinie sans horreur et tremblement de jarrets et de cuisses, encore qu’il s’en fallut bien ma longueur, que je ne fusse du tout au bord, et n’eusse su choir, si je ne me fusse porté à escient au danger. J’y remarquai aussi, quelque hauteur qu’il y eût, pourvu qu’en cette pente il s’y présentât un arbre, ou bosse de rocher, pour soutenir un peu la vue, et la diviser, que cela nous allège et donne assurance ; comme si c’était chose de quoi à la chute nous pussions recevoir secours : mais que les précipices coupés et unis, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoiement de teste : ut despici sine vertigine simul oculorum animique non possit – “de sorte qu’ils ne peuvent être regardés sans vertige aussi bien des yeux que de l’âme” : qui est une évidente imposture de la vue. »


Thomas d’Aquin, Somme contre le Gentils, III, 103

« (Avicenne montre que dans) notre âme, l’imagination peut être tellement forte qu’un seul acte d’appréhension suffit à modifier le corps : par exemple lorsque quelqu’un marche sur une poutre placée en hauteur, il tombe facilement car cela lui fait imaginer la chute ; il ne tomberait pas si cette poutre était placée par terre, car il ne pourrait craindre de tomber. »


Sartre, L’Être et le Néant

« L’angoisse se distingue de la peur par ceci que la peur est peur des êtres du monde et que l’angoisse est angoisse devant moi. Le vertige est angoisse dans la mesure où je redoute non de tomber dans le précipice mais de m’y jeter. Une situation qui provoque la peur en tant qu’elle risque de modifier du dehors ma vie et mon être provoque l’angoisse dans la mesure où je me défie de mes réactions propres à cette situation. »


Sartre, L’Être et le Néant

« Ainsi, le néant est ce trou d’être, cette chute de l’en-soi (qui) constitue le pour-soi. (…) Cet acte perpétuel par quoi l’en-soi se dégrade en présence à soi, nous l’appellerons acte ontologique. »


Pascal, Pensées

« Il faut, puisqu’il y a plu, travailler tout le jour pour des biens reconnus pour imaginaires. Et quand le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer les impressions de cette maîtresse du monde. »


Pascal, Pensées

« Ainsi l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu’il pousse suffisent pour le divertir.

D’où vient que cet homme qui a perdu son fils unique depuis peu de mois et qui est accablé de procès, de querelles et de tant d’affaires importantes qui le rendaient tantôt si chagrin n’y pense plus à présent. Ne vous en étonnez pas. Il est tout occupé à savoir par où passera ce sanglier que ses chiens poursuivent. Il n’en faut pas davantage pour chasser tant de pensées tristes. Voilà l’esprit de ce maître du monde tant rempli de ce seul souci. »


Pascal, Pensées

« Ennui.

Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application.

Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide.

Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »


Pascal, Pensées

« Si l’homme n’avait jamais été corrompu il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l’homme n’avait jamais été que corrompu il n’aurait aucune idée ni de la vérité, ni de la béatitude. Mais malheureux que nous sommes et plus que s’il n’y avait point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur et nous ne pouvons y arriver. »


Nietzsche, Le Gai Savoir

« L’insensé. — N’avez-vous pas entendu parler de cet homme fou qui, en plein jour, allumait une lanterne et se mettait à courir sur la place publique en criant sans cesse : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » — Comme il se trouvait là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu son cri provoqua une grande hilarité. A-t-il donc été perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? demandait l’autre. (…) Le fou sauta au milieu d’eux et les transperça de son regard. « Où est allé Dieu ? s’écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, — vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait lorsque nous avons détaché cette terre de la chaîne de son soleil ? Où la conduisent maintenant ses mouvements ? Où la conduisent nos mouvements ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes avant midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui enterrent Dieu ? (…) Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau — qui effacera de nous ce sang ? Avec quelle eau pourrons-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? (…) » — Ici l’insensé se tut et regarda de nouveau ses auditeurs : eux aussi se turent et le dévisagèrent avec étonnement. Enfin il jeta à terre sa lanterne, en sorte qu’elle se brisa en morceaux et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, mon temps n’est pas encore accompli. Cet événement énorme est encore en route, il marche — et n’est pas encore parvenu jusqu’à l’oreille des hommes. Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, même lorsqu’elles sont accomplies, pour être vues et entendues. Cet acte-là est encore plus loin d’eux que l’astre le plus éloigné, — et pourtant c’est eux qui l’ont accompli ! »


Nietzsche, Le Gai Savoir

« Le grand danger, ce n’est pas le pessimisme, mais l’absurdité de tout ce qui arrive ! La véritable, la grande angoisse, c’est celle-ci : le monde n’a plus de sens. »


Nietzsche, Le Gai Savoir

« “Rien n’a de sens” : le caractère inutilisable d’une interprétation du monde à laquelle on a consacré une force énorme éveille le soupçon que toutes les interprétations du monde pourraient être fausses. »


Nietzsche, Le Crépuscule des idoles

« Un autre moyen de guérison que je préfère encore le cas échéant, consisterait à surprendre les idoles… Il y a plus d’idoles que de réalités dans le monde : c’est là mon « mauvais œil » pour ce monde, c’est là aussi ma « mauvaise oreille »… Poser ici des questions avec le marteau et entendre peut-être comme réponse ce fameux son creux qui parle d’entrailles gonflées — quel ravissement pour quelqu’un qui, derrière les oreilles, possède d’autres oreilles encore, — pour moi, vieux psychologue qui arrive à faire parler ce qui justement voudrait rester muet… (…) Ce petit écrit est une grande déclaration de guerre : cette fois-ci ce ne sont pas des dieux à la mode, mais des idoles éternelles que l’on touche ici du marteau comme on ferait d’un diapason, — il n’y a, en dernière analyse, pas d’idoles plus anciennes, plus convaincues, plus boursouflées… Il n’y en a pas non plus de plus creuses. Cela n’empêche pas que ce soient celles en qui l’on croit le plus. »


Jonas, Le Principe Responsabilité

« [le] savoir [a d’abord] neutralisé la nature sous l’angle de la valeur, ensuite ce fut le tour de l’homme. Maintenant nous frissonnons dans le dénuement d’un nihilisme, dans lequel le plus grand des pouvoirs s’accouple avec le plus grand vide, la plus grande capacité avec le plus petit savoir du à quoi bon. »


Kierkegaard, Traité du désespoir

« Le désespoir est-il un avantage ou un défaut ? L’un et l’autre, en dialectique pure. À n’en retenir que l’idée abstraite, sans penser de cas déterminé, on devrait le tenir pour un avantage énorme. Être passible de ce mal nous place au-dessus de la bête, progrès qui nous distingue bien autrement que la marche verticale (…). La supériorité de l’homme sur l’animal, c’est donc d’en être passible. »


Kierkegaard, Traité du désespoir

« Mon ami ! Je répète ce que je t’ai dit si souvent, ou plutôt, je te le crie : ou bien — ou bien ; aut — aut  (…). On trouve des gens dont l’âme est trop dissolue pour comprendre ce que signifie un tel dilemme et dont la personnalité est privée de l’énergie nécessaire pour dire avec passion : « ou bien — ou bien ». Ces mots ont toujours fait une grande impression sur moi et ils le font encore, surtout lorsque je les prononce ainsi, purement et simplement (…). Ils produisent sur moi le même effet qu’une formule d’exorcisme, et mon âme devient singulièrement grave. »


Kierkegaard, Traité du désespoir

« On peut comparer l’angoisse au vertige. Quand l’œil vient à plonger dans un abîme, on a le vertige, ce qui vient autant de l’œil que de l’abîme, car on aurait pu ne pas y regarder. De même l’angoisse est le vertige de la liberté, qui naît parce que l’esprit veut poser la synthèse et que la liberté, plongeant alors dans son propre possible, saisit à cet instant la finitude et s’y accroche. Dans ce même instant tout est changé… »


#Aristote #Démocrite #Jonas