Je crois que je sais où nous en sommes arrivés, et vous aussi, vous savez beaucoup de choses, mais êtes-vous sûrs de savoir ce que vous savez ? Et de quoi êtes-vous certains dans toutes les opinions qui font aujourd’hui votre représentation du monde ?
Nous avons des certitudes, des convictions, des engagements… Nous croyons savoir ce que nous savons, mais ne sommes-nous pas constamment le jouet de nos illusions ?
Se tromper, être trompé soi-même, être trompé par soi-même… C’est peut-être là le lot commun. Peut-on échapper à ses illusions ?
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Platon – La République, livre VII (trad. Victor Cousin)
Maintenant, repris-je, pour avoir une idée de la conduite de l’homme par rapport à la science et à l’ignorance, figure-toi la situation que je vais te décrire. Imagine un antre souterrain, très ouvert dans toute sa profondeur du côté de la lumière du jour ; et dans cet antre des hommes retenus, depuis leur enfance, par des chaînes qui leur assujettissent tellement les jambes et le cou, qu’ils ne peuvent ni changer de place [514b] ni tourner la tête, et ne voient que ce qu’ils ont en face. La lumière leur vient d’un feu allumé à une certaine distance en haut derrière eux. Entre ce feu et les captifs s’élève un chemin, le long duquel imagine un petit mur semblable à ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les spectateurs, et au-dessus desquelles apparaissent les merveilles qu’ils montrent.
– Je vois cela.
– Figure-toi encore qu’il passe le long de ce mur, des hommes [514c] portant des objets de toute sorte qui paraissent ainsi au-dessus du mur, des figures d’hommes [515a] et d’animaux en bois ou en pierre, et de mille formes différentes ; et naturellement parmi ceux qui passent, les uns se parlent entre eux, d’autres ne disent rien.
– Voilà un étrange tableau et d’étranges prisonniers.
– Voilà pourtant ce que nous sommes. Et d’abord, crois-tu que dans cette situation ils verront autre chose d’eux-mêmes et de ceux qui sont à leurs côtés, que les ombres qui vont se retracer, à la lueur du feu, sur le côté de la caverne exposé à leurs regards ?
– Non, puisqu’ils sont forcés de rester toute leur vie [515b] la tête immobile.
– Et les objets qui passent derrière eux, de même aussi n’en verront-ils pas seulement l’ombre ?
– Sans contredit.
– Or, s’ils pouvaient converser ensemble, ne crois-tu pas qu’ils s’aviseraient de désigner comme les choses mêmes les ombres qu’ils voient passer ?
– Nécessairement.
– [515c] Enfin, ces captifs n’attribueront absolument de réalité qu’aux ombres. Cela est inévitable.
– Supposons maintenant qu’on les délivre de leurs chaînes et qu’on les guérisse de leur erreur : vois ce qui résulterait naturellement de la situation nouvelle où nous allons les placer. Qu’on détache un de ces captifs ; qu’on le force sur-le-champ de se lever, de tourner la tète, de marcher et de regarder du côté de la lumière : il ne pourra faire tout cela sans souffrir, et l’éblouissement l’empêchera de discerner les objets dont il voyait [515d] auparavant les ombres. (…)
– [515e] Et si on le contraint de regarder le feu, sa vue n’en sera-t-elle pas blessée ? N’en détournera-t-il pas les regards pour les porter sur ces ombres qu’il considère sans effort ? Ne jugera-t-il pas que ces ombres sont réellement plus visibles que les objets qu’on lui montre ?
– Assurément. (…)
– Ce n’est que peu à peu que ses yeux pourront s’accoutumer à cette région supérieure. Ce qu’il discernera plus facilement, ce sera d’abord les ombres, puis les images des hommes et des autres objets qui se peignent sur la surface des eaux, ensuite les objets eux-mêmes. De là il portera ses regards vers le ciel, dont il soutiendra plus facilement la vue, quand il contemplera pendant la nuit la lune [516b] et les étoiles, qu’il ne pourrait le faire, pendant que le soleil éclaire l’horizon.
– Je le crois.
– A la fin il pourra, je pense, non-seulement voir le soleil dans les eaux et partout où son image se réfléchit, mais le contempler en lui-même à sa véritable place.
– Certainement.
– Après cela, se mettant à raisonner, il en viendra à conclure que c’est le soleil qui fait les saisons et les années, qui gouverne [516c] tout dans le monde visible, et qui est en quelque sorte le principe de tout ce que nos gens voyaient là-bas dans la caverne.
– Il est évident que c’est par tous ces degrés qu’il arrivera à cette conclusion. (…)
– Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et qu’il aille s’asseoir à son ancienne place ; dans ce passage subit du grand jour à l’obscurité, ses yeux ne seront-ils pas comme aveuglés ?
– Oui vraiment.
– Et si tandis que sa vue est encore confuse, et avant que ses yeux se soient remis et [517a] accoutumés à l’obscurité, ce qui demande un temps assez long, il lui faut donner son avis sur ces ombres et entrer en dispute à ce sujet avec ses compagnons qui n’ont pas quitté leurs chaînes, n’apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens ? Ne diront-ils pas que pour être monté là-haut, il a perdu la vue ; que ce n’est pas la peine d’essayer de sortir du lieu où ils sont, et que si quelqu’un s’avise de vouloir les en tirer et les conduire en haut, il faut le saisir et le tuer, s’il est possible.
– Cela est fort probable.
– Voilà précisément, cher Glaucon, [517b] l’image de notre condition…. »
Descartes – Méditations métaphysiques
« Je supposerai donc (…) qu’un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper ; je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et toutes les choses extérieures, ne sont rien que des illusions et rêveries dont il s’est servi pour tendre des piéges à ma crédulité ; je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang ; comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses ; je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connoissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement : c’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu’il soit, il ne me pourra jamais rien imposer. »
Illusion du canard-lapin
N. R. Hanson, Patterns of Discovery
« Voir n’est pas seulement le fait d’avoir une expérience visuelle ; c’est aussi la manière dont l’expérience visuelle est vécue. »
Galilée – Le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde
« Salviati. Enfermez-vous dans une vaste salle, bien à couvert, au fond d’un grand navire ; et là, munissez vous de mouches, de papillons et d’autres petits animaux semblables ; ayez aussi un grand bocal contenant des poissons, suspendez au plafond un petit seau dont l’eau, goutte à goutte, par un orifice, tombe dans un vase à col étroit posé sur le sol ; le navire étant arrêté, observez soigneusement les petits animaux volant, les poissons indifféremment nageant de tous côtés, les gouttelettes d’eau tombant dans le vase situé sur le sol ; et vous-même, lancez quelque chose à un ami et constatez que dans n’importe quel sens vous obtiendrez le même résultat, si les distances sont égales…
Maintenant, faites marcher le navire, aussi vite que vous voudrez, pourvu que le mouvement soit uniforme, sans oscillation d’aucune sorte. Vous ne discernerez aucun changement dans tous les effets précédents et aucun d’eux ne vous renseignera si le navire est en marche ou s’il est arrêté ; en sautant, vous franchirez les mêmes distances ; les sauts ne seront pas plus grands vers la poupe ou vers la proue ; les gouttes d’eau tomberont comme précédemment dans le vase inférieur ; les poissons dans leur eau et sans plus de fatigue nageront d’un
côté ou de l’autre ; enfin, les papillons et les mouches continueront leur vol indifférent, dans n’importe quel sens, sans être influencés par la marche et la direction du navire… la cause de la permanence de tous ces effets, c’est que le mouvement uniforme est commun au navire et à ce qu’il contient, y compris l’air.
Kuhn – La Structure des révolutions scientifiques
Lorsqu’un paradigme change, le monde change avec lui.
Nietzsche – Fragments posthumes
« Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations. »
Nietzsche – Vérité et mensonge au sens extra-moral
« Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l’univers répandu en d’innombrables systèmes solaires scintillants, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la plus orgueilleuse et la plus mensongère minute de l’histoire universelle. (…)Il n’y a rien de si abject et de si minuscule dans la nature qu’une légère bouffée de cette force du connaître ne puisse aussitôt gonfler comme une outre; et de même que tout portefaix aspire à son admirateur, de même l’homme le plus fier, le philosophe, croit-il avoir de tous côtés les yeux de l’univers braqués comme des télescopes sur son action et sa pensée.
L’espèce d’orgueil lié au connaître et au sentir, et qui amasse d’aveuglantes nuées sur les yeux et les sens des hommes, les illusionne quant à la valeur de l’existence parce qu’il véhicule la plus flatteuse évaluation du connaître. Son effet général est
l’illusion. (…)D’où diable viendrait donc, dans cette configuration, l’instinct de vérité ? (…)
Qu’est-ce donc que la vérité? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement faussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont les illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie, mais comme métal. (…)
Il lui en coûte déjà assez de reconnaître que l’insecte et l’oiseau perçoivent un tout autre monde que celui de l’homme et que la question de savoir laquelle des deux perceptions du monde est la plus juste est une question tout à fait absurde, puisque pour y répondre on devrait déjà mesurer avec la mesure de la perception juste, c’est-à-dire avec une mesure non existante.
Cet instinct qui pousse l’homme à forger des métaphores est fondamental en lui et on ne peut l’ignorer un seul instant sans ignorer l’homme lui-même. »
