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Faut-il abolir l’argent ?

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1 h 40 min
Saison 13
Qu’est-ce qu’un État ?

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A-t-on le droit d’être indifférent ?

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Comment dormez-vous ?

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Peut-on se libérer du désir ? 2/2

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Peut-on se libérer du désir ? 1/2

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L’histoire est-elle écrite d’avance ?

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Saison 13
D’où vient le pouvoir des mots ?

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Saison 13
Faut-il croire ce que l’on voit ?

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1 h 30 min
Saison 13
Les Podcasts > Saison 11 > Sommes-nous au monde ?

Sommes-nous au monde ?

6 mai 2024

Durée : 1 h 24 min
Saison 11
” La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde”.
Nul mieux que Rimbaud n’a rassemblé en quelques mots le sentiment d’une époque. Cette époque, la nôtre, qui ne cesse de pleurer le désenchantement, la perte ou la fin du monde.
Nous ne sommes pas au monde. Mais où sommes-nous alors ? Connaissez-vous un moyen pour se soustraire du monde, que vous n’empruntiez déjà aux choses de ce monde ? Connaissez-vous un endroit où vous cacher du monde, qui n’appartiennent déjà à ce monde ?
Nous sommes dans le monde, mais sommes-nous au monde ? Seriez-vous ici ce soir si vous n’aviez pas parfois le besoin de vous reconnecter aux choses, de vous relier au monde, de vous couper de votre monde le temps d’une soirée, mais pour mieux revenir à lui et le laisser venir à vous ?
Partons à la quête du monde. Non pas à la conquête du Nouveau Monde, mais à la quête de ce monde, à nouveau.
Sommes-nous au monde ?
Conférence animée par Martin Steffens

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 6 mai 2024

VIDÉO : Regardez la Soirée du 6 mai 2024

Pascal – Pensées, fragment 208

« Quand je considère la petite durée de ma vie […] le petit espace que je remplis et même que je vois abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? »


Platon – Gorgias, 507e-508a

« Le ciel et la terre, les dieux et les hommes sont unis ensemble par l’amitié, la règle, la tempérance et la justice, et c’est pour cela, mon ami, qu’ils donnent à tout cet univers le nom d’ordre (cosmos), et non de désordre et de dérèglement.»


Marc-Aurèle – Pensées pour moi-même

X, 23
« Tiens toujours pour évident que la campagne est là-bas pareille à ce lieu-ci, et vois comment tout ce qui est ici est identique à ce qui se trouve ailleurs, dans la campagne, dans la montagne, au bord de la mer ou en quelque lieu que ce soit. »

X, 15
« Il n’importe en rien qu’on vive ici ou là, si partout l’on vit avec la pensée que le monde qu’on habite est une Cité.»

V, 1
Le matin, quand tu as de la peine à te lever, voici la réflexion que tu dois avoir présente à l’esprit : « Je me lève pour faire mon œuvre d’homme ; je vais remplir les devoirs pour lesquels je suis né et j’ai été envoyé en ce monde. Pourquoi donc faire tant de difficultés ? Ai-je été créé pour rester ainsi chaudement sous des couvertures ? — Mais cela me fait plus de plaisir ! — Es-tu donc né pour le plaisir uniquement ? N’est-ce pas au contraire pour toujours travailler et toujours agir ? Ne vois-tu pas que les plantes, les oiseaux, les fourmis, les araignées, les abeilles concourent, chacune dans leur ordre, à l’ordre universel ? Et toi, tu refuserais d’accomplir tes fonctions d’homme ! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur à ce qui est si conforme à ta nature ! — Mais, diras-tu, il faut bien que je me repose. — D’accord ; le repos est nécessaire ; mais la nature a mis aussi des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au besoin de manger et de boire. En cela pourtant, tu vas au-delà des bornes, et tu dépasses ce qu’il te faut. Au contraire, quand tu agis, tu n’en fais pas autant ; et tu restes en deçà de ce que tu pourrais faire. Cette négligence tient à ce que tu ne t’aimes pas sérieusement toi-même ; car autrement tu aimerais ta nature.


Louis de Bonald – Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales

« Il ne faut donc pas commencer l’étude de la philosophie morale par dire “je doute”, car alors il faut douter de tout, et même de la langue dont on se sert pour exprimer son doute, ce qui est au fond une illusion de l’esprit, et peut-être même une imposture ; mais il est au contraire raisonnable, il est nécessaire, il est surtout philosophique de commencer par dire “je crois”. »


Gilbert Keith Chesterton – Orthodoxie, « Le drapeau du monde »

« Quand j’étais petit garçon deux hommes bizarres couraient çà et là. Ils se nommaient l’optimiste et le pessimiste. […] Il y a une erreur profonde en cette façon de placer le dilemme optimiste-pessimiste. Il suppose qu’un homme critique ce monde comme s’il était à la recherche d’un logement, ou comme s’il visitait de nouveaux appartements. Un être humain, venant d’un autre monde, débarquerait-il sur celui-ci, en pleine possession de ses facultés, il pourrait se demander si l’avantage des bois au fort de l’été compense l’inconvénient des chiens enragés, tout comme un homme en quête d’un logement pourrait se demander si la présence d’un téléphone compense l’absence de vue sur la mer. Mais aucun homme ne se trouve dans cette situation. Un homme appartient à ce monde avant de s’être demandé s’il est plaisant de lui appartenir. Il s’est battu pour le drapeau et a souvent remporté d’héroïques victoires bien avant de s’être enrôlé. Pour en revenir à l’essentiel, il éprouve une loyauté avant d’éprouver de l’admiration. […] Il me semble que notre attitude envers la vie s’exprime mieux en termes de loyauté militaire qu’en termes de critique ou d’approbation. Ma vision de l’univers n’est pas optimiste, elle se rapprocherait plutôt du patriotisme. C’est une question de loyauté première. Le monde n’est pas un hôtel garni de Brighton qu’il nous faut quitter parce que misérable. C’est la forteresse de famille dont le pavillon flotte au haut de la tour. Plus elle est misérable, moins nous voulons la quitter. L’important n’est pas de savoir si ce monde est trop triste pour être aimé ou trop joyeux pour ne l’être pas. L’important lorsqu’on aime une chose est que sa joie soit une raison de l’aimer et sa tristesse une raison de l’aimer plus encore. Toutes les pensées optimistes et toutes les pensées pessimistes qu’inspire l’Angleterre sont autant de raisons de l’aimer pour le patriote anglais. L’optimisme et le pessimisme sont arguments de même valeur pour le patriote cosmique.»


Pour poursuivre : le paradoxe du cosmos, extrait de l’article « Cosmos » du Dictionnaire paradoxal de la philosophie paru au Cerf (2022) co-écrit par P. Dulau, G. Morano, M. Steffens

Cosmos
Le « cosmos » désigne l’ensemble des phénomènes en tant qu’ils participent, chacun à leur place, à une totalité harmonieuse : « Le ciel et la terre, les dieux et les hommes sont unis ensemble par l’amitié, la règle, la tempérance et la justice, et c’est pour cela, camarade, qu’ils donnent à tout cet univers le nom d’ordre (cosmos), et non de désordre et de dérèglement ». Le paradoxe du cosmos est le suivant : en tant que source d’inspiration pour la sagesse philosophique, le cosmos apparaît moins comme une réalité donnée que comme un appel, d’ordre moral, à rapporter sa vie particulière à l’ordre universel des choses. Mais justement : en formulant le besoin de se rapporter à l’univers comme à un Tout organisé, l’homme reconnaît en même temps qu’il n’en fait pas partie. Se rapporter à un Tout organisé dans l’espoir d’y trouver sa place, c’est avouer n’en être pas. Or qu’est-ce qu’une totalité harmonieuse qui laisserait hors d’elle l’une de ses parties – celle qui, précisément parce qu’elle n’en fait pas partie, peut le nommer comme tel ? Si l’homme était une partie parfaitement intégrée au cosmos, il ne pourrait pas même le nommer : pour se rapporter à une chose, il faut ne pas coïncider à elle.
Le constat qu’il existe un cosmos est donc déjà en soi problématique, en ce qu’il ne peut se faire que d’une position de surplomb que vient précisément interdire l’idée de totalité. C’est là une des occurrences du paradoxe d’Epiménide : Epiménide le Crétois, pour affirmer sans contradiction que tous les Crétois sont des menteurs, doit n’être pas menteur lui-même, donc n’être plus tout à fait Crétois. Nommer une totalité (« Tous les Crétois… ») c’est s’en faire, dans le même temps, l’exception. Dire la totalité du monde, c’est déjà lui porter atteinte, la blesser, l’empêcher de se clore sur elle-même : le « dit » de la totalité (sur le mode du constat ou du désir) l’inter/dit. De même qu’on a fait dire à Pascal qu’il y a en l’homme un trou en forme de Dieu, nous pouvons donc dire qu’il y a dans le monde un trou en forme d’homme.

Le cosmos percé
L’homme, par sa conscience, qui est faculté de retrait et de transcendance par rapport au donné, apparaît ainsi comme le ver dans un fruit qu’il creuse à mesure que se creuse en lui le désir de lui appartenir : l’homme troue le cosmos en en nourrissant le désir. Vouloir « conformer ses désirs à l’ordre des choses », c’est infirmer cet ordre. Si l’homme avait une place dans le Tout, il l’occuperait, il n’y aspirerait pas.
Au mieux, donc, l’homme nourrira pour le cosmos une certaine nostalgie : la chose est à la fois désirée et perdue, désirée à raison de sa perte, et perdue en raison du désir même qu’on en a. S’il est, dans le cosmos, une partie qui rêve d’en faire partie, n’est-ce pas l’idée même de cosmos qui explose ? Aussi le cosmos apparaît-il comme une catégorie moins épistémologique que morale : il est l’appel, en soi contradictoire, à occuper une place qui, si elle existait, ne laisserait pas à l’homme cette impression d’être vacante. L’homme apparaît en retour comme cet être extra-cosmique, pour qui seul le cosmos existe et que, seul, il oblige.
Il est intéressant de remarquer comme les personnages des tragédies de Shakespeare vivent le mal qu’ils commettent comme une injure faite à l’ordre du monde : « injure » non seulement parce qu’ils se rendent indignes de la Création dont ils ont part (selon une perspective classique), mais aussi au sens de l’injury, de la blessure. La nature entière frémit du mal que McBeth y a introduit en tuant le Roi Duncan : un simple hibou a saisi au vol un majestueux faucon, les chevaux s’entre-dévorent, la nuit étend son empire sur le jour. Hamlet affirme, suite au meurtre de son père par son oncle adultère, que le monde est hors de ses gonds. C’est que le cosmos est à la fois ce qui accuse le mal, et ce que le mal récuse : s’il était un ordre, une dissonance telle que le meurtre d’un Roi ou l’adultère serait-elle possible ? On retrouve là le récit du péché originel de la Genèse : qu’un homme seul pèche, et c’est toute la Création qui se révèle en son désordre, car il fallait que cet ordre ne fût point si solide pour qu’il y eût, en lui, la possibilité d’en blesser l’harmonie. Aussi les pensées juive et chrétienne ne présentent-elles le Paradis que comme perdu.

Sauver ce qui nous sauve ?
En faisant du « monde » (conçu comme totalité) une Idée de la Raison, Kant a voulu sauver la morale de la perte du cosmos sur lequel reposaient les morales antiques, de Platon aux stoïciens. Le cosmos, qu’aucune connaissance, précise Kant, ne nous donne comme tel (il faudrait être hors du monde pour savoir s’il a un sens), apparaît, dans le cadre du kantisme, comme l’idéal régulateur de la science (une connaissance particulière n’a de sens que si elle prend place au sein d’une totalité organisée dont le savant ne peut faire que l’hypothèse) et de la morale (l’action, pour être entreprise, repose sur l’espérance qu’elle participe au progrès global de l’histoire). « Le monde a un sens » : si cette proposition ne peut être vérifiée, elle est du moins postulée par toute science et toute morale.
Là où Platon ou le stoïcien prenaient l’ordre du monde au pied de la lettre, et en faisait l’objet d’un jugement déterminant, Kant l’entend selon l’esprit, et en fait l’objet d’un jugement réfléchissant. L’homme postule dans le monde un ordre universel et finalisé dont il ne peut avoir la science. Comme l’écrit J. M. Muglioni, la téléologie (étude des fins de l’action humaine), chez Kant, « réfléchit pour ainsi dire dans le monde notre conviction morale qui se confirme ainsi elle-même ». Il faut agir comme si le cosmos était, sans quoi, nos actes se perdant dans l’innocence aveugle du devenir, nous n’agirions plus.
Mais est-il seulement possible de sauver le cosmos quand c’est lui qui, espéré, était censé sauver la science et l’agir humain de leur dissolution dans le chaos ? Si le cosmos désigne l’ordre en tant qu’il est celui du monde (tel qu’il est et que nous l’habitons), a-t-il encore un sens s’il (n’)est (qu’)une Idée ? Condition de possibilité d’un agir sensé, le cosmos est ce qui porte nos actions : il ne saurait être ce que ces actions visent comme un idéal. Si paradoxal que cela soit, le cosmos est au ciel, certes, mais pour offrir à l’agir sur terre un sol. Dès lors, se satisferait-on d’un socle seulement idéal ? Oserait-on poser le pied si le sol était, non point une réalité, mais une idée ? Une fois le cosmos pensé comme simple idéal, ne ressemblons-nous pas au fameux coyote du dessin animé qui, tant qu’il ne regarde pas où sa course l’a mené, chevauche le vide, mais chute dès lors qu’il s’aperçoit que le sol sous ses pieds s’est dérobé ? Aussi Nietzsche décrit-il la perte du cosmos dans les termes d’un vertige : « Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier ? Qu’avons-nous fait, à désenchaîner cette terre de son soleil ? Vers où roule-t-elle à présent ? Vers quoi nous porte son mouvement ? Loin de tous les soleils ? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue ? Et cela, en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? ».
[…]
Une position plus cohérente, quoique moins satisfaisante pour la raison (laquelle cherche l’unification de son discours sur le monde), serait de penser un monde modérément cosmique, à la façon d’Aristote : le monde supra-lunaire nous indique l’ordre parfait que notre monde sublunaire n’a pas. Cette position, que son dualisme rend insatisfaisante, a néanmoins le mérite de conserver […] sa coprésence à notre humanité tout en refusant, contre une conception naïve du cosmos, de croire le cosmos à portée de nos mains : le cosmos est par Aristote projeté dans le ciel. Le ciel se tient à la portée de notre seul regard, afin de nous en inspirer : le cosmos est ici insaisissable mais vrai.
Le cosmos chrétien sera de même : les étoiles ne sont pas autant de divinités, elles aussi passeront puisque « Ciel et Terre s’usent tel un vieux vêtement », mais elles racontent toutefois quelles mains les ont faites. De leur Créateur, en tant précisément qu’il est leur créateur, elles indiquent à la fois la présence et l’absence. Pascal, effrayé devant l’infinité silencieuse du ciel comme un aristotélicien pouvait l’être par le désordre du monde sublunaire, n’en perdait pas pour autant l’espérance : « La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image de Dieu et des défauts pour montrer qu’elle n’en est que l’image ». Le défaut du cosmos est finalement ce qui en fait une promesse.

#Chesterton #de Bonald #Marc-Aurèle