Il est des moments dans l’existence, des moments d’épreuve, de souffrance, que l’on préfèrerait oublier pour pouvoir refaire sa vie – pour recommencer à zéro, pour se défaire d’un échec, pour tourner la page d’une colère, sortir du cycle de la défiance et rompre ainsi la solitude. Il y a des moments où le passé devient un passif ; ne faudrait-il pas l’oublier pour construire vraiment l’avenir ? Et en même temps, comment oublier ? Et surtout, comment construire, si l’on ne garde rien du passé qui puisse fonder nos projets, former nos choix, et simplement dire qui nous sommes ? Oublier, n’est-ce pas le projet déprimé de celui qui préfère perdre conscience, abandonner plutôt que de reconstruire ? Tous fragiles, tous confrontés aux blessures qui traversent chacune de nos vies, nous pouvons lutter pour en conserver les leçons par l’effort du souvenir, ou préférer l’anesthésie… Faut-il oublier le passé pour construire l’avenir ?
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Platon, Ménon
« Socrate – Et à présent, en ce qui concerne la vertu, ce que c’est, moi, pour sûr, je ne le sais pas – et toi, peut-être auparavant l’as-tu su, avant d’être en contact avec moi, alors qu’à présent, tu es semblable à quelqu’un qui ne le sait pas. Mais pourtant, je veux bien examiner avec toi et chercher de concert ce qu’elle peut être.
Ménon – Et de quelle manière chercheras-tu, Socrate, ce dont tu ne sais pas le moins du monde ce que c’est ? Car laquelle des choses que tu ne sais pas mettras-tu en avant pour conduire la recherche ? Ou encore, si, en mettant les choses au mieux, tu as la chance de tomber dessus, comment sauras-tu que c’est ce que toi, tu ne savais pas ?
– Je comprends ce que tu veux dire, Ménon. Regarde ça, quel argument de polémiste tu débarques ! Tu m’expliques qu’il n’est donc possible à l’homme de chercher ni ce qu’il sait, ni ce qu’il ne sait pas. Il ne chercherait en effet ni ce que justement il sait : il sait en effet, et il n’est nul besoin de recherche pour une telle personne ; ni ce qu’il ne sait pas : il ne sait en effet même pas ce qu’il cherchera.
– Et alors, est-ce que ce discours ne te paraît pas vrai, Socrate ?
– Nullement.
– Me dirais-tu bien pourquoi?
– Oui : car j’ai entendu des hommes et des femmes habiles dans les choses divines.
– Que disaient-ils?
– Des choses vraies et belles, à ce qu’il me semble.
– Quel est-il ? Et qui sont ceux qui le tenaient ?
– Ainsi parle Pindare, et beaucoup d’autres parmi les poètes, j’entends ceux qui sont divins. Ce qu’ils disent, c’est ceci ; examine si leurs discours te paraissent vrais. Ils disent que l’âme humaine est immortelle ; que tantôt elle s’éclipse, ce qu’ils appellent mourir ; tantôt elle reparaît, mais qu’elle ne périt jamais. Il faut donc, pour ces raisons, vivre toute sa vie le mieux possible. Ainsi l’âme est immortelle, et puisque, plusieurs fois, elle a vu ce qui se passe dans ce monde et dans l’autre et toutes choses, il n’est rien qu’elle n’ait appris. C’est pourquoi il n’est pas surprenant qu’à l’égard de la vertu et de tout le reste, elle soit en état de se ressouvenir de ce qu’elle savait antérieurement ; car, comme tout se tient, et que l’âme a tout appris, rien n’empêche qu’en se rappelant une seule chose, ce que les hommes appellent apprendre, elle ne puisse mettre à jour tout le reste – pourvu qu’on ait du courage, et qu’on ne se lasse point de chercher. Car en effet, le fait de chercher et d’apprendre, c’est en somme une remémoration. »
Jorge Luis Borges, Fictions
« Irénée commença par énumérer, en latin et en espagnol, les cas de mémoire prodigieuse consignés par la Naturalis Historia : Cyrus, le roi des Perses, qui pouvait appeler par leur nom tous les soldats de ses armées ; Mithridate Eupator qui rendait la justice dans les vingt-deux langues de son empire, Simonide, l’inventeur de la mnémotechnie, Métrodore. qui professait l’art de répéter fidèlement ce qu’on avait entendu une seule fois. Il s’étonna avec une bonne foi évidente que de tels cas pussent surprendre.
Dans sa chute, il avait perdu connaissance ; quand il était revenu à lui, le présent ainsi que les souvenirs les plus anciens et les plus banaux étaient devenus intolérables à force de richesse et de netteté.
Funes connaissait les formes des nuages austraux de l’aube du trente avril mil huit cent quatre-vingt et pouvait les comparer au souvenir des marbrures d’un livre en papier espagnol qu’il n’avait regardé qu’une fois et aux lignes de l’écume soulevée par une rame sur le Rio Negro la veille du combat de Quebracho. Ces souvenirs n’étaient pas simples : chaque image visuelle était liée à des sensations musculaires, thermiques etc… Il pouvait reconstituer tous les rêves, tous les demi-rêves. Deux ou trois fois il avait reconstitué un jour entier ; il n’avait jamais hésité, mais chaque reconstitution avait demandé un jour entier.
Locke, au XVIIe siècle postula (et réprouva) une langue impossible dans laquelle chaque chose individuelle, chaque pierre, chaque oiseau et chaque branche eût un nom propre ; Funes projeta une fois une langue analogue mais il la rejeta parce qu’elle lui semblait trop générale, trop ambiguë. En effet, non seulement Funes se rappelait chaque feuille de chaque arbre de chaque bois, mais chacune des fois qu’il l’avait vue ou imaginée. Il décida de réduire chacune de ses journées passées à quelque soixante-dix mille souvenirs, qu’il définirait ensuite par des chiffres. Il en fut dissuadé par deux considérations : la conscience que la besogne était interminable, la conscience qu’elle était inutile. Il pensa qu’à l’heure de sa mort il n’aurait pas fini de classer tous ses souvenirs d’enfance. »
Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles
« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres.
Imaginez l’exemple extrême : un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir ; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt. Tout action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation. »
Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale
« L’oubli n’est pas seulement une vis inertiae, comme le croient les esprits superficiels ; c’est bien plutôt un pouvoir actif, une faculté d’enrayement dans le vrai sens du mot, faculté à quoi il faut attribuer le fait que tout ce qui nous arrive dans la vie, tout ce que nous absorbons se présente tout aussi peu à notre conscience pendant l’état de « digestion » (on pourrait l’appeler une absorption psychique) que le processus multiple qui se passe dans notre corps pendant que nous « assimilons » notre nourriture. Fermer de temps en temps les portes et les fenêtres de la conscience ; demeurer insensibles au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s’entraider ou s’entre-détruire ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles, et en particulier pour les fonctions et les principes plus nobles, pour gouverner, pour prévoir, pour pressentir – voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli. L’homme chez qui cet appareil d’amortissement est endommagé et ne peut plus fonctionner est semblable à un constipé (et non seulement semblable) — il n’arrive plus à « en finir » de rien… Eh bien ! cet animal nécessairement oublieux, pour qui l’oubli est une force et la manifestation d’une santé robuste s’est créé une faculté contraire, la mémoire, par quoi, dans certains cas, il tiendra l’oubli en échec, — à savoir dans les cas où il s’agit de promettre : il ne s’agit donc nullement de l’impossibilité purement passive de se soustraire à l’impression une fois reçue, ou du malaise que cause une parole une fois engagée et dont on n’arrive pas à se débarrasser, mais bien de la volonté active de garder une impression, d’une continuité dans le vouloir, d’une véritable mémoire de la volonté : de sorte que, entre le primitif « je ferai » et la décharge de volonté proprement dite, l’accomplissement de l’acte, tout un monde de choses nouvelles et étrangères, de circonstances et même d’actes de volonté, peut se placer sans inconvénient et sans qu’on doive craindre de voir céder sous l’effort cette longue chaîne de volonté. Mais combien tout cela fait supposer de choses ! Combien l’homme, pour pouvoir ainsi disposer de l’avenir, a dû apprendre à séparer le nécessaire de l’accidentel, à pénétrer la causalité, à anticiper et à prévoir ce que cache le lointain, à savoir disposer ses calculs avec certitude, de façon à discerner le but du moyen, — et jusqu’à quel point l’homme lui-même a dû commencer par devenir appréciable, régulier, nécessaire, pour les autres comme pour lui-même et ses propres représentations, pour pouvoir enfin répondre de sa personne en tant qu’avenir, ainsi que le fait celui qui se lie par une promesse ! »
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir
« Gênes, janvier 1882.
Pour la nouvelle année. — Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui je permets à tout le monde d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je souhaite de moi-même et quelle est la pensée que, cette année, j’ai prise à cœur la première — quelle est la pensée qui devra être dorénavant pour moi la raison, la garantie et la douceur de vivre ! Je veux apprendre toujours davantage à considérer comme la beauté ce qu’il y a de nécessaire dans les choses : c’est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Détourner mon regard, que ce soit là ma seule négation ! Et, somme toute, pour voir grand : je veux, quelle que soit la circonstance, n’être une fois qu’affirmateur ! »
Friedrich Nietzsche, Le silence d’airain
« Jette dans l’abîme ce qui te pèse !
Homme, oublie ! Homme, oublie !
Divin est l’art d’oublier !
Si tu veux voler,
si tu veux être chez toi dans les hauteurs :
jette dans la mer le plus lourd de toi-même !
Voici la mer : jette-toi dans la mer !
Divin est l’art d’oublier ! »