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Qu’être ?

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Faut-il abolir l’argent ?

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Saison 13
Les Podcasts > La guerre a-t-elle son droit ?

La guerre a-t-elle son droit ?

18 mars 2024

Durée : 1 h 23 min
Agora Bac de philo #2 Saison 11

Ce soir nous parlerons aujourd’hui malheureusement d’un sujet d’actualité. Nous parlerons de cette relation entre les hommes qui envahit nos écrans de télévision, qui envahit les colonnes de nos journaux. 

Les humains se font la guerre et la guerre semble être antinomique avec leurs relations ordinaires, ces relations par lesquelles ils règlent ordinairement leur différents par la justice.

La guerre semble être le règne de la violence et donc le contraire de la loi, mais la guerre a-t-elle sa loi ? Y a-t-il un paradoxe à ce que la guerre soit à la fois le non-droit et le droit ? La guerre a-t-elle son droit ?

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 18 mars 2024

VIDÉO : Regardez la Soirée du 18 mars 2024

La Bruyère – Des jugements

« L’homme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition ? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l’êtes accordée à vous-mêmes ? C’est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu’il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu’il y a de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s’oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l’instinct de leur nature ; mais écoutez-moi un moment. Vous dites d’un tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : « Voilà un bon oiseau » ; et d’un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : « C’est un bon lévrier. » Je consens aussi que vous disiez d’un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l’atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme. » Mais si vous voyez deux chiens qui s’aboient, qui s’affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux » ; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l’on vous disait que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d’autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler ? «  Et si les loups en faisaient de même : « Quels hurlements ! quelle boucherie ! » Et si les uns ou les autres vous disaient qu’ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu’ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou après l’avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l’ingénuité de ces pauvres bêtes ? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous, distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement ; car avec vos seules mains que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête ? au lieu que vous voilà munis d’instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d’où peut couler votre sang jusqu’à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d’en échapper. Mais comme vous devenez d’année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes qui vous tuent tout d’un coup, s’ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine ; vous en avez d’autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l’air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l’enfant et la nourrice : et c’est là encore où gît la gloire ; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d’un grand fracas. »


Erasme – Querela Pacis (La complainte de la paix), Chapitre VIII

« Si donc je suis bien la paix tant exaltée par les dieux et les hommes, la source, la mère, la nourrice, le soutien, le protecteur de toutes les bonnes choses du ciel et de la terre, si sans moi rien ne prospère, rien n’est sûr, rien n’est pur et saint, rien n’est agréable aux hommes ni acceptable par les dieux ; et si, au contraire, la guerre est le germe et l’océan de tous les maux de la terre, et que par sa faute tout ce qui est en fleur pourrisse soudain, tout ce qui est développé tombe en ruine ; Si elle bouleverse ce qui est solidement établi et rend répugnant ce qui est agréable ; si, en un mot, elle est si abominable qu’elle ruine instantanément tout sentiment de religion et de piété ; s’il n’y a rien de plus funeste aux hommes et de plus odieux aux dieux, au nom du Dieu immortel, je vous le demande : Qui donc peut croire que ce sont des êtres humains doués de raison qui, au prix de tant de sacrifices, avec tant d’efforts, avec tant d’ardeur, avec tant de capacité intellectuelle, avec tant de sollicitude, s’efforcent de bannir la paix et de procurer tant de malheurs à un prix si élevé ? (…) Si je devais être haï par des animaux privés de raison, je pardonnerais leur ignorance, pensant qu’ils sont privés de l’intelligence qui seule peut mesurer les avantages que j’offre ; mais – ce qui est indigne et plus que monstrueux – la nature n’a produit qu’un seul animal doué de raison, qu’un seul capable de concevoir l’idée de Dieu, qu’un seul qu’elle a rendu sensible à la compréhension mutuelle : l’homme. Et pourtant, je trouve plus facilement l’adhésion chez les bêtes les plus féroces et chez les animaux les plus brutaux que chez les hommes. »

« Dans les villes, la famine avance ses pas. La justice est enterrée, les lois renversées, la liberté opprimée. C’est le régime de la guerre. La concorde lie dans un doux lien, mais la discorde arrache l’un à l’autre, même ceux que le sang devrait unir. L’un construit les villes, l’autre les détruit. L’un crée la richesse, l’autre l’anéantit. La guerre transforme les hommes en bêtes féroces. La paix après la mort unit les âmes à Dieu. Je n’exhorte pas, je ne prie pas, j’implore : cherchez la paix.»


Thucydide – Dialogue mélien, Histoire de la guerre du Péloponnèse

« Athéniens : “De notre côté, nous n’emploierons pas de belles phrases ; nous ne soutiendrons pas que notre domination est juste, parce que nous avons défait les Mèdes ; que notre expédition contre vous a pour but de venger les torts que vous nous avez fait subir. Fi de ces longs discours qui n’éveillent que la méfiance ! Mais de votre côté, ne vous imaginez pas nous convaincre, en soutenant que c’est en qualité de colons de Lacédémone que vous avez refusé de faire campagne avec nous et que vous n’avez aucun tort envers Athènes. Il nous faut, de part et d’autre, ne pas sortir des limites des choses positives ; nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles endurent ce qu’ils doivent. (…)

Nous sommes ici, comme nous allons vous le prouver, pour consolider notre empire et pour sauver votre ville. Nous voulons établir notre domination sur vous sans qu’il nous en coûte de peine et, dans notre intérêt commun, assurer votre salut.

XCII. – Les Méliens. Et comment pourrons-nous avoir le même intérêt, nous à devenir esclaves, vous à être les maîtres ?

XCIII. – Les Athéniens. Vous auriez tout intérêt à vous soumettre avant de subir les pires malheurs et nous nous aurions avantage à ne pas vous faire périr.

XCIV. – Les Méliens. Si nous restions tranquilles en paix avec vous et non en guerre sans prendre parti, vous n’admettriez pas cette attitude ?

XCV. – Les Athéniens. Non, votre hostilité nous fait moins de tort que votre neutralité ; celle-ci est aux yeux de nos sujets une preuve de notre faiblesse ; celle-là un témoignage de notre puissance. (…)

CIV. – Les Méliens. Nous n’ignorons pas, sachez-le bien, qu’il nous est difficile de lutter contre votre puissance et contre la fortune ; il nous faudrait des forces égales aux vôtres. Toutefois nous avons confiance que la divinité ne nous laissera pas écraser par la fortune, parce que, forts de la justice de notre cause, nous résistons à l’injustice. (…)

CV. – Les Athéniens. Nous ne craignons pas non plus que la bienveillance divine nous fasse défaut. (…) Les dieux, d’après notre opinion, et les hommes, d’après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature, à la domination partout où leurs forces prévalent. Ce n’est pas nous qui avons établi cette loi et nous ne sommes pas non plus les premiers à l’appliquer. (…) Nous en profitons, bien convaincus que vous, comme les autres, si vous aviez notre puissance, vous ne vous comporteriez pas autrement. (…)

Les Athéniens se retirèrent de la conférence. Les Méliens, restés seuls, demeurèrent à peu de chose près sur leurs positions et firent cette réponse : “Notre manière de voir n’a pas varié, Athéniens. Nous nous refusons à dépouiller de sa liberté, en un instant, une cité dont la fondation remonte déjà à sept cents ans. Nous avons confiance dans la fortune qui, grâce aux dieux, l’a sauvée jusqu’à ce jour et dans l’aide des hommes et nous tâcherons de la conserver. Nous vous proposons notre amitié et notre neutralité ; mais nous vous invitons à évacuer notre territoire.”

Dès lors le siège fut mené avec vigueur ; la trahison s’en mêlant, les Méliens se rendirent à discrétion aux Athéniens. Ceux-ci massacrèrent tous les adultes et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. Dès lors, ils occupèrent l’île où ils envoyèrent ensuite cinq cents colons. »


Thomas d’Aquin – Somme Théologique, Question 40 : La guerre

« Article 1: Y a-t-il une guerre qui soit licite ? 

Objections :

  1. Il semble que faire la guerre soit toujours illicite. (…)

Réponse : Pour qu’une guerre soit juste, trois conditions sont requises : 

  1. L’autorité du prince, sur l’ordre de qui on doit faire la guerre. Il n’est pas du ressort d’une personne privée d’engager une guerre ; (…) puisque le soin des affaires publiques a été confié aux princes, c’est à eux qu’il appartient de veiller au bien public de la cité, du royaume ou de la province soumis à leur autorité.
  2. Une cause juste : il est requis que l’on attaque l’ennemi en raison de quelque faute. (…)
  3. Une intention droite chez ceux qui font la guerre : on doit se proposer de promouvoir le bien ou d’éviter le mal. (…) En effet, même si l’autorité de celui qui déclare la guerre est légitime et sa cause juste, il arrive néanmoins que la guerre soit rendue illicite par le fait d’une intention mauvaise. »

Clausewitz – De la guerre
«  La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. »

« La guerre d’une communauté de peuples entiers et notamment des nations civilisées – surgit toujours d’une situation politique et n’éclatera que pour un motif politique. Elle est donc un acte politique. Nous voyons donc que la guerre n’est pas seulement un acte politique, mais un véritable instrument politique, une continuation des relations politiques, un accomplissement de celles-ci par d’autres moyens. » 

«Le droit radical, le but de désarmer l’ennemi, de l’abattre, avait jusqu’à présent été comme absorbé par lui-même…. (mais) la fin politique – en tant que motif déterminant de la guerre – sera la mesure, tant du but à atteindre par l’activité guerrière que des efforts requis. »  

«Car le dessein politique est le but, la guerre est le moyen, et un moyen sans but ne se conçoit pas.» 

« En aucun cas, la guerre n’est un but par elle-même. On ne se bat jamais, paradoxalement, que pour engendrer la paix, une certaine forme de paix.» 

« Certaines âmes philanthropiques pourraient construire en rêve quelque miraculeuse façon de désarmer ou de terrasser l’adversaire, sans causer trop de souffrance, et croire que l’art de la guerre évolue dans cette direction. Aussi désirable qu’elle soit, cette vue de l’esprit doit être réfutée. Car dans un état aussi dangereux que la guerre, les pires erreurs sont celles que nourrissent les bons sentiments.» 

« La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes.»


Péguy – Note conjointe

« Dans ce système de pensée la bataille passe avant la victoire et la mort même n’est rien au prix de la correction du combat. C’est un système fort connu, le plus antique, le plus étranger qu’il y ait au monde moderne. Ce n’est pas seulement le système de la loyauté. C’est le système de l’héroïsme. Et c’est le système de l’honneur. (…) Dans ce système, (dans ce système de pensée et dans ce système d’action), le duel est un affrontement, une confrontation perpétuelle des valeurs. Dans le duel d’armes chacun des deux adversaires se présente dans son exactitude et dans son plein. Dans le duel de pensée, qui est aussi un duel d’armes chacune des thèses se présente dans son exactitude et dans son plein. 

Un beau combat, et en matière de pensée un beau débat, voilà ce qui importe. Et le reste est de l’événement.

La vie et la mort (temporelle) n’est que ce qui arrive. Et qui s’en va.

C’est le système de pensée de la chevalerie, et notamment de la chevalerie française. 

Beaucoup d’obscurités historiques, et considérables, seraient éclairées peut-être, beaucoup de difficultés tomberaient si l’on voulait bien distinguer qu’il y a deux races de la guerre et qui n’ont peut-être rien de commun ensemble. Je ne dirai pas même que la vieille lutte pour la vie s’est divisée en deux races, dont l’une est la lutte pour l’honneur, et l’autre la lutte pour le pouvoir. Je n’irai même pas jusqu’à attribuer à ces deux races de la guerre une origine commune. Je dirai : il y a deux races de la guerre qui n’ont peut-être rien de commun ensemble et qui se sont constamment mêlées et démêlées dans l’histoire. (…)

Il y a une race de la guerre qui est une lutte pour l’honneur et il y a une toute autre race de la guerre qui est une lutte pour la domination. 

Il y a une race de la guerre qui étant pour l’honneur est tout de même pour l’éternel. 

Et il y a une race de la guerre qui étant pour la domination est uniquement pour le temporel.

Il y a une race de la guerre où c’est la bataille qui importe et il y a une race de la guerre où c’est la victoire.

Il y a une race de la guerre où une victoire déshonorante, (par exemple une victoire par trahison), est infiniment pire, (et l’idée même en est insupportable), qu’une défaite honorable, (c’est-à-dire une défaite subie, et je dirai obtenue en un combat loyal).

Et il y a une race de la guerre au contraire pour qui la réussite justifie tout, une race de la guerre où l’idée ne vient pas même qu’il puisse y avoir une guerre qui soit déshonorante, pourvu qu’on y gagne, une race de la guerre où l’idée ne vient même pas qu’il puisse y avoir une victoire qui soit déshonorante.

Il y a une race de la guerre où tout tend à la beauté du combat, et il y a une race de la guerre où tout tend au prononcé de la victoire.

Il y en a une où tout tend à l’énoncé et une où tout tend au prononcé.

Il y en a une où tout tend au posé du problème et une où tout tend à la solution.

Il y en a une qui tend à la position et une autre qui tend à la décision.

Il y en a une qui tend à la chevalerie et une qui tend à l’empire. »

#Clausewitz #Érasme #La Bruyère