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Vous êtes là, au milieu d’un monde rempli de faits, de signes, de symboles… Au milieu d’un monde rempli d’images. Ce sont ces images qui vont concentrer notre attention, et notre admiration.
Car les images ont cette puissance d’évoquer autre chose que ce qu’elles sont.. Où sont-elles en réalité ? Où se trouvent-elles ces images qui ouvrent notre regard à une autre dimension ? Comment peuvent-elles naître ? Comment peuvent-elles se présenter à nous avec leur richesse de sens ? Où vivent les images ?
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Olivier Boulnois – Au‐delà de l’image
« Qu’entend-on par image ? Dans le monde romain, l’imago désignait un portrait de l’ancêtre en cire, placé dans l’atrium et porté aux funérailles. Le droit d’images, réservé aux personnes nobles, leur permettait d’établir et de conserver leur lignage. Étymologiquement, l’image figure donc le portrait d’un mort. L’image est le langage commun de l’humanité. Elle apparaît sur les voûtes des grottes préhistoriques bien avant que l’homme songe à édifier des temples et des tombeaux. Des millénaires la séparent de l’écriture, projection abstraite de la pensée. L’image abolit le temps et l’espace. Elle est lecture instantanée et présence immédiate du monde. À travers elle l’homme se reconnaît ; pourtant sa richesse est ambiguë et son pouvoir d’aliénation extrême. L’image sert de vérité. Elle s’offre à tous et se refuse à chacun. »
Nelson Goodman – Langages de l’art
« La représentation réaliste ne repose pas sur l’imitation, l’illusion ou l’information, mais sur l’inculcation. Toute image, ou peu s’en faut, peut représenter à peu près n’importe quoi ; c’est-à-dire que, étant donnés une image et un objet, il existe d’ordinaire un système de représentation, un plan de corrélation, relativement auxquels l’image représente l’objet. Le degré de correction de l’image dans ce système dépend de la précision de l’information qu’on obtient à propos de l’objet en lisant l’image conformément à ce système. Si la représentation est une question de choix, et la correction une question d’information, le réalisme est affaire d’habitude. (…) Qu’une image ressemble à la nature signifie souvent seulement qu’elle se présente de la façon dont la nature est ordinairement peinte. »
René Descartes – La Dioptrique
« Et si, pour ne nous éloigner que le moins qu’il est possible des opinions déjà reçues, nous aimons mieux avouer que les objets que nous sentons envoient véritablement leurs images jusques au dedans de notre cerveau, il faut au moins que nous remarquions qu’il n’y a aucunes images qui doivent en tout ressembler aux objets qu’elles représentent, car autrement il n’y aurait point de distinction entre l’objet et son image : mais qu’il suffit qu’elles leur ressemblent en peu de choses ; et souvent même, que leur perfection dépend de ce qu’elles ne leur ressemblent pas tant qu’elles pourraient faire. Comme vous voyez que les tailles-douces, n’étant faites que d’un peu d’encre posée çà et là sur du papier, nous représentent des forêts, des villes, des hommes, et même des batailles et des tempêtes, bien que, d’une infinité de diverses qualités qu’elles nous font concevoir en ces objets, il n’y en ait aucune que la figure seule dont elles aient proprement la ressemblance ; et encore est-ce une ressemblance fort imparfaite, vu que, sur une superficie toute plate, elles nous représentent des corps diversement relevés et enfoncés, et que même, suivant les règles de la perspective, souvent elles représentent mieux des cercles par les ovales que par d’autres cercles ; et des carrés par des losanges que par d’autres carrés ; et ainsi de toutes les autres figures, en sorte que souvent, pour être plus parfaites en qualité d’images, et représenter mieux un objet, elles doivent ne lui pas ressembler. Or il faut que nous pensions tout le même des images qui se forment en notre cerveau, et que nous remarquions qu’il est seulement question de savoir comment elles peuvent donner moyen à l’âme de sentir toutes les diverses qualités des objets auxquels elles se rapportent, et non point comment elles ont en soi leur ressemblance. »
Bruno Latour – Iconoclash
« Qu’est-il arrivé qui a fait des images (et par image nous entendons tout signe, œuvre d’art, inscription ou peinture servant de médiation pour accéder à autre chose) l’objet de tant de passion ? Au point que leur destruction, leur effacement, leur dégradation ont pu être considérés comme la pierre de touche ultime du bienfondé d’une foi, d’une science, d’une perspicacité critique, d’une créativité artistique ? Au point où être iconoclaste a pu apparaître, dans les cercles intellectuels, comme le plus haut mérite, comme la plus grande piété ?…
Et que se passe-t-il qui puisse expliquer qu’après chaque iconocrise, on prenne un soin infini à réassembler les statues détruites, à sauver les fragments et protéger les débris ? Comme s’il était toujours nécessaire de s’excuser pour la destruction de tant de beauté, pour toute cette horreur ; comme si l’on était soudainement incertain du rôle et de la raison de la destruction qui avait semblé jusque-là si urgente, si indispensable ; comme si le destructeur comprenait soudainement que quelque chose d’autre avait été détruit par erreur, quelque chose pour lequel on attendait désormais l’expiation.
… Pourquoi les marteaux des iconoclastes ont-ils tendance à toujours semblé frapper à côté, détruisant quelque chose d’autre qui s’avère, après coup, d’une extrême importance ? »
Merleau-Ponty – L’Oeil et l’esprit
« On a cru qu’un dessin était un décalque, une copie. Mais l’image n’est rien de pareil. Elle n’appartient pas à l’en-soi. Elle est faite de la même étoffe que mon corps : voyant et visible. Elle est le dedans du dehors et le dehors du dedans, l’énigme de l’imaginaire. Par elle, l’imaginaire vit dans mon corps, exposé aux regards.
Le tableau n’offre pas à l’esprit l’occasion de repenser les rapports entre les choses. Il épouse les traces du regard, de la vision du dedans. Il tapisse la texture imaginaire du réel. Nos yeux de corps sont plus que des récepteurs, ils sont des computeurs du monde. Ils ont le don du visible. La vision n’apprend qu’en voyant, elle n’apprend que d’elle-même. L’oeil est ému par un certain impact du monde…
…Mon corps est à la fois voyant et visible. Il regarde et peut aussi se regarder. Il se voit voyant, il est visible et sensible pour soi-même. Celui qui se voit est inhérent à ce qui se voit; il est un visible qui se met à voir. Les choses sont un prolongement de lui-même, elles font partie de sa chair.
Dans un corps humain se recroisent l’oeil et l’autre, le touchant et le touché. La peinture en illustre l’énigme. Ce n’est pas l’objet qui s’y voit, c’est le visible. Il s’y voit comme dans un miroir, au milieu des choses (car le corps, lui aussi, est une chose, un feu qui ne cesse de brûler). Cette duplicité est rendue possible par l’image. Loin d’être une copie, elle double la visibilité manifeste par une visibilité secrète : je ne vois pas les choses dehors, elles sont présentes en moi dans leur Être.
L’urgence de la peinture, c’est de restituer un certain impact du monde par les traces de la main. Cézanne vivait dans cette urgence. Ses tableaux ne montraient rien d’autre que les choses se faisant choses et le monde se faisant monde.
Voir, c’est avoir à distance, c’est rendre visibles les aspects de l’Être pour entrer dans cette possession. Pour que le monde se montre comme complet en n’étant que partiel, il faut une sorte de magie, un délire visuel qui donne existence visible à ce que la vision profane croit invisible. »
Plotin – Ennéades
« C’est ce qu’ont saisi, me semble-t-il, les sages de l’Égypte, que ce soit par une science exacte ou spontanément : pour désigner les choses avec sagesse, ils n’usent pas de lettres dessinées qui se développent en discours et en propositions qui représentent des sons et des paroles ; ils dessinent des images, dont chacune est celle d’une chose distincte ; ils les gravent dans les temples pour désigner tous les détails de cette chose ; chaque image gravée est une science, une sagesse, une chose réelle saisie d’un seul coup, et non [une suite de pensées comme] un raisonnement, ou une délibération. »
« En général, l’âme est et devient la chose dont elle se souvient. Le souvenir est ou bien une pensée, ou bien une image ; or l’imagination ne possède pas son objet, mais elle en a la vision et se dispose comme lui […]. Elle est intermédiaire entre le sensible et l’intelligible, et, dans cette situation, elle se porte vers l’un comme vers l’autre. »
« Rien n’empêche en effet qu’il y ait pour le souvenir un objet senti qui est l’image, et que la mémoire et sa conservation appartiennent à l’imagination.»
« Puis il faut voir l’âme de ceux qui accomplissent de belles œuvres. Comment peut-on voir cette beauté du bien dans l’âme ? Reviens en toi- même, et regarde : si tu ne vois pas encore la beauté en toi, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle ; il enlève, il gratte, il polit, il essuie jusqu’à ce qu’il fasse apparaître un beau visage dans le marbre ; comme lui, enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est tortueux, nettoie ce qui est sombre pour le rendre brillant, et ne cesse pas de sculpter ta propre statue, jusqu’à ce que resplendisse pour toi la divine splendeur de la vertu, jusqu’à ce que tu voies la Sagesse debout sur un trône sacré. Es-tu devenu cela ? Est-ce que tu vois cela ? Es-tu devenu simple, sans aucun obstacle à ton unification, sans que rien d’autre soit mélangé intérieurement avec toi-même ? Es-tu tout entier une vraie lumière, non pas une lumière d’une certaine dimension ou forme qui peut diminuer ou augmenter de grandeur – mais une lumière absolument sans mesure, parce qu’elle est supérieure à toute mesure et à toute quantité ? Te vois-tu devenu cela ? Alors tu es devenu une vision ; aie confiance en toi ; même en restant ici-bas, tu t’es élevé vers le haut ; et tu n’as plus besoin de guide ; fixe ton regard et vois. Car c’est le seul œil qui voit la grande beauté. Et si cet oeil arrive jusqu’à cette contemplation alors qu’il est trouble à cause des vices, impur ou faible, n’étant pas du tout capable, à cause de sa lâcheté, de voir les splendeurs, il ne verra rien, pas même si un autre lui montre ce qui est là et qui peut être vu. Celui qui voit, en effet, doit s’être rendu semblable à ce qui est vu, pour parvenir à la contemplation. Assurément, jamais l’oeil ne verrait le soleil sans être parent de la lumière, devenu de la même nature que le soleil, et l’âme ne pourrait voir le beau, sans être devenue belle. »