Est-ce que ça ne pourrait pas continuer ?
Qu’est-ce qui pourrait continuer toujours ? Est-ce que quelque chose peut vraiment durer toujours et ne jamais s’arrêter ? Faut-il d’ailleurs rechercher ce qui ne finirait jamais ou faut-il au contraire le craindre, le fuir, le redouter ?
Est-ce une bonne chose que de finir ? Ou faut-il au contraire rechercher une sorte d’éternité qui nous serait offerte, ouverte, ici bas, maintenant, un instant de pur présent, qui ne s’arrêterait jamais ? Peut-on ne jamais finir ?
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Sigmund Freud – Essais de psychanalyse
« Personne, au fond, ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même : dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité »
Borges – L’immortel
« Être immortel est insignifiant ; à part l’homme, il n’est rien qui ne le soit, puisque tout ignore la mort. Le divin, le terrible, l’incompréhensible, c’est de se savoir immortel. J’ai noté que malgré les religions, pareille conviction est extrêmement rare. (…)
Exercée par un entrainement séculaire, la république des Immortels était parvenue à une certaine perfection de tolérance et presque de dédain. Elle savait qu’en un temps infini, toute chose arrive à tout homme. Par ses vertus passées ou futures, tout homme mérite toute bonté ; mais également toute trahison par ses infamies du passé et de l’avenir. Ainsi, dans les jeux de hasard, les nombres pairs et impairs tendent à s’équilibrer ; ainsi s’annulent l’astuce et la bêtise. J’en connais qui faisaient le mal pour que le bien en résulte dans les siècles à venir ou pour qu’il en soit résulté dans les siècles passés… À cette lumière, tous nos actes sont justes, mais ils sont aussi indifférents. Il n’y a pas de mérites moraux ou intellectuels. Homère composa L’Odyssée ; aussitôt accordé un délai infini avec des circonstances et des changements infinis, l’impossible était de ne pas composer, au moins une fois, L’Odyssée. Personne n’est quelqu’un, un seul homme immortel est tous les hommes. Comme Corneille Agrippa, je suis dieu, je suis héros, je suis philosophe, je suis démon et je suis monde, ce qui est une manière fatigante de dire que je ne suis pas.»« La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. Chez les Immortels, en revanche, chaque acte (et chaque pensée) est l’écho de ceux qui l’anticipèrent dans le passé ou le fidèle présage de ceux qui, dans l’avenir, le répéteront jusqu’au vertige. Rien qui n’apparaisse pas perdu entre d’infatigables miroirs. Rien ne peut arriver une seule fois, rien n’est précieusement précaire. L’élégiaque, le grave, le cérémoniel ne comptent pas pour les Immortels. Homère et moi, nous nous sommes séparés aux portes de Tanger ; je crois que nous ne nous sommes pas dit adieu.»
« Quand s’approche la fin, il ne reste plus d’images du souvenir ; il ne reste plus que des mots. Il n’est pas étrange que le temps ait confondu ceux qui une fois me désignèrent avec ceux qui furent symboles du sort de l’homme qui m’accompagna tant de siècles. J’ai été Homère ; bientôt je serai Personne, comme Ulysse , bientôt, je serai tout le monde : je serai mort.»
J.-P. Bernès – «Introduction» dans Borges (op. cit.)
« À la fin de sa vie, «le 4 juin 1986, Borges, qui venait de faire part de ses ultimes volontés relatives aux contours de la présente édition, déclara avec un enthousiasme qui dissimulait mal une lassitude immense et résignée : “Oui, c’est fini.” Il répétait ainsi, en les traduisant littéralement douze siècles après qu’ils avaient été prononcés, les propos par lesquels Bède le Vénérable prit congé de sa propre vie et de l’oeuvre qu’il venait d’achever grâce à un scribe anonyme et scrupuleux.»
Nietzsche – Le Gai Savoir, Le poids le plus lourd
« Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie telle que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle, si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi, et le tout dans le même ordre et la même succession – cette araignée-là également, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. L’éternel sablier de l’existence ne cesse d’être renversé à nouveau. – et toi avec lui, ô grain de poussière de la poussière ! » – Ne te jetterais-tu pas sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon qui te parlerait de la sorte ? Ou bien te serait-il arrivé de vivre un instant formidable où tu aurais pu lui
répondre : tu es un dieu, et jamais je n’entendis choses plus divines ! » Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, faisant de toi tel que tu es, un autre être, et peut-être t’écraserait. La question posée à propos de tout et de chaque chose : « Voudrais-tu de ceci encore une fois et d’innombrables fois ? » pèserait comme le poids le plus lourd sur ton action ! Ou combien ne te faudrait-il pas témoigner de bienveillance envers toi-même et la vie pour ne désirer plus rien que cette dernière éternelle confirmation, cette dernière éternelle sanction ? »
Marc-Aurele – Pensées pour moi-même
«Tu t’es embarqué, tu as navigué, tu as accosté : débarque.»
Victor Hugo – Tristesse d’Olympio
…
Car personne ici-bas ne termine et n’achève ;
Les pires des humains sont comme les meilleurs ;
Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve.
Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.
…
Aristote- Metaphysique (β, II)
« Il est évident qu’il y a un premier principe, et qu’il n’existe ni une série infinie de causes, ni une infinité d’espèces de causes. Ainsi, sous le point de vue de la matière, il est impossible qu’il y ait production à l’infini ; que la chair, par exemple, vienne de la terre, la terre de l’air, l’air du feu, sans que cela s’arrête. De même pour le principe du mouvement : on ne dira pas que l’homme a été mis en mouvement par l’air, l’air par le soleil, le soleil par la discorde, et ainsi à l’infini. De même encore, on ne peut, pour la cause finale, aller à l’infini et dire que la marche est en vue de la santé, la santé en vue du bonheur, le bonheur en vue d’autre chose, et que toute chose est toujours ainsi en vue d’une autre… Toute chose intermédiaire est précédée et suivie d’autre chose, et ce qui précède est nécessairement cause de ce qui suit. Si l’on nous demandait de trois choses laquelle est cause, nous dirions que c’est la première. Car ce n’est point la dernière : ce qui est à la fin n’est cause de rien. Ce n’est point non plus l’intermédiaire : elle n’est cause que d’une seule chose. De sorte que si rien n’est premier, il n’y a absolument pas de cause. Mais s’il faut, en remontant, arriver à un principe, on ne peut pas non plus, en descendant, aller à l’infini. Ce n’est pas tout : la cause finale est une fin. Par cause finale on entend ce qui ne se fait pas en vue d’autre chose, mais au contraire ce en vue de quoi autre chose se fait. De sorte que s’il y a ainsi quelque chose qui soit le dernier terme, il n’y aura pas de production infinie : s’il n’y a rien de tel, il n’y a point de cause finale. Ceux qui admettent ainsi l’infini, ne voient pas qu’ils suppriment par là même le bien. Or, est-il personne qui voulût rien entreprendre, s’il ne devait pas arriver à un terme ? Ce serait l’acte d’un insensé. L’homme raisonnable agit toujours en vue de quelque chose ; et c’est-là une fin, car le but qu’on se propose est une fin. Il faut s’arrêter. »
Rudigier Alexander, Jestaz Bertrand – Le non finito dans la sculpture florentine et la notion de disegno. Note complémentaire.
« Le plus grand sculpteur du xve siècle, Donatello, doit avoir été un des hommes les plus libres et indépendants qui aient jamais vécu. Tout au long de sa démarche solitaire, il s’opposa toujours davantage à la sculpture de son
temps et finit par la contester totalement. L’histoire de son art est aussi celle du non finito. Ce fut lui qui l’introduisit dans l’art occidental. Dans la naissance d’une sculpture, on distinguait à la Renaissance deux phases, le modelage de la forme (bozzare) et la finition (finire). Donatello prit conscience que dans le modelage déjà, il était possible d’atteindre le plus haut pouvoir d’expression. En revanche, la reprise ultérieure des détails recelait le danger de diminuer la force et la vie de l’œuvre. À partir de quel état peut-il considérer une œuvre comme achevée ? Jusqu’où peut être repoussée cette limite dans la phase du modelage ? Ainsi la conviction régnante que le processus de création d’une œuvre d’art devait inévitablement aboutir à un soin toujours plus grand du détail perdit de son
évidence pour apparaître comme une vue purement conventionnelle. Dans l’œuvre de Donatello, cette réflexion amena un recul de la perfection, d’abord graduel, finalement total. Il préféra laisser subsister de grosses traces du travail plutôt que les polir, comme on le voit dans l’Annonciation Cavalcanti (Florence, Santa Croce), la cantoria de la cathédrale ou son David de bronze (Bargello). Le corps de ce dernier est sillonné de traces de lime. Cette conception aboutit à des négligences délibérées…
Le non finito de Donatello fut un legs important pour l’art européen. Ce fut même une action de libération au sens le plus large, qui ne peut être comparée, pour son importance dans l’évolution de l’art, qu’avec l’engagement de Kandinsky dans l’abstraction pure. Les Florentins de son temps n’avaient pu suivre le grand artiste au-delà d’un certain point et virent en lui, à partir des années 1430, un excentrique.
La voie ouverte par Donatello aboutit encore, un demi- millénaire plus tard, à l’art de Rodin…
Mais à l’exception de son élève Michel-Ange, la ville de l’Arno resta dominée après la mort de Donatello, jusqu’à Cellini, par le goût des orfèvres de métier qui pratiquaient la sculpture et la fonte.
Avec le recul, il peut paraître surprenant que ce soit dans la sculpture que le non finito se soit révélé et non dans la peinture, qui semblerait s’y prêter davantage. Pourtant c’est ce moyen d’expression qui entraîna la liberté de la touche, donc l’effet pictural, et seulement bien plus tard, à commencer par les grands Vénitiens du xvie siècle, qui en firent grand usage. Titien finalement avait suivi un développement quasi similaire à celui de Donatello et à la fin de sa vie peignait avec ses mains en guise de pinceaux. Mais le grand virtuose du non finito fut Tintoret, qui fit alterner arbitrairement dans ses tableaux la manière poussée et l’esquisse.
Ce fut seulement Vasari, le maître à penser des artistes de la cour de Côme Ier, qui fit changer les idées. Paola Barocchi a pu parler d’ « un concept de Vasari des plus fameux et des plus débattus : celui de perfection-imperfection ou, suivant des synonymes plus familiers sinon même exclusifs de la langue moderne, finito et non finito ». Vasari prit conscience de l’importance cruciale du non finito comme moyen d’expression artistique. Pour lui, Donatello était le sculpteur le plus important du passé et le précurseur essentiel de Michel-Ange. Il fut le premier à décrire son invention.
Il explique la valeur du non finito quand il écrit dans la première édition des Vite (1550) : « Chez les bons artistes, les ébauches ont toujours plus de force et de vie que les ouvrages finis, parce que la fureur de la création artistique exprime dans l’immédiat ce qu’a conçu le génie, ce que le soin et la peine ne peuvent réussir dans les ouvrages mis au net ». Dans la seconde édition (1568), il développe ses idées, et on lit donc au même endroit : « Il semble aussi que souvent, dans les ébauches nées sous le coup de la fureur de la création, la conception s’exprime en quelques traits et qu’au contraire l’effort et l’excès de soin retirent parfois la force et le savoir à ceux qui ne savent pas lever les mains de l’ouvrage qu’ils font ».
Incontestablement, l’œuvre sculptée du plus important artiste de son temps a joué un grand rôle dans la nouvelle appréciation du non finito par Vasari. Michel-Ange avait utilisé le procédé depuis ses toutes premières œuvres, le Combat des centaures et la Madone à l’escalier. Par son maître Bertoldo, il était un héritier indirect de Donatello. Vasari a décrit comment il l’a introduit dans la Madone à l’escalier exactement à la manière de Donatello : « Bien que ses détails ne soient pas achevés, c’est dans le fait d’être restée ébauchée et traitée à la gradine, dans l’imperfection de l’ébauche qu’on voit la perfection de l’œuvre »…
Cette incapacité d’achever, on l’attribua au souci de perfection démesuré de Michel- Ange. En même temps, dans une pensée plus élevée, on commença à considérer ses œuvres inachevées comme parfaites et, conséquemment, à les mettre à leur place définitive. (…)
Dans les œuvres de Rodin, les corps semblent amputés de certains membres ; dans d’autres cas, le bloc de pierre prend plus de place que la sculpture elle-même, comme si l’artiste avait changé d’avis en cours de réalisation. Pour répondre aux critiques concernant La Méditation, ce corps de femme sans bras et aux jambes abîmées, Rodin est catégorique : « c’est à dessein, croyez-le, que j’ai laissé ma statue dans cet état. Elle représente la méditation. Voilà pourquoi elle n’a ni bras pour agir, ni jambes pour marcher. N’avez-vous point noté que la réflexion, quand elle est poussée très loin, (…) conseille l’inertie ? ».»
Hegel – La Science de la logique
« Le commencement, c’est la fin. »
Hegel – Préface des Principes de la philosophie du droit
« La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à l’irruption du crépuscule ».