Ils sont partout dans nos vies. Peut-être venez-vous de quitter celui qui fait fonction pour vous d’empêcheur de vivre en rond… Celui qui, tous les jours sur votre dos, représente l’autorité, les consignes, les contraintes, le contrôle du quotidien.
Ils sont partout et pourtant il nous arrive souvent de nous demander à quoi ils servent. Nous avons du mal à les supporter, mais faut-il décider de faire la révolution ?
Nous avons tous quelque part, dans nos vies, dans notre quotidien, un N+1.
Il y a, à la tête de toute communauté humaine, que ce soit l’État, ou la plus petite société, de la plus grande association, de la plus simple équipe de sport, il y a partout un capitaine, un commandant, un général, un chef… Comment trouver à ses chefs une raison d’exister ? Faut-il d’ailleurs essayer de les sauver de ce qui ressemble parfois à une forme d’absurdité ? Pourquoi y a-t-il des chefs ?
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Max Weber – Économie et société
« Nous appellerons charisme la qualité extraordinaire (à l’origine déterminée de façon magique tant chez les prophètes et les sages, thérapeutes et juristes, que chez les chefs des peuples chasseurs et les héros guerriers) d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un “chef” [Führer].»
Max Weber – Le Savant et le Politique
« Les individus qui se prennent volontiers pour des chefs sont le plus souvent les moins aptes à cette fonction.»
Machiavel – Le prince (chapitre XV)
«Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d’écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j’en parle encore ; d’autant plus qu’en traitant cette matière je vais m’écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j’ai d’écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m’a paru qu’il valait mieux m’arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu’on n’en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver : et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.
Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité.»
Machiavel – Lettre à Piero Vettori
« Moi, j’aime plus ma patrie que mon âme ; et je vous dis ceci au nom d’une expérience de soixante années, pendant lesquelles nous avons travaillé les questions les plus difficiles ; la paix est nécessaire mais nous ne pouvons pas abandonner la guerre, et nous devons avoir sous la main un prince qui, avec difficulté, peut accomplir seulement l’une ou l’autre.»
«L’Italie, au surplus, offre une matière susceptible des réformes les plus universelles. C’est là que le courage éclatera dans chaque individu, pourvu que les chefs n’en manquent pas eux-mêmes. Voyez dans les duels et les combats entre un petit nombre d’adversaires combien les Italiens sont supérieurs en force, en adresse, en intelligence. Mais faut-il qu’ils combattent réunis en armée, toute leur valeur s’évanouit. Il faut en accuser la faiblesse des chefs ; car, d’une part, ceux qui savent ne sont point obéissants, et chacun croit savoir ; de l’autre, il ne s’est trouvé aucun chef assez élevé, soit par son mérite personnel, soit par la fortune, au-dessus des autres, pour que tous reconnussent sa supériorité et lui fussent soumis. Il est résulté de là que, pendant si longtemps, et durant tant de guerres qui ont eu lieu depuis vingt années, toute armée uniquement composée d’Italiens n’a éprouvé que des revers.»
«En réfléchissant sur tout ce que j’ai exposé ci-dessus, et en examinant en moi-même si aujourd’hui les temps seraient tels en Italie, qu’un prince nouveau pût s’y rendre illustre, et si un homme prudent et courageux trouverait l’occasion et le moyen de donner à ce pays une nouvelle forme, telle qu’il en résultât de la gloire pour lui et de l’utilité pour la généralité des habitants, il me semble que tant de circonstances concourent en faveur d’un pareil dessein, que je ne sais s’il y eut jamais un temps plus propice que celui-ci pour ces grands changements.
Et si, comme je l’ai dit, il fallait que le peuple d’Israël fût esclave des Égyptiens, pour connaître la vertu de Moïse ; si la grandeur d’âme de Cyrus ne pouvait éclater qu’autant que les Perses seraient opprimés par les Mèdes ; si enfin, pour apprécier toute la valeur de Thésée, il était nécessaire que les Athéniens fussent désunis : de même, en ces jours, pour que quelque génie pût s’illustrer, il était nécessaire que l’Italie fût réduite au terme où nous la voyons parvenue ; qu’elle fût plus opprimée que les Hébreux, plus esclave que les Perses, plus désunie que les Athéniens, sans chefs, sans institutions, battue, déchirée, envahie, et accablée de toute espèce de désastres.»
Friedrich Hayek – Droit, législation et liberté
« Par « ordre » nous désignerons toujours un état des choses dans lequel une multiplicité d’éléments de nature différente sont en un tel rapport les uns aux autres que nous puissions apprendre, en connaissant certaines composantes spatiales ou temporelles de l’ensemble, à former des pronostics corrects concernant le reste ; ou au moins des pronostics ayant une bonne chance de s’avérer corrects.»
« Il n’y aurait aucune exagération à dire que le point de départ de la théorie sociale – et sa seule raison d’être – est la découverte qu’il existe des structures ordonnées, qui sont le résultat des actions d’hommes nombreux mais ne sont pas le résultat d’un dessein humain. »
« Il est possible qu’un ordre qui doit pourtant être désigné comme spontané repose sur des règles résultant entièrement d’un dessein délibéré. »
« Dans certains cas ce sera le même groupe qui par moments, notamment dans la plupart de ses occupations journalières, fonctionnera comme un ordre spontané maintenu par l’observation de règles conventionnelles sans qu’intervienne un commandement; et qui, à d’autres moments, par exemple pour la chasse, la migration ou le combat, agira comme une organisation sous l’autorité directrice d’un chef. »
« C’est parce que la structure de la société moderne ne dépendait pas d’une organisation, mais s’est développée comme ordre spontané, qu’elle a atteint le degré de complexité auquel elle est parvenue, degré qui excède de loin tout ce qui aurait pu être réalisé par organisation délibérée. En fait, bien entendu, les règles qui ont rendu possible cet ordre complexe n’ont pas au début été élaborées en vue de ce résultat; mais ceux des peuples qui se sont trouvés adopter des règles convenables ont développé une civilisation complexe qui, ensuite, s’est souvent communiquée à d’autres. Affirmer que nous devons délibérément dresser le plan de la société moderne parce qu’elle est devenue si compliquée, c’est donc soutenir un paradoxe par suite d’une incompréhension totale de cette situation. »
Étienne de La Boétie – Le Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un
« Quel malencontre a été cela, qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement ; et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ?»
« Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage. Ils ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et communs aux biens de ses pilleries. Ces cinq ou six adressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant, non pas seulement par ses méchancetés, mais encore des leurs. Ces six ont six cents qui profitent sous eux, et font de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevé en état, auxquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté et qu’ils l’exécutent quand il sera temps, et fassent tant de maux d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine. Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran.»
« Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Comment vous oserait-il courir sus, s’il n’avait intelligence avec vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n’étiez recéleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? Vous semez vos fruits, afin qu’il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu’il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il les fasse les ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances (…) et de tant d’indignités, que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point, ou ne l’endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous l’essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.»
Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle
«Demeure des hommes, qui te fonderait sur le raisonne¬ ment ? Qui serait capable, selon la logique, de tebâtir ? Tu existes et n’existes pas. Tu es et tu n’es pas. Tu es faite de matériaux disparates, mais il faut t’inventer pour te découvrir.
Moi, je bâtis ma civilisation, épris du seul goût qu’elle aura, comme d’autres bâtissent leur poème et infléchissent la phrase et changent le mot, sans être contraints de justifier l’inflexion ni le changement, épris du seul goût qu’elle aura, et qu’ils connaissent par le cœur.
Car je suis le chef. Et j’écris les lois et je fonde les fêtes et j’ordonne les sacrifices, et, de leurs moutons, de leurs chèvres, de leurs demeures, de leurs montagnes, je tire cette civilisation semblable au palais de mon père où tous les pas ont un sens.
Car, sans moi, qu’en eussent-ils fait du tas de pierres, à le remuer de droite à gauche, sinon un autre tas de pierres moins bien organisé encore? Moi je gouverne et je choisis. Et je suis seul à gouverner. Et voilà qu’ils peuvent prier dans le silence et l’ombre qu’ils doivent à mes pierres. A mes pierres ordonnées selon l’image de mon cœur.
Je suis le chef. Je suis le maître. Je suis le responsable. Et je les sollicite de m’aider. Ayant bien compris que le chef n’est point celui qui sauve les autres, mais celui qui les sollicite de le sauver. Car c’est par moi, par l’image que je porte, que se fonde l’unité que j’ai tirée, moi seul, de mes moutons, de mes chèvres, de mes demeures, de mes montagnes, et dont les voilà amoureux, comme ils le seraient d’une jeune divinité qui ouvrirait ses bras frais dans le soleil, et qu’ils n’auraient d’abord point reconnue. (…)
Citadelle ! Je t’ai donc bâtie comme un navire. Je t’ai clouée, gréée, puis lâchée dans le temps qui n’est plus qu’un vent favorable. Navire des hommes, sans lequel ils manqueraient l’éternité !
J’entends la voix de l’insensé : « Que de place dilapidée, que de richesses inexploitées, que de commodités perdues par négligence ! Il faut démolir ces murs inutiles, et niveler ces courts escaliers qui compliquent la marche. Alors l’homme sera fibre. » Et moi je réponds : « Alors les hommes deviendront bétail de place publique, et, de peur de tant s’ennuyer, inventeront des jeux Stupides qui seront encore régis par des règles, mais par des règles sans grandeur. Car le palais peut favoriser des poèmes. Mais quel poème écrire sur la niaiserie des dés qu’ils lancent ? Longtemps peut-être encore ils vivront de l’ombre des murs, dont les poèmes leur porteront la nostalgie, puis l’ombre elle-même s’effacera et ils ne les comprendront plus. »
Et de quoi, désormais, se réjouiraient-ils ? Ainsi de l’homme perdu dans une semaine sans jours, ou une année sans fêtes, qui ne montre point de visage. Ainsi de l’homme sans hiérarchie, et qui jalouse son voisin, si en quelque chose celui-ci le dépasse, et s’emploie à le ramener à sa mesure. Quelle joie tireront-ils ensuite de la mare étale qu’ils constitueront ?
Moi je recrée les champs de force. Je construis des barrages dans les montagnes pour soutenir les eaux. Je m’oppose, ainsi, injuste aux pentes naturelles. Je rétablis les hiérarchies là où les hommes se rassemblaient comme les eaux, une fois qu’elles se sont mêlées dans la mare. Je bande les arcs. De l’injustice d’aujourd’hui je crée la justice de demain. Je rétablis les directions, là où chacun s’installe sur place et nomme bonheur ce croupissement. Je méprise les eaux croupissantes de leur justice et délivre celui qu’une belle injustice a fondé. Et ainsi j’ennoblis mon empire.»