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Qu’être ?

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Faut-il abolir l’argent ?

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Qu’est-ce qu’un État ?

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Peut-on se libérer du désir ? 1/2

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Saison 13
Les Podcasts > Saison 11 > Que lire ?

Que lire ?

18 décembre 2023

Durée : 1 h 35 min
Saison 11 Vivre en couleurs

Objet énigmatique, mystérieux et familier. Objet qui fait partie de nos vies quotidiennes et qui transforme les réalités les plus grandes, objet que nous connaissons bien, que nous fréquentons souvent, et pourtant, peut-être, trop peu… Le livre est un objet qui construit nos existences, qui les habite. Mais peut-être habitons-nous en lui ? Dans la galaxie des ouvrages, dans l’ensemble des textes écrits, imprimés, diffusés partout, le choix est difficile à faire. Nous allons essayer de chercher ensemble comment choisir, comment construire cette bibliothèque intérieure qui pourrait nous rendre plus grand. La philosophie veut-elle nous permettre de rencontrer des auteurs ou au contraire veut-elle nous permettre de nous passer d’eux ? Que lire ?

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 18 décembre 2023

VIDÉO : Regardez la Soirée du 18 décembre 2023

 

La bibliothèque de Babel, Jorge Luis Borges

“L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. (…)

Chacun des murs de chaque hexagone porte cinq étagères ; chaque étagère comprend trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre a quatre cent dix pages ; chaque page, quarante lignes, et chaque ligne, environ quatre-vingts caractères noirs. (…)

Il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques. (On peut en déduire) que la Bibliothèque est totale, et que ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c’est-à-dire tout ce qu’il est possible d’exprimer, dans toutes les langues. Tout : l’histoire minutieuse de l’avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l’évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le récit véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres.
Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant. Tous les hommes se sentirent maîtres d’un trésor intact et secret. Il n’y avait pas de problème personnel ou mondial dont l’éloquente solution n’existât quelque part, dans quelque hexagone. L’univers se trouvait justifié, l’univers avait brusquement conquis les dimensions illimitées de l’espérance. (…)

À l’espoir éperdu succéda, comme il est naturel, une dépression excessive. La certitude que quelque étagère de quelque hexagone enfermait des livres précieux, et que ces livres précieux étaient inaccessibles, sembla presque intolérable. (…) Une autre superstition de ces âges est arrivée jusqu’à nous : celle de l’Homme du Livre. Sur quelque étagère de quelque hexagone, raisonnait-on, il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres : il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de ce livre et qui est semblable à un dieu. Dans la langue de cette zone persistent encore des traces du culte voué à ce lointain fonctionnaire. Beaucoup de pèlerinages s’organisèrent à sa recherche, qui un siècle durant battirent vainement les plus divers horizons. (…)

D’autres, en revanche, estimèrent que l’essentiel était d’éliminer les œuvres inutiles. Ils envahissaient les hexagones, exhibant des permis quelquefois authentiques, feuilletaient avec ennui un volume et condamnaient des étagères entières : c’est à leur fureur hygiénique, ascétique, que l’on doit la perte insensée de millions de volumes. Leur nom est explicablement exécré, mais ceux qui pleurent sur les « trésors » anéantis par leur frénésie négligent deux faits notoires. En premier lieu, la Bibliothèque est si énorme que toute mutilation d’origine humaine ne saurait être qu’infinitésimale. En second lieu, si chaque exemplaire est unique et irremplaçable, il y a toujours, la Bibliothèque étant totale, plusieurs centaines de milliers de fac-similés presque parfaits qui ne diffèrent du livre correct que par une lettre ou par une virgule. (…)

Je ne puis combiner une série quelconque de caractères, par exemple Dhcmrlchtdj
que la divine Bibliothèque n’ait déjà prévue, et qui dans quelqu’une de ses langues secrètes ne renferme une signification terrible. Personne ne peut articuler une syllabe qui ne soit pleine de tendresses et de terreurs, qui ne soit quelque part le nom puissant d’un dieu. Parler, c’est tomber dans la tautologie. Cette inutile et prolixe épître que j’écris existe déjà dans l’un des trente volumes des cinq étagères de l’un des innombrables hexagones – et sa réfutation aussi. (…) Toi, qui me lis, es-tu sûr de comprendre ma langue ? (…)

La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes… (…) Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. (…) La Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir.”


La Bruyère, Les Caractères

“Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes.”


Borges, La Proximité de la mer

«Il y a une ligne de Verlaine dont je ne dois plus me ressouvenir,
Il y a une rue toute proche qui est défendue à mes pas,
Il y a un miroir qui m’a vu pour la dernière fois,
Il y a une porte que j’ai fermée jusqu’à la fin du monde.
Parmi les livres de ma bibliothèque (je les ai devant mes yeux),
Il doit y en avoir un que je n’ouvrirai jamais plus.
Cet été, j’aurai cinquante ans ;
La mort me rogne, incessante.»


Borges, Collège de France 1983

« Ordonner une bibliothèque est une façon silencieuse d’exercer l’art de la critique. »


Voltaire, Article Livre de l’Encyclopédie

« Vous les méprisez, les livres, vous dont toute la vie est plongée dans les vanités de l’ambition et dans la recherche des plaisirs ou dans l’oisiveté ; mais songez que tout l’univers connu n’est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages. Toute l’Afrique jusqu’à l’Éthiopie et la Nigritie obéit au livre de l’Alcoran, après avoir fléchi sous le livre de l’Évangile. La Chine est régie par le livre moral de Confucius ; une grande partie de l’Inde, par le livre du Veidam. La Perse fut gouvernée pendant des siècles par les livres d’un des Zoroastres.

Si vous avez un procès, votre bien, votre honneur, votre vie même dépend de l’interprétation d’un livre que vous ne lisez jamais. (…)

Qui mène le genre humain dans les pays policés ? Ceux qui savent lire et écrire. Vous ne connaissez ni Hippocrate, ni Boerhaave, ni Sydenham ; mais vous mettez votre corps entre les mains de ceux qui les ont lus. Vous abandonnez votre âme à ceux qui sont payés pour lire la Bible, quoiqu’il n’y en ait pas cinquante d’entre eux qui l’aient lue tout entière avec attention.

Les livres gouvernent le monde. »


Derrida, La Pharmacie de Platon

« Phèdre rappelle que les citoyens les plus puissants et les plus vénérés, les hommes les plus libres ressentent de la honte (aiskhunontai) à « écrire des discours » et à laisser derrière eux des sungrammata. Ils craignent le jugement de la postérité, et de passer pour des « sophistes ». Le logographe, au sens strict, rédigeait, à l’intention des plaideurs, des discours qu’il ne prononçait pas lui-même, qu’il n’assistait pas, si l’on peut dire, en personne, et qui produisaient leurs effets en son absence. Écrivant ce qu’il ne dit pas, ne dirait et sans doute ne penserait jamais en vérité, l’auteur du discours écrit est déjà campé dans la posture du sophiste : l’homme de la non-présence et de la non-vérité. L’écriture est donc déjà mise en scène. L’incompatibilité de l’écrit et du vrai s’annonce clairement.»


Platon, La République – Livre II

« Socrate et Adimante viennent de “construire une cité de paroles”, d’imaginer la fondation de la cité. Ils veulent désormais savoir comment faire en sorte que cette cité soit juste, comment établir sa vertu. Le plus important pour cela est de se pencher sur l’éducation des enfants, et notamment de choisir avec soin les discours qu’il faudra leur tenir, et les histoires qui leur seront racontées. Ces histoires n’ont rien d’anodin : il faut en bannir absolument tout mensonge, et notamment le pire de tous les mensonges, celui qui donne une fausse image de Dieu.

« (…) Il y a deux sortes de discours, les vrais et les mensongers ?

Oui.

Les uns et les autres entreront-ils dans notre éducation, ou d’abord les mensongers ?

Je ne comprends pas, dit-il, comment tu l’entends.

Tu ne comprends pas, répondis-je, que nous racontons d’abord des fables aux enfants ? En général elles sont fausses, bien qu’elles enferment quelques vérités. Nous utilisons ces fables, pour l’éducation des enfants, avant les exercices gymniques.

C’est vrai.

Voilà pourquoi je disais que [la lecture] doit venir avant la gymnastique.

Et avec raison.

Maintenant, ne sais-tu pas que le commencement, en toute chose, est ce qu’il y a de plus important, particulièrement pour un être jeune et tendre ? C’est surtout alors en effet qu’on le façonne et qu’il reçoit l’empreinte dont on veut le marquer.

Très certainement.

Ainsi, laisserons-nous négligemment les enfants écouter les premières fables venues, forgées par les premiers venus, et recevoir dans leurs âmes des opinions le plus souvent contraires à celles qu’ils doivent avoir, à notre avis, quand ils seront grands ?

D’aucune manière nous ne le permettrons.

Donc, il nous faut d’abord, ce semble, veiller sur les faiseurs de fables, choisir leurs bonnes compositions et rejeter les mauvaises. Nous engagerons ensuite les nourrices et les mères à conter aux enfants celles que nous aurons choisies, et à modeler l’âme avec leurs fables bien plus que le corps avec leurs mains ; mais de celles qu’elles racontent à présent la plupart sont à rejeter.

Lesquelles ? demanda-t-il. (…)

Ce sont, repris-je, celles d’Hésiode, d’Homère et des autres poètes. Ceux-ci, en effet, ont composé des fables menteuses que l’on a racontées et qu’on raconte encore aux hommes.

Quelles sont ces fables, demanda-t-il, et qu’y blâmes-tu ? (…)

Quand on représente mal les dieux et les héros, comme un peintre qui trace des objets n’ayant aucune ressemblance avec ceux qu’il voulait représenter. (…) Quand même (les actions des dieux seraient véritablement condamnables), je crois qu’il ne faudrait pas les raconter si légèrement à des êtres dépourvus de raison et à des enfants, mais qu’il vaudrait mieux les ensevelir dans le silence ; et s’il est nécessaire d’en parler, on doit le faire en secret, devant le plus petit nombre possible d’auditeurs.

Et en effet, dit-il, ces récits-là sont fâcheux. (…)

Il faut éviter absolument, repris-je, de dire que les dieux aux dieux font la guerre, se tendent des pièges et combattent entre eux – aussi bien cela n’est point vrai – si nous voulons que les futurs gardiens de notre cité regardent comme le comble de la honte de se quereller à la légère. (…) Au contraire, si nous voulons leur persuader que jamais un citoyen n’en a haï un autre et qu’une telle chose est impie, nous devons le leur faire dire dès l’enfance, par les vieillards et par les vieilles femmes, et, quand ils deviennent grands, obliger les poètes à composer pour eux des fables qui tendent au même but. (…) L’enfant, en effet, ne peut discerner ce qui est allégorie de ce qui ne l’est pas, et les opinions qu’il reçoit à cet âge deviennent, d’ordinaire, indélébiles et inébranlables. C’est sans doute à cause de cela qu’il faut faire tout son possible pour que les premières fables qu’il entend soient les plus belles et les plus propres à lui enseigner la vertu.

Tes propos sont sensés, reconnut-il. Mais si l’on nous demandait encore ce que nous entendons par là et quelles sont ces fables, que dirions-nous ?

Je lui répondis : Adimante, nous ne sommes poètes, ni toi ni moi, en ce moment, mais fondateurs de cité ; or, à des fondateurs il appartient de connaître les modèles que doivent suivre les poètes dans leurs histoires, et de défendre qu’on s’en écarte ; mais ce n’est pas à eux de composer des fables. »


Rabelais, Gargantua

« A la composition de ce livre seigneurial, je ne perdis ne employai onques plus ni autre temps que celui qui était établi à prendre ma réfection corporelle : savoir est, buvant et mangeant.»


Rabelais, Gargantua

« Amis lecteurs qui ce livre lisez,
Despouillez vous de toute affection.
Et le lisants ne vous scandalisez,
Il ne contient mal ne infection.
Vray est qu’icy peu de perfection
Vous apprendrez, si non en cas de rire.
Aultre argument ne peut mon cueur elire.
Voiant le dueil qui vous mine & consomme,
Mieulx est de ris que de larmes escrire,
Pour ce que rire est le propre de l’homme.

VIVEZ IOYEUX »


Rabelais, Gargantua

« Buveurs très illustres, et vous vérolés très précieux (car à vous non à autres sont dédiés mes écrits),

Alcibiades ou dialogue de Platon intitulé, Le Banquet, louant son précepteur Socrate, sans controverse prince des philosophes, entre autres paroles le dit être semblable ès Silènes. Silènes étaient jadis petites boîtes telles que voyons de présent ès boutiques des apothicaires, peintes au-dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpies, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, (…) pour exciter le monde à rire : quel fut Silène, maître du bon Bacchus. Mais au dedans l’on réservait les fines drogues, comme baume, ambre gris, amomon, musc, civette, pierreries et autres choses précieuses. Quel disait être Socrate, parce que, le voyant au-dehors et l’estimant par l’extérieure apparence, n’en eussiez donné un copeau d’oignon, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien. (…) Mais, ouvrant cette boîte, eussiez au-dedans trouvé une céleste et impréciable drogue, entendement plus qu’humain, vertu merveilleuse, courage invincible, sobresse non pareille.
À quel propos, en votre avis, tend ce prélude et coup d’essai ? Par autant que vous, mes bons disciples, et quelques autres fous de séjour, lisant les joyeux titres d’aucuns livres de notre invention comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, La dignité des braguettes, Des pois au lard cum commento, etc., jugez trop facilement n’être au dedans traité que moqueries, folâtreries et menteries joyeuses : vu que l’enseigne extérieure (c’est le titre) sans plus avant enquérir, est communément reçue à dérision et gaudisserie. Mais par telle légèreté ne convient estimer les oeuvres des humains. Car vous-mêmes dites que l’habit ne fait point le moine : et tel est vêtu d’habit monacal, qui au-dedans n’est rien moins que moine. C’est pourquoi faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est déduit. Lors connaîtrez que la drogue dedans contenue est bien d’autre valeur que ne promettait la boîte. (…)

Vîtes-vous onques chien rencontrant quelque os médullaire ? C’est, comme dit Platon, livre 2 de la République, la bête du monde plus philosophe. Si vu l’avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soin il le garde, de quel ferveur il le tient, de quelle prudence il l’entame, de quelle affection il le brise et de quelle diligence il le suce : qui l’induit à ce faire ? Quel est l’espoir de son étude ? Quel bien prétend-il ? Rien plus qu’un peu de moelle. Vrai est que ce peu, plus est délicieux que le beaucoup de toutes autres. (…)

À l’exemple d’icelui, vous convient être sages pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers au pourchas et hardis à la rencontre. Puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l’os et sucer la substantifique moelle (…), avec espoir certain d’être faits écors (avisés) et preux à ladite lecture. Car en icelle, bien autre goût trouverez et doctrine plus absconse, laquelle vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant en ce que concerne notre religion qu’aussi l’état politique et vie économique.

Croyez-vous en votre foi qu’onques Homère écrivant l’Iliade et Odyssée, pensât ès allégories, lesquelles de lui ont calfretées Plutarque, Héraclides Pontique, Eustathe, Phornute ? et ce que d’iceux Politien a dérobé ? Si le croyez, vous n’approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir été songées d’Homère que d’ Ovide en ses Métamorphoses les sacrements de l’Évangile. »


Montaigne, Les Essais

« A cettuy-cy tel qu’il est, ce que je donne, je le donne purement et irrevocablement, comme on donne aux enfans corporels. Ce peu de bien, que je luy ay faict, il n’est plus en ma disposition. Il peut sçavoir assez de choses que je ne sçay plus, et tenir de moy ce que je n’ay point retenu : et qu’il faudroit que tout ainsi qu’un estranger, j’empruntasse de luy, si besoin m’en venoit. Si je suis plus sage que luy, il est plus riche que moy. »


Pascal, Pensées

« Ce n’est pas en Montaigne, mais en moi, que j’y trouve tout ce que j’y vois. »


Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

« Voici, un homme était assis par terre et semblait vouloir persuader aux bêtes de n’avoir point peur de lui. C’était un homme pacifique, un doux prédicateur de montagnes, dont les yeux prêchaient la bonté même. « Que cherches-tu ici ? » s’écria Zarathoustra avec stupéfaction.

« Ce que je cherche ici ? répondit-il : la même chose que toi, trouble-fête ! c’est-à-dire le bonheur sur la terre.

C’est pourquoi je voudrais que ces vaches m’enseignent leur sagesse. Car, sache-le, voici bien une demie matinée que je leur parle et elles allaient me répondre. Pourquoi les troubles-tu ?

Si nous ne retournons en arrière et ne devenons comme les vaches, nous ne pouvons pas entrer dans le royaume des cieux. Car il y a une chose que nous devrions apprendre d’elles : c’est de ruminer.

Et, en vérité, quand bien même l’homme gagnerait le monde entier, s’il n’apprenait pas cette seule chose, je veux dire de ruminer, à quoi tout le reste lui servirait-il ! Car il ne se déferait point de sa grande affliction.
»


Nietzsche, Ecce homo

« « POURQUOI J’ÉCRIS DE SI BONS LIVRES »

« Je suis une chose, mon œuvre en est une autre.

Avant que je parle de mes livres, je veux toucher ici un mot au sujet de la compréhension et de l’incompréhension qu’ils ont rencontrées. Je le fais avec autant de nonchalance qu’il peut convenir, car cette question est encore loin d’être d’actualité. En ce qui me concerne personnellement, je ne suis pas encore d’actualité. Quelques-uns naissent d’une façon posthume.

Il viendra un jour, que je ne saurais préciser, où l’on aura besoin d’institutions qui enseigneront ma doctrine, qui enseigneront à vivre comme je m’entends à vivre. Peut-être alors créera-t-on même des chaires pour l’interprétation de Zarathoustra. Mais je serais en contradiction absolue avec moi-même, si je m’attendais aujourd’hui déjà à trouver des oreilles, à trouver des mains pour mes vérités. Qu’on ne m’écoute pas, qu’on ne veuille rien prendre de moi, cela me paraît non seulement compréhensible, mais juste. Je ne veux pas être confondu avec un autre, je ne me confonds pas moi-même.

Encore une fois, je n’ai rencontré dans ma vie que fort peu de « mauvaise volonté ». Il me serait même difficile de citer un cas de mauvaise volonté littéraire. Par contre, je n’ai été que trop accablé de pure ignorance… Il me semble que c’est un des plus rares hommages que quelqu’un puisse se rendre à lui-même que de prendre en main un de mes livres. J’admets même qu’il se déchausse, ou peut-être ira-t-il encore jusqu’à ôter ses bottes. Un jour le docteur Henri de Stein se plaignit loyalement à moi de ne pas comprendre un mot à mon Zarathoustra. Je lui répondis que c’était tout à fait dans les règles : En comprendre six phrases, ce qui veut dire les avoir vécues, cela suffirait à vous élever parmi les mortels à un degré supérieur à celui que les hommes « modernes » pourraient atteindre. Comment, avec un pareil sentiment de la distance, pourrais-je seulement souhaiter d’être lu par les « modernes » que je connais !

Mon triomphe est l’opposé de celui de Schopenhauer. Je dis « non legor, non legar. » (Je ne suis pas lu, je ne serai pas lu.) Non point que je veuille estimer trop bas la joie que m’a procurée maintes fois l’innocence que l’on mettait à dénier toute valeur à mes œuvres. Cet été encore, à une époque où, par l’accent sérieux, beaucoup trop sérieux de ma littérature, j’étais capable de déplacer l’équilibre de tout le reste de la littérature, un professeur de l’Université de Berlin me donna à entendre, avec bienveillance, que je ferais mieux de me servir d’une autre forme car, me disait-il, ce que je fais personne ne le lit. (…)

En réalité, personne ne peut trouver dans les choses, sans en excepter les livres, plus qu’il n’en sait déjà. On ne saurait entendre exactement ce à quoi des événements antérieurs ne vous donnent point accès. Imaginons dès lors un cas extrême : qu’un livre ne parle que d’événements qui se trouvent complètement en dehors des possibilités qui se présentent fréquemment, ou même rarement seulement, dans la vie de quelqu’un ; que c’est la première fois que le livre en question parle un langage qui prépare une série de possibilités nouvelles. Dans ce cas, il se produit un phénomène extrêmement simple : on n’entend rien de ce que dit l’auteur et l’on a l’illusion de croire que là où l’on n’entend rien il n’y a rien… (…) Quand on n’a rien compris du tout, on se contente de nier ma valeur. »


Descartes, Discours de la méthode

« J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance ; et, pourcequ’on me persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connoissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j’avois un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j’eus achevé tout ce cours d’études, au bout duquel on a coutume d’être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d’opinion. Car je me trouvois embarrassé de tant de doutes et d’erreurs, qu’il me sembloit n’avoir fait autre profit, en tâchant de m’instruire, sinon que j’avois découvert de plus en plus mon ignorance. »


Marguerite Duras

« Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante, sur son corps, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. Ce n’est pas loin du cauchemar. Il n’y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision. On en dépose tout partout, dans la cuisine, dans les water-closets, dans le bureau, dans les rues. Où sera-t-on… Tandis que l’on regarde la télévision, où est-t-on… ? On n’est pas seul. On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du monde en huit jours, pourquoi le faire ?

Dans le voyage, il y a le temps du voyage. Ce n’est pas voir vite, c’est voir et vivre en même temps, vivre du voyage. Cela ne sera plus possible. Tout sera bouché, tout sera investi. Il restera la mer quand même, les océans, puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça ; un homme un jour lira… et tout recommencera. On repassera par la gratuité. C’est-à-dire que les réponses, à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Cela commencera comme cela : une indiscipline, un risque pris par l’homme envers lui-même. Et un jour, il sera seul de nouveau, avec son malheur… Et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même.

Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas pas seront les héros de l’avenir. C’est très possible. Espérons qu’il y en aura encore. Je me souviens avoir lu le livre d’un auteur allemand de l’entre-deux-guerres. Je me souviens du titre : Le dernier civil, de Ernst Glaeser. J’avais lu ça : que lorsque la liberté aurait déserté le monde, il resterait toujours un homme pour en rêver… Je crois, je crois que c’est déjà commencé. »


#Borges #Derrida #Descartes