Vous êtes tolérés ici ! Et je suis très heureux de vous retrouver pour parler de cette expérience qui survient lorsque nous sommes en désaccord… Il faut faire quelque chose de nos divergences ; c’est dans ces moments là que se présente à nous la tolérance comme une solution. Trop facile ? Peut-être. Un peu lâche ? Sans doute… Mais elle permet à tout le moins de garantir la paix civile et la concorde sociale. Si nous pouvions nous tolérer, réapprendre à tolérer les opinions divergentes, ne serions-nous pas plus heureux de vivre ensemble et de vivre en paix ? Et pourtant… si la société n’était qu’une affaire de tolérance, nous arriverait-il encore de chercher la vérité à travers les controverses parfois fécondes malgré leurs difficultés qui nous permettent de progresser ? Faut-il tolérer n’importe quoi ? Faut-il fixer des limites à cette vertu et refuser de tolérer l’insupportable, l’inacceptable ? Y a-t-il de l’intolérable ? Y a-t-il des limites à la tolérance ?
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Pierre Bayle, Sur la tolérance
« Je conclus que c’est la même chose de dire, ma conscience juge qu’une telle action est bonne ou mauvaise, et de dire, ma conscience juge qu’une telle action plaît ou déplaît à Dieu. »
Pierre Bayle, Sur la tolérance
« Si vous tentez de forcer la conscience cela revient à refuser à l’autre le droit d’obéir à sa conscience, soit le droit d’obéir à Dieu. »
Montaigne, Essais
« Dieu en doit estre creu, c’est vrayement bien raison. Mais (…) je vois bien qu’on se courrouce, et me deffend on d’en doubter, sur peine d’injures execrables. Nouvelle façon de persuader. Pour Dieu mercy, ma creance ne se manie pas à coups de poing. Qu’ils gourmandent ceux qui accusent de fauceté leur opinion (…) : qui establit son discours par braverie et commandement montre que la raison y est foible. Pour une altercation verbale et scolastique, qu’ils ayent autant d’apparence que leurs contradicteurs. (…) A tuer les gens, il faut une clarté lumineuse et nette ; et est nostre vie trop réele et essentielle pour garantir ces accidens supernaturels et fantastiques. (…) Je dirois volontiers que c’est bien assez qu’un homme, quelque recommendation qu’il aye, soit creu de ce qui est humain. »
Voltaire, Dictionnaire philosophique
« Qu’est-ce que la tolérance ? C’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses et d’erreurs ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature. »
Voltaire, Traité sur la tolérance
« Le jésuite fit alors un assez long discours, pendant lequel le Danois et le Hollandais levaient les épaules ; le mandarin n’y comprit rien. Le Danois parla à son tour ; ses deux adversaires le regardèrent en pitié, et le mandarin n’y comprit pas davantage. Le Hollandais eut le même sort. Enfin ils parlèrent tous trois ensemble, ils se dirent de grosses injures. L’honnête mandarin eut bien de la peine à mettre le holà, et leur dit : « Si vous voulez qu’on tolère ici votre doctrine, commencez par n’être ni intolérants ni intolérables. »Au sortir de l’audience, le jésuite rencontra un missionnaire jacobin ; il lui apprit qu’il avait gagné sa cause, l’assurant que la vérité triomphait toujours. Le jacobin lui dit : « Si j’avais été là, vous ne l’auriez pas gagnée ; je vous aurais convaincu de mensonge et d’idolâtrie. » La querelle s’échauffa ; le jacobin et le jésuite se prirent aux cheveux. Le mandarin, informé du scandale, les envoya tous deux en prison. Un sous-mandarin dit au juge : « Combien de temps Votre Excellence veut-elle qu’ils soient aux arrêts ? — Jusqu’à ce qu’ils soient d’accord, dit le juge. — Ah ! dit le sous-mandarin, ils seront donc en prison toute leur vie. — Hé bien ! dit le juge, jusqu’à ce qu’ils se pardonnent. — Ils ne se pardonneront jamais, dit l’autre ; je les connais. — Hé bien donc ! dit le mandarin, jusqu’à ce qu’ils fassent semblant de se pardonner. »
Voltaire, Traité sur la tolérance
« C’est donc ce temps de dégoût, de satiété, ou plutôt de raison, qu’on peut saisir comme une époque et un gage de la tranquillité publique. La controverse est une maladie épidémique qui est sur sa fin, et cette peste, dont on est guéri, ne demande plus qu’un régime doux. »
Voltaire, Traité sur la tolérance
« Il ne faut pas un grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver que des chrétiens doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus loin : je vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos frères[1]. Quoi ! mon frère le Turc ? mon frère le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures du même Dieu ?Mais ces peuples nous méprisent ; mais ils nous traitent d’idolâtres ! Hé bien ! je leur dirai qu’ils ont grand tort. Il me semble que je pourrais étonner au moins l’orgueilleuse opiniâtreté d’un iman ou d’un talapoin, si je leur parlais à peu près ainsi :
« Ce petit globe, qui n’est qu’un point, roule dans l’espace, ainsi que tant d’autres globes ; nous sommes perdus dans cette immensité. L’homme, haut d’environ cinq pieds, est assurément peu de chose dans la création. Un de ces êtres imperceptibles dit à quelques-uns de ses voisins, dans l’Arabie ou dans la Cafrerie : « Écoutez-moi, car le Dieu de tous ces mondes m’a éclairé : il y « a neuf cents millions de petites fourmis comme nous sur la terre, mais il n’y a que ma fourmilière qui soit chère à Dieu ; toutes les autres lui sont en horreur de toute éternité ; elle sera seule heureuse, et toutes les autres seront éternellement infortunées. »
Ils m’arrêteraient alors, et me demanderaient quel est le fou qui a dit cette sottise. Je serais obligé de leur répondre : “C’est vous-mêmes.” »
André Comte Sponville, Petit traité des grandes vertus
« Un régime qui s’appuierait sur une science véritable — imaginons par exemple une tyrannie des médecins — n’en serait pas moins totalitaire dès lors qu’il prétendrait gouverner au nom de ses vérités : parce que la vérité ne gouverne jamais, ni ne dit ce qu’il faut faire, ni ce qu’il faut interdire. La vérité n’obéit pas, ai- je rappelé après Alain, et c’est par quoi elle est libre. Mais pas davantage elle ne commande, et c’est par quoi nous le sommes. »
Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis
« Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple. Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. »