Rien ne semble plus libre que l’amour ! Rien n’est plus surprenant aussi… Par lui, nous choisissons et nous sommes choisis. Par lui, le destin nous fait signe, il nous désigne ou nous l’attendons pour cela, espérant que s’éveillera ou ressuscitera en nous en nous cet élan qui ne se commande pas. Pourtant subir l’amour, est-ce encore aimer ? L’attendre, est-ce le comprendre ? Ne faudrait-il pas d’abord le vouloir et s’y décider? Ne sommes-nous pas libres d’aimer ?
PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 18 décembre 2017
VIDÉO : Regardez la Soirée du 18 décembre 2017
Pascal Bruckner, Le Paradoxe amoureux
« On a donc délivré l’amour comme on délivre une princesse endormie. Mais on a délivré aussi l’individu de la gangue des traditions, de la religion, de la famille. A dire vrai, l’un ne pouvait aller sans l’autre : dès lors qu’on affranchit la personne privée de la tutelle collective, (…) elle peut privilégier la loi du cœur sur la loi du clan et tenir pour nulles et non avenues les pressions de la communauté. (…) L’amour n’est libre que dans une société d’individus libres. Mais on aboutit alors à une aporie. (…) Nous voici soumis aujourd’hui, hommes et femmes, à une exigence contradictoire : aimer passionnément, si possible être aimé de même, tout en restant autonome. Etre entouré sans être entravé, avec l’espérance que le couple manifestera assez de souplesse pour permettre cette coexistence harmonieuse
Je demande à l’autre de renoncer librement à sa liberté et je m’engage à faire de même. Mais je suis un captif retors qui veut pouvoir se reprendre à tout moment. Si la volupté de l’amour est de ne plus s’appartenir, la volupté du moi est de ne jamais s’abandonner. (…) D’où cet effroi relationnel des couples modernes qui se cherchent, se fuient, ce ballet d’engagements passionnels et de retraites précipitées. (…) Oui à la sécurité du foyer pourvu qu’elle n’empêche en rien l’accomplissement de chacun. Robert Musil notait déjà au début du XX° siècle l’importance qu’avait pris le mot de partenaire en lieu et place de mari et femme : relation contractuelle qu’on peut dissoudre par convention mutuelle. Prégnance du modèle économique : chacun désormais est devenu sa petite entreprise, les affaires de cœur ressortissent des affaires tout court. On calque les relations intimes sur celles du labeur : le retour sur investissement doit être maximal. On essaye l’autre comme un produit. (…) »
Sacha Guitry
« Le seul amour fidèle, c’est l’amour propre. »
Descartes, 4ème méditation métaphysique
« La liberté consiste seulement en ce que nous pouvons faire une même chose ou ne la faire pas, c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir une même chose, ou plutôt elle consiste eulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons de telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. »
Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra
« J’ai une question pour toi seul, mon frère. Je jette cette question comme une sonde dans ton âme, afin de connaître sa profondeur.
Tu es jeune et tu désires femme et enfant. Mais je te demande : Es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant ?
Es-tu le victorieux, vainqueur de lui-même, souverain des sens, maître de ses vertus ? C’est ce que je te demande.
Ou bien ton vœu est-il le cri de la bête et de l’indigence ? Ou la peur de la solitude ? Ou la discorde avec toi-même ?
Je veux que ta victoire et ta liberté aspirent à se perpétuer par l’enfant. Tu dois construire des monuments vivants à ta victoire et à ta délivrance.
Tu dois construire plus haut que toi-même. Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même.
Tu dois créer un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même, — tu dois créer un créateur.
Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé. Respect mutuel, c’est là le mariage, respect de ceux qui veulent d’une telle volonté.
Que ceci soit le sens et la vérité de ton mariage. Mais ce que les inutiles appellent mariage, la foule des superflus ! — comment appellerai-je cela ?
Hélas ! cette pauvreté de l’âme à deux ! Hélas ! cette impureté de l’âme à deux ! Hélas, ce misérable contentement à deux !
Ne riez pas de pareils mariages ! Quel est l’enfant qui n’aurait pas raison de pleurer sur ses parents ?
Je n’ai vu partout qu’acheteurs pleins de précaution et tous ont des yeux rusés. Mais le plus rusé lui-même achète sa femme comme chat en poche.
Beaucoup de courtes folies — c’est là ce que vous appelez amour. Et votre mariage met fin à beaucoup de courtes folies, par une longue sottise.
Cependant votre meilleur amour n’est qu’une métaphore extasiée et une douloureuse ardeur. Il est un flambeau qui doit éclairer pour vous les chemins supérieurs.
Un jour vous devrez aimer par delà vous-mêmes ! Apprenez donc d’abord à aimer ! C’est pourquoi il vous faut boire l’amer calice de votre amour.
Il y a de l’amertume dans le calice, même dans le calice du meilleur amour. C’est ainsi qu’il éveille en toi le désir du Surhumain, c’est ainsi qu’il éveille en toi la soif, ô créateur !
Soif du créateur, flèche et désir du Surhumain : dis-moi, mon frère, est-ce là ta volonté du mariage ?
Je sanctifie une telle volonté et un tel mariage. —
Ainsi parlait Zarathoustra. »
Lévinas, Totalité et Infini
« La caresse ne cherche pas à posséder. Il est vrai cependant qu’elle cherche. Cette recherche de la caresse qui se manifeste dans son mouvement même en constitue l’essence. Mais une recherche qui ne tend pas à une possession – elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe. Son essence est précisément dans la recherche. C’est que la caresse est une communion avec ce qui se dérobe à jamais et elle l’est en tant que recherche. Par là, c’est une relation avec autrui en tant qu’autrui. Non pas avec un objet qui devient nôtre et nous, mais avec ce qui tranche sur le monde de la lumière et en est à jamais caché. Autrui – c’est le caché. Et l’Eros, c’est la communion avec le caché.»