Il n’y a pas que la violence que les hommes s’infligent entre eux : les hommes, nous le savons, sont capables de lutter contre la nature elle-même, pour en repousser les limites, et pour inventer leur destin. C’est cela qu’on appelle la technique. Par le travail, par la pensée, nous transformons le monde qui nous est donné ; et dans l’ivresse du pouvoir nouveau que nous donne aujourd’hui le progrès des sciences, nous avions projeté d’imposer à la nature un monde selon nos besoins, pour que l’humain devienne pleinement « la mesure de toutes choses. » Mais voilà, la nature ne se laisse pas faire… Avons-nous eu tort de croire que nous étions les plus forts ? Faut-il retrouver le sens d’une sagesse qui s’accorde avec le réel – ou bien pousser plus loin la lutte encore, imposer notre liberté ? Nos désirs font-ils de nous des vivants contre nature ? La technique est-elle vraiment une victoire contre la nature ?
Réécoutez en ligne la Soirée du 30 novembre 2015
Sophocle, Antigone
« Entre tant de merveilles de la nature, la grande merveille, c’est l’homme.
Il parcourt la mer qui moutonne quand la tempête souffle du sud,
il passe au creux des houles mugissantes,
et la plus ancienne des divinités, la Terre souveraine,
l’immortelle, l’inépuisable,
une année après l’autre
il la fatigue, il la retourne,
alignant les sillons au pas lent de ses chevaux… »
Aristote, Parties des Animaux
« A vrai dire, certains de ces êtres ne sont pas agréables à notre perception, mais en ce qui concerne la connaissance théorique, la nature qui les a construits réserve à ceux qui peuvent saisir les causes, , à ceux qui sont réellement philosophes, des jouissances inexprimables. (…) Il ne faut donc pas céder a une répugnance enfantine et nous détourner de l’étude du moindre de ces animaux.En toutes les parties de la Nature il y a des merveilles ; on dit qu’Héraclite, à des visiteurs étrangers qui, l’ayant trouvé se chauffant au feu de sa cuisine, hésitaient à entrer, fit cette remarque : « Entrez, il y a des dieux aussi dans la cuisine. » Eh bien, de même, entrons sans dégoût dans l’étude de chaque espèce animale : en chacune, il y a de la nature et de la beauté. Ce n’est pas le hasard, mais la finalité qui règne dans les oeuvres de la nature, et à un haut degré ; or, la finalité qui régit la constitution ou la production d’un être est précisément ce qui donne lieu à la beauté. »
Karl Marx, Le Capital – Critique de l’économie politique
« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit, par ce mouvement, sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ, c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but, dont il a conscience. »
Karl Marx, Le Capital – Critique de l’économie politique
« La terre (et sous ce terme, au point de vue économique, on comprend aussi l’eau), de même qu’elle fournit à l’homme, dès le début, des vivres tout préparés, est aussi l’objet universel de travail qui se trouve là sans son fait. Toutes les choses que le travail ne fait que détacher de leur connexion immédiate avec la terre sont des objets de travail de par la grâce de la nature. Il en est ainsi du poisson que la pêche arrache à son élément de vie, l’eau ; du bois abattu dans la forêt primitive ; du minerai extrait de sa veine. L’objet déjà filtré par un travail antérieur, par exemple, le minerai lavé, s’appelle matière première. Toute matière première est objet de travail (…). »
Hegel, Philosophie de l’esprit
« L’instinct se retire entièrement du travail ; il laisse la nature s’user, il regarde faire tranquillement et dirige le tout avec le minimum de peine : ruse. La large face de la force est attaquée par la pointe de la ruse. C’est l’honneur de la ruse affrontée à la force, que de prendre la puissance aveugle par un côté de telle sorte qu’elle se tourne contre elle-même, que de la comprendre, de la saisir comme déterminité, d’être actif face à elle ou justement, en tant que mouvement, de la faire revenir en soi-même, de la supprimer. »
Carl Schmitt, Théologie politique
« Prométhée vola l’éclair au ciel et décocha de nouveaux éclairs
Il vola le ciel à Dieu et construisit de nouveaux espaces
L’homme est pour l’homme une chose qui doit être modifiée
Personne n’est contre l’homme, sinon l’homme lui-même. »
Pieds nus sur la terre sacrée, anthologie de textes de la tradition des Indiens d’Amérique du Nord, rassemblés par T. C. Mac Luhan
« Le Sage Wintu dit :
« Les Blancs se moquent de la terre, du daim ou de l’ours. Lorsque nous, Indiens, chassons le gibier, nous mangeons toute la viande. Lorsque nous cherchons les racines, nous faisons de petits trous. Lorsque nous construisons nos tipis, nous faisons de petits trous. Nous secouons les pommes de pins des arbres. Nous n’utilisons que le bois mort.L’homme blanc, lui, retourne le sol, abat les arbres, détruit tout. L’arbre dit : « Arrête-toi, tu n’as pas besoin de moi. » Mais il l’abat et le débite. L’esprit de la terre le hait. Il arrache les arbres et ébranle jusqu’à leurs racines. Les Indiens ne font jamais de mal, mais l’homme blanc démolit tout. Il fait exploser les rochers et les laisse épars sur le sol. La roche dit : « Arrête. » Mais l’homme blanc n’y fait pas attention.
Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ?… Partout où il la touche, il y laisse une plaie. »