Apologie de Socrate
“J’aime beaucoup mieux mourir après m’être défendu comme je l’ai fait, plutôt que de continuer à vivre grâce à des bassesses. Car ni devant les tribunaux, ni à la guerre, il n’est permis ni à moi ni à aucun autre d’employer n’importe quel moyen pour se dérober à la mort. (…) Seulement ce n’est peut-être pas cela qui est difficile, Athéniens, d’éviter la mort : il l’est beaucoup plus d’éviter le mal ; car il court plus vite que la mort. C’est pourquoi, vieux et fatigué comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, la mort, tandis que mes accusateurs, qui sont forts et agiles, ont été atteints par le plus rapide, le mal. Et maintenant moi, je vais sortir d’ici condamné à mort par vous, et eux condamnés par la vérité à l’infamie ; et moi, je m’en tiens à ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, selon moi, tout est pour le mieux. Mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur sort ? Seul le Dieu le sait.”
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Platon, Gorgias
« Calliclès – Mais que veux tu dire avec ton « se commander soi-même » ?
Socrate – Oh, rien de compliqué, tu sais, la même chose que tout le monde : cela veut dire être raisonnable, « se dominer », commander aux plaisirs et passions qui résident en soi-même.
C – Ah ! tu es vraiment charmant ! Ceux que tu appelles hommes raisonnables, ce sont des abrutis !
S – Qu’est-ce qui te prend ? N’importe qui saurait que je ne parle pas des abrutis !
C – Mais si, Socrate, c’est d’eux que tu parles, absolument ! Car comment un homme pourrait – il être heureux s’il est esclave de quelqu’un d’autre ? Veux tu savoir ce que sont le beau et le juste selon la nature ? Hé bien, je vais te le dire franchement ! Voici, si on veut vivre comme il faut, on doit laisser aller ses propres passions, si grandes soient elles, et ne pas les réprimer. Au contraire, il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de si grandes passions et de les assouvir avec tout ce qu’elles peuvent désirer. Seulement, tout le monde n’est pas capable, j’imagine, de vivre comme cela. C’est pourquoi la masse des gens blâme les hommes qui vivent ainsi, gênée qu’elle est de devoir dissimuler sa propre incapacité à le faire. La masse déclare donc bien haut que le dérèglement, j’en ai déjà parlé, est une vilaine chose. C’est ainsi qu’elle réduit à l’état d’esclaves les hommes dotés d’une plus forte nature que celle des hommes de la masse ; et ces derniers, qui sont eux-mêmes incapables de se procurer les plaisirs qui les combleraient, font la louange de la tempérance et de la justice à cause du manque de courage de leur âme. Car, bien sûr, pour tous les hommes qui, dès le départ, se trouvent dans la situation d’exercer le pouvoir, qu’ils soient nés fils de rois ou que la force de leur nature les ait rendus capables de s’emparer du pouvoir- oui, pour ces hommes-là, qu’est-ce qui serait plus vilain et plus justice mauvais que la tempérance et la justice ?
S – Ce n’est pas sans noblesse, Calliclès, que tu as exposé ton point de vue, tu as parlé franchement. Toi, en effet, tu viens de dire clairement ce que les autres pensent et ne veulent pas dire. Je te demande donc de ne céder à rien, en aucun cas ! Comme cela, le genre de vie qu’on doit avoir paraîtra tout à fait évident. (…) Mais, tout de même, la vie dont tu parles, c’est une vie terrible ! En fait, je ne serais pas étonné si Euripide avait dit la vérité : « Qui sait si vivre n’est pas mourir et si mourir n’est pas vivre ? » Tu sais, en réalité, nous sommes morts. Je l’ai déjà entendu dire par des hommes qui s’y connaissent : ils soutiennent qu’à présent nous sommes morts, que notre corps est notre tombeau et qu’il existe un lieu dans l’âme, là où sont nos passions, un lieu ainsi fait qu’il se laisse influencer et ballotter d’un côté et de l’autre. Chez les hommes qui ne réfléchissent pas, ce lieu de l’âme, siège des passions, est comme une passoire percée, parce qu’il ne peut rien contrôler ni rien retenir ainsi il est impossible que ce lieu soit jamais rempli.
Tu vois, c’est donc tout le contraire de ce que tu dis, Calliclès. D’ailleurs, un sage fait remarquer que, de tous les êtres qui habitent l’Hadès,les plus malheureux seraient ceux qui, devraient à l’aide d’une écumoire apporter de l’eau dans un tonneau percé. Avec cette écumoire, toujours d’après ce que disait l’homme qui m’a raconté tout cela, c’est l’âme que ce sage voulait désigner. Oui, il comparait l’âme de ces hommes à une écumoire, l’âme des êtres irréfléchis est donc comme une passoire, incapable de rien retenir à cause de son absence de foi et de sa capacité d’oubli. Ce que je viens de te dire est, sans doute, assez étrange ; mais, pourtant, cela montre bien ce que je cherche à te faire comprendre. je veux te convaincre, pour autant que j’en sois capable, de changer d’avis et de choisir, au lieu d’une vie déréglée, que rien ne comble, une vie d’ordre, qui est contente de ce qu’elle a et qui s’en satisfait. Eh bien, est-ce que je te convaincs de changer d’avis et d’aller jusqu’à dire que les hommes, dont la vie est ordonnée, sont plus heureux que ceux dont la vie est déréglée ? Sinon, c’est que tu ne changeras pas d’avis, même si je te raconte toutes sortes d’histoires comme cela ! »
Platon, Phédon
« – Ma démonstration est complète dès à présent, Simmias et Cébès, repartit Socrate, si vous voulez joindre cette preuve-ci à cette autre, que tout ce qui vit naît de ce qui est mort. Si, en effet, l’âme qui vient à la vie, naît, elle ne peut naître d’aucune autre chose que de ce qui la précède. Ainsi la preuve que vous demandez a déjà été donnée.
Je vois bien cependant que Cébès et toi, vous seriez bien aises d’approfondir encore davantage la question, et que vous craignez, comme les enfants, qu’au moment où l’âme sort du corps, le vent ne l’emporte et ne la dissipe réellement, surtout lorsqu’à l’heure de la mort le temps n’est pas calme, mais qu’il souffle un grand vent. »
Sur quoi Cébès, se mettant à rire : « Prends que nous avons peur, Socrate, dit-il, et tâche de nous persuader, ou plutôt imagine-toi, non que nous ayons peur, mais que peut-être il y a en nous un enfant que ces choses-là effraient, et tâche de le persuader de ne pas craindre la mort comme un croquemitaine.
– Eh bien, dit Socrate, il faut lui chanter des incantations tous les jours jusqu’à ce qu’il soit exorcisé.
– Où trouver, Socrate, répliqua-t-il, un bon enchanteur contre ces frayeurs, quand toi, dit-il, tu nous abandonnes ?
– La Grèce est vaste, Cébès, répliqua-t-il, et il s’y trouve des hommes excellents ; nombreuses aussi sont les races des barbares. Il faut fouiller tous ces pays pour chercher cet enchanteur, sans épargner votre argent ni vos peines ; car il n’est rien pour quoi vous puissiez dépenser votre argent plus à propos. Mais il faut aussi le chercher vous-mêmes les uns chez les autres ; car il se peut que vous ne trouviez pas non plus facilement des gens plus capables que vous de pratiquer ces enchantements… »