Comment vivre, comment rêver, comment désirer, comment choisir, dans un monde où il faut mourir ? Nous sommes là ce soir, bien vivants, animés de la force de vie qui nous traverse et nous emmène vers nos projets d’avenir… Mais tout cela n’est-il pas vain ? Malgré toutes nos prouesses, nos réussites, nos succès, malgré tous nos espoirs aussi et ce qui reste et restera inachevé dans nos vies, un jour il faudra partir : voilà la grande limite qui se dresse, et qui semble inébranlable. Révoltante, mais inébranlable. Est-il possible d’espérer la dépasser, s’en abstraire, ou tout simplement la fuir ? Faut-il entretenir l’espoir de vaincre un jour cette ultime frontière ? Peut-on s’affranchir de la mort ?
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Sophocle, Antigone
« Entre tant de merveilles du monde, la grande merveille, c’est l’homme.
Il parcourt la mer qui moutonne quand la tempête souffle du sud,
il passe au creux des houles mugissantes,
et la plus ancienne des divinités, la Terre souveraine,
l’immortelle, l’inépuisable,
une année après l’autre
il la travaille, il la retourne,
alignant les sillons au pas lent de ses chevaux.Et le langage et la pensée rapide comme le vent et les lois et les mœurs,
il s’est tout enseigné sans maître,
comme à s’abriter des grands froids
et des traits perçants de la pluie.
Génie universel et que rien ne peut prendre
au dépourvu, du seul Hadès
il n’élude point l’échéance… »
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même
« Qu’est-ce que mourir ? Si l’on envisage la mort en elle-même, et si, divisant sa notion, on en écarte les fantômes dont elle s’est revêtue, il ne restera plus autre chose à penser, sinon qu’elle est une action naturelle. Or, celui qui redoute une action naturelle est un enfant. »
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même
« Hippocrate, après avoir guéri bien des maladies, tomba malade lui-même et mourut. Les Chaldéens, qui avaient prédit la mort d’un grand nombre d’hommes, ont été à leur tour saisis par le destin. Alexandre, Pompée, Caïus César, après avoir tant de fois détruit de fond en comble des villes entières et taillé en pièces, en bataille rangée, des myriades de cavaliers et de fantassins, finirent eux aussi par sortir de la vie. Héraclite, après d’aussi savantes recherches sur l’embrasement du monde, l’intérieur rempli d’eau et le corps enduit de bouse, trépassa. Le poison fit mourir Démocrite, et une autre sorte de poison, Socrate. »
Bossuet, Sermon sur la mort
« C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu’elle se mette en vue de tous les côtés, et en mille formes diverses. »
Bossuet, Sermon sur la mort
« On n’entend dans les funérailles que des paroles d’étonnement de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, et de quoi le défunt l’a entretenu ; et tout d’un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que c’est que l’homme ! Et celui qui le dit, c’est un homme ; et cet homme ne s’applique rien, oublieux de sa destinée ! »
Bossuet, Sermon sur la mort
« Je puis dire, Messieurs, que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts eux-mêmes.Ô mortels, venez contempler dans ce tombeau le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c’est que l’homme.
Ô grandeur humaine, de quelque côté que je t’envisage, je ne vois rien en toi que je considère, parce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face, qui répand tant d’ombres de toutes parts sur ce que l’éclat du monde voulait colorer, que je ne sais plus sur quoi appuyer le nom de grandeur.
Maintenant, qu’est-ce que notre être ? Pensons-y bien : qu’est-ce que notre être ? Dites-le-nous, ô mort ; car les hommes superbes ne m’en croiraient pas. Mais, ô mort, vous êtes muette, et vous ne parlez qu’aux yeux.
Voici la belle méditation dont David s’entretenait sur le trône et au milieu de sa cour : « Ma substance n’est rien, et tout l’être qui se mesure n’est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu’on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n’avait été. Qu’est-ce que cent ans, qu’est-ce que mille ans, puisqu’un seul moment les efface ? Multipliez vos jours ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés ; entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs : que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu’un château de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servira d’avoir tant écrit dans ce livre, d’en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer ? »
Albert Cohen, Le livre de ma mère
« En somme, on s’installe dans le malheur et quelquefois on se dit qu’on n’y est pas si mal que ça, après tout. Fumons donc une cigarette, tandis que l’idiot de la radio parle d’une importante déclaration d’un important chef d’Etat. L’idiot savoure cette déclaration et s’en délecte. Ce que ça peut m’être égal, leurs importantes déclarations. Ces futurs morts si dynamiques, c’est comique. »
Albert Cohen, Le livre de ma mère
« Dans les rues, je suis l’obsédé de la mort, mornement regardant tous ces agités qui ne savent pas qu’ils mourront et que le bois de leur cercueil existe déjà dans une scierie ou dans une forêt, vaguement regardant ces jeunes et fardés futurs cadavres femelles qui rient avec leurs dents, annonce et commencement de leur squelette, qui montrent leurs trente-deux petits bouts de squelette et qui s’esclaffent comme s’ils ne devaient jamais mourir. »
Borges, L’Immortel
« En un temps infini, toute chose arrive à tout homme. »
Borges, L’Immortel
« Homère composa l’Odyssée ; aussitôt accordé un délai infini avec des circonstances et des changements infinis, l’impossible était de ne pas composer, au moins une fois, l’Odyssée. Personne n’est quelqu’un, un seul homme immortel est tous les hommes. Comme Corneille Agrippa, je suis Dieu, je suis héros, je suis philosophe, je suis démon et je suis le monde, ce qui est une manière fatigante de dire que je ne suis pas. »
Borges, L’Immortel
« Être immortel est insignifiant ; à part l’homme, il n’est rien qui ne le soit, puisque tout ignore la mort. Le divin, le terrible, l’incompréhensible, c’est de se savoir immortel. »
Borges, L’Immortel
« Quand s’approche la fin, il ne reste plus d’images du souvenir ; il ne reste plus que des mots. Il n’est pas étrange que le temps ait confondu ceux qui une fois me désignèrent avec ceux qui furent symboles du sort de l’homme qui m’accompagna tant de siècles. J’ai été Homère ; bientôt, je serai Personne, comme Ulysse ; bientôt, je serai tout le monde : je serai mort. »
Borges, La proximité de la mer
« Il y a une ligne de Verlaine dont je ne dois plus me ressouvenir,Il y a une rue toute proche qui est défendue à mes pas,
Il y a un miroir qui m’a vu pour la dernière fois,
Il y a une porte que j’ai fermée jusqu’à la fin du monde.
Parmi les livres de ma bibliothèque (je les ai devant mes yeux),
Il doit y en avoir un que je n’ouvrirai jamais plus. »
Jankélévitch, La mort
« Ce qui ne meurt pas ne vit pas. Un rocher ne meurt pas. Une fleur en étoffe ne fane jamais. Et cependant, l’éternelle vie d’une fleur en étoffe ou d’un rocher, cette vie est une éternelle mort. »
Jankélévitch, La mort
« Une durée sempiternelle, une existence indéfiniment étirée seraient à certains égards la forme la plus caractéristique de la damnation : (…) l’enfer, c’est l’impossibilité de mourir. Aussi nous faut-il choisir entre la plénitude dans la finitude ou l’éternité dans l’inexistence. »
Jankélévitch, La mort
« Qu’est-ce qui vaut le mieux : une éphémère fleur fraîche dans un jardin, ou une éternelle fleur séchée dans un herbier ? »
Jankélévitch, La mort
« La mort vitale est ce qui rend passionnante la vie mortelle. »
Jankélévitch, La mort
« L’alternative pour nous est la suivante : avoir une vie dont nous savons bien qu’elle sera courte, mais une véritable vie, une vie d’amour, une vie dense, ou bien une existence indéfinie, sans amour, mais qui n’est pas du toute une vie, qui serait une mort perpétuelle… »
Kierkegaard, Trois discours sur des circonstances supposées
« Le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour ; que si l’on ne peut travailler la nuit, on peut agir le jour ; et comme le mot bref de la mort, l’appel concis mais stimulant de la vie, c’est : aujourd’hui même. Car la mort envisagée dans le sérieux est une source d’énergie comme nulle autre ; elle rend vigilant comme rien d’autre.La mort incite l’homme charnel à dire : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Mais c’est là le lâche désir de vivre de la sensualité, ce méprisable ordre de choses où l’on vit pour manger et boire, et où l’on ne mange ni ne boit pour vivre. L’idée de la mort amène peut-être l’esprit plus profond à un sentiment d’impuissance où il succombe sans aucun ressort ; mais à l’homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l’exacte vitesse à observer dans la vie, et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l’énergie.
Alors le sérieux s’empare de l’actuel aujourd’hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante ; il n’écarte aucun moment comme trop court. (…) Car, en définitive, le temps est aussi un bien. Qui n’a entendu parler de la valeur infinie prise par un jour, et parfois même une heure, quand la mort a rendu le temps précieux ! La mort peut cela, mais l’homme instruit du sérieux peut aussi, grâce à la pensée de la mort, rendre le temps précieux, de sorte que le jour et l’année prennent une valeur infinie. »
Bernanos, Essais et écrits de combat
« L’inconnu, c’est encore et toujours notre âme. La voilà, la terre des surprises et des aventures. C’est là qu’il faudrait être assez hardi pour vous emmener, même maintenant, à l’improviste, comme ça… Vous me direz : « Je laisse les aventures aux inquiets, aux vagabonds. Je hais l’imprévu. Je tiens ma petite vie comme une comptabilité en partie double. Le mystère est la distraction de ceux qui ont le temps, et je n’ai pas le temps. » Allons, allons : vous aurez beau faire… Il y a toujours une aventure que vous courrez malgré vous, que vous allez peut-être courir demain. Mieux vaut sortir un peu tout de suite, pour vous habituer… Le plus sédentaire des hommes la courra, et c’est une plus grande et merveilleuse aventure qu’aucune de celles que vous avez lues dans les livres… Mais oui, la mort, votre mort, la vôtre, bien à vous, – particulière. Un lit d’agonie n’est qu’un lit comme les autres tant que le mourant garde le dernier contact avec les vivants : je veux dire ce coeur infatigable qui résistera jusqu’à la fin. Mais sitôt que la pauvre poitrine exténuée s’est remplie d’un solennel silence, le lit le plus vulgaire m’apparaît comme un miraculeux petit navire qui chasse tout à coup sur ses ancres, et s’en va…Ainsi commence la grande aventure… »