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Qu’être ?

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Les Podcasts > Saison 7 > Faut-il ne jamais s'habituer ?

Faut-il ne jamais s’habituer ?

28 octobre 2019

Durée : 1 h 31 min
Saison 7

Faut-il ne jamais s’habituer ? Nous avons tous nos habitudes bien sûr : métro, boulot, dodo … Notre vie est faite d’habitudes, de bonnes et de mauvaises habitudes, nous en reparlerons. Fondamentalement, ne pouvons-nous pas nous poser cette question : toute habitude n’est-elle pas mauvaise ? Parce que l’habitude nous engourdit, nous endort, nous habitue à trouver que le monde est banal, monotone et trop régulier peut-être. Parce que l’habitude étouffe ce qu’il y en nous de liberté, de nouveauté, de capacité d’attention pour la singularité des choses. Toute habitude est-elle mauvaise ? Faut-il se laisser encore toucher par la capacité d’émerveillement ou bien d’indignation parfois ? Être capable de s’indigner, de se révolter, de ne pas être blasé de ce monde, de ne pas se résigner à l’injustice ? Faut-il ne jamais s’habituer ni au pire ni au meilleur ?

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 28 octobre 2019

VIDÉO : Regardez la Soirée du 28 octobre 2019

 

 

 

René-François Sully Prudhomme, L’habitude

« L’habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison :
C’est une ancienne ménagère
Qui s’installe dans la maison.

Elle est discrète, humble, fidèle,
Familière avec tous les coins ;
On ne s’occupe jamais d’elle,
Car elle a d’invisibles soins :

Elle conduit les pieds de l’homme,
Sait le chemin qu’il eût choisi,
Connaît son but sans qu’il le nomme,
Et lui dit tout bas : « Par ici. »

Travaillant pour nous en silence,
D’un geste sûr, toujours pareil,
Elle a l’oeil de la vigilance,
Les lèvres douces du sommeil.

Mais imprudent qui s’abandonne
A son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone
Endort la jeune liberté ;

Et tous ceux que sa force obscure
A gagnés insensiblement
Sont des hommes par la figure,
Des choses par le mouvement. »


Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne

« L’habitude n’est pas seulement une étrangère. Qui supplante en nous la raison. Et une habile ménagère. Qui s’installe dans la maison. Elle est une des deux pièces essentielles du mécanisme et de l’articulation de l’homme. (…)
On croyait considérer le présent. Et on considérait le plus récent passé. Et on croyait considérer le présent et on considérait l’enregistrement du présent. L’histoire du présent. La mémoire du présent. L’habitude du présent. Un commencement de passé. Un point de commencement du passé. Un point de commencement d’histoire. Un point de commencement de mémoire. Un point de commencement d’habitude. On croyait considérer l’événement que l’on écrivait et on considérait un autre, un même, un faussement même événement que l’on avait écrit.
Et ça pouvait durer longtemps. Et ça pouvait durer toujours. L’inlassable réalité avait beau fournir inépuisablement du présent. L’inlassable enregistrement, l’inlassable histoire, l’inlassable mémoire, l’inlassable habitude en faisait inépuisablement du passé.
C’est ici que l’on voit bien, et encore en un autre sens, que l’habitude est littéralement une seconde nature. Elle a même force et pour ainsi dire même commandement que la nature. A mesure que la réalité, que la nature fait sourdre du présent, l’histoire, la mémoire, l’habitude en faisait inépuisablement du passé.
Comme un beau fleuve que l’on a capté pour alimenter un canal et que l’on force à passer par-dessus un déversoir. Il a suffi de tracer le canal et d’établir le déversoir une fois pour toutes. A partir de ce moment tout ce que la source produit c’est pour le canal et c’est pour passer par-dessus ce déversoir. On sait bien que ce n’est pas le canal qui produit, et que le déversoir ne fait qu’enregistrer. On le sait, mais on n’y pense plus. On a l’habitude. On ne voit plus que ce canal qui est plein, et ce déversoir qui déverse. Et parce qu’il déverse on croit obscurément, on croit communément qu’il produit.
Tous les filets d’eau de source, tous les filets d’eau qui sortaient librement de la source sont devenus, ne sont plus que ces immenses et régulières et horizontales et calculables lames d’eau qui passent inépuisablement par-dessus le déversoir. Et on ne pense plus à la source ni aux filets d’eau de la source. On ne voit plus que ces lames d’eau et cette immense nappe et cet immense déversoir.
C’est le déversoir qui a l’air de produire. Et plus la source produit, plus le déversoir a l’air de produire. Plus la source produit pour le fleuve, plus c’est le canal qui est plein.
Ainsi une fois un certain mécanisme de pensée établi, une fois un certain canal tracé et un certain barrage établi tout ce que le présent produit, tout ce que la source du présent fait sourdre est instantanément capté. Et plus le présent produit, plus c’est ce canal et ce réservoir de la mémoire, de l’histoire, de l’habitude qui est plein. Plus le présent produit, plus il en passe par-dessus cet immense déversoir et plus ce déversoir lui-même paraît immense.
Il suffit qu’un certain mécanisme soit établi une fois.
Et alors il est établi une fois pour toutes. C’est toujours le même mécanisme de déversement. C’est une canalisation. C’est une mise dans le réservoir.
Et il n’y a plus que ces belles lames d’eau calculables, ces nappes immobiles, ces aspects horizontaux, ces cadres, ces règlements, ces égalités quadrangulaires.
(Plus de ce fatras, de ce tracas et de la pauvre inquiétude de la source). (Plus de cette pauvre incertitude).
(Et surtout plus de cette incertaine pauvreté).
Telle est l’initiale, telle est la capitale importance des mécanismes. Un levier de quatre-vingts centimètres peut aiguiller un train pour des milliers de kilomètres. Un commutateur peut verser des nappes de lumière ou des nappes d’ombre. 
Ainsi un certain commutateur du monde moderne opérait incessamment et instantanément une universelle commutation. Des nappes du présent il faisait instantanément des nappes de passé. De nappes de liberté il faisait instantanément des nappes de servitude. De nappes de fécondité il faisait instantanément des nappes d’infécondité et de mort. (…) 
Ainsi un certain mécanisme parasitaire une fois monté, tout ce qui vient du présent ne profite plus qu’à l’enregistrement de la mémoire, tout ce qui vient de la réalité ne profite plus qu’à l’enregistrement de l’histoire, tout ce qui vient de la nature ne profite plus qu’aux enregistrements de l’habitude. 
Il n’est pas étonnant après cela que l’habitude soit une seconde nature et qu’elle paraisse avoir la même force et qu’elle ait le même commandement que la nature. (…) 
Sous prétexte que la date du présent sera, deviendra dans un certain futur une date du passé, sous prétexte que la date d’aujourd’hui sera demain la date d’hier on croyait que le présent lui-même, que l’être du présent était ce qui dans un certain futur sera un certain passé. Et que cette notion épuisait le présent, l’être même du présent, qu’elle nous en donnait une connaissance intégrale et absolue. Et que par conséquent, (puisque c’était le même être), que ce n’était pas la peine de se donner tant de mal pour connaître le présent, puisqu’on allait le connaître si facilement dans un instant, tout de suite, aussitôt qu’il serait passé. 
Tout est là. Là, dans ce report, et dans cette paresse, est le secret de tout. On se rendait bien compte, vaguement, obscurément, que le présent est difficile à connaître. Alors on se disait : C’est pas la peine de se donner tant de mal. (On se dit toujours que ce n’est pas la peine de se donner tant de mal). Tout à l’heure il va être passé. Alors on le saisira avec toutes les tenailles que l’histoire nous a données pour l’appréhension et pour la connaissance du passé.
Tout est là. Dans ce glissement. Dans ce glissement que l’on recommençait toujours. Dans ce perpétuel glissement. (…)
Moyennant quoi (cela) apporte des sécurités, des certitudes, des tranquillités comme on n’en vend pas dans les maisons d’en face.
Puisque cette réalité est si difficile à connaître, pensait-on plus ou moins obscurément, puisqu’elle nous fait tant d’embêtements, attendons (et si peu). Dans un instant elle va être enregistrée. Et alors nous l’aurons toute classée dans les magasins de l’histoire.
Elle sera même mieux. Elle sera plus propre.
Aujourd’hui, pensait-on, est un mauvais garçon ; et un garçon mal élevé. Et puis on ne sait pas bien qui il est. Il nous ferait des ennuis. Attendons seulement un jour. Dès demain il sera hier. Et nous le retrouverons dans le compartiment des hiers à la Bibliothèque Nationale. (…)
Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. On a vu les jeux incroyables de la grâce et les grâces incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué.
Le pire, c’est d’avoir une âme endurcie par l’habitude. Sur une âme habituée, la grâce ne peut rien. Elle glisse sur elle comme l’eau sur un tissu huileux… Les « honnêtes gens » ne se laissent pas traverser par la grâce. (…)
Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies. C’est parce qu’un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. C’est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l’essuya d’un mouchoir. Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n’est pas sale ne sera pas essuyé. »


Bergson, Matière et mémoire 
« Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude. Comme l’habitude, il s’acquiert par la répétition d’un même effort. Comme l’habitude, il a exigé la décomposition d’abord, puis la recomposition de l’action totale. Comme tout exercice habituel du corps, enfin, il s’est emmagasiné dans un mécanisme qu’ébranle tout entier une impulsion initiale, dans un système clos de mouvements automatiques, qui se succèdent dans le même ordre et occupent le même temps.
Notre existence s’écoule au milieu d’objets en nombre restreint, qui repassent plus ou moins souvent devant nous : chacun d’eux, en même temps qu’il est perçu, provoque de notre part des mouvements au moins naissants par lesquels nous nous y adaptons. Ces mouvements, en se répétant, se créent un mécanisme, passent à l’état d’habitude, et déterminent chez nous des attitudes qui suivent automatiquement notre perception des choses. (…) Et un être vivant qui se contenterait de vivre n’aurait pas besoin d’autre chose. »



Hume, Enquête sur l’entendement humain 
« Supposez que quelqu’un, fut-il doué de facultés de raison et de réflexion les plus fortes, soit soudain amené dans ce monde ; il observerait certainement immédiatement une succession continuelle d’objets, un événement suivant un autre événement ; mais il ne serait pas capable d’aller plus loin et de découvrir autre chose. D’abord, il ne serait pas capable, par un raisonnement, de parvenir à l’idée de cause et d’effet, car les pouvoirs particuliers, par lesquels toutes les opérations naturelles sont accomplies, n’apparaissent jamais aux sens. Il n’est pas raisonnable de conclure, simplement parce qu’un événement, dans un cas, en a précédé un autre, que, par conséquent, l’un est la cause, l’autre l’effet. Leur conjonction peut être arbitraire et accidentelle. Il peut ne pas y avoir de raison d’inférer l’existence de l’un de l’apparition de l’autre. En un mot, une telle personne, sans plus d’expérience, ne pourra jamais faire de conjectures ou de raisonnement concernant une chose de fait, ou être assurée de quelque chose au-delà ce de ce qui est immédiatement présent à sa mémoire ou à ses sens. 
Supposez encore que cet homme ait acquis plus d’expérience et qu’il ait vécu assez longtemps dans le monde pour avoir observé que des objets familiers ou des événements sont constamment joints ensemble. Quelle est la conséquence de cette expérience ? Il infère immédiatement l’existence de l’un des objets de l’apparition de l’autre. Pourtant, par toute son expérience, il n’a acquis aucune idée ou connaissance du pouvoir secret par lequel l’un des objets est produit par l’autre ; et ce n’est par aucun processus de raisonnement qu’il est engagé à tirer cette inférence. Mais pourtant il se trouve déterminé à la tirer ; et, serait-il convaincu que son entendement n’a pas de part dans cette opération, il continuerait pourtant le même cours de pensée. Il y a un autre principe qui le détermine à former une telle conclusion. 
Ce principe est l’accoutumance.»


Montaigne, Essais, III, chapitre 10 «De mesnager sa volonté » 
« Nous appellons encore nature l’usage et condition de chacun de nous ; taxons nous, traitons nous à cette mesure, estandons nos appartenances et nos comptes jusques là. Car jusques là il me semble bien que nous avons quelque excuse. L’accoustumance est une seconde nature, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume je tiens qu’il me manque. Et aymerois quasi esgalement qu’on m’ostat la vie, que si on me l’essimoit et retranchoit bien loing de l’estat auquel je l’ay vescue si long temps. Je ne suis plus en termes d’un grand changement, et de me jetter à un nouveau trein et inusité. Non pas mesme vers l’augmentation. Il n’est plus temps de devenir autre. Et, comme je plaindrois quelque grande adventure, qui me tombast à cette heure entre mains, de ce qu’elle ne seroit venue en temps que j’en peusse jouyr, (…) je me pleinderois de mesme de quelque acquest interne. Il vaut quasi mieux jamais que si tard devenir honneste homme, et bien entendu à vivre lorsqu’on n’a plus de vie. Moy qui m’en vay, resigneroy facilement à quelqu’un qui vinst, ce que j’apprens de prudence pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Je n’ay que faire du bien duquel je ne puis rien faire.»


 

#Aristote #Bergson #Hume