Principes de la connaissance humaine
« 1. La philosophie n’étant pas autre chose que l’étude de la Sagesse et de la Vérité, on pourrait raisonnablement s’attendre à ce que ceux qui lui ont consacré le plus de temps et de peines aient l’esprit plus calme et plus serein, trouvent plus de clarté et d’évidence dans la connaissance, et soient assiégés de moins de doutes et de difficultés que les autres hommes. Cependant, voici ce que nous voyons. La masse illettrée du genre humain, qui suit la grande route de l’opinion commune, et dont la nature dicte la conduite, est pour la plus grande partie exempte d’inquiétude et de trouble. À ceux-là, rien de ce qui est familier ne paraît inexplicable ou difficile à comprendre. Ils ne se plaignent pas d’un manque d’évidence dans leurs sens, et ne sont point en danger de devenir sceptiques. Mais nous n’avons pas plutôt laissé là les sens et l’instinct pour suivre la lumière d’un principe supérieur, pour raisonner, méditer, réfléchir à la nature des choses, que mille scrupules s’élèvent dans nos esprits au sujet de ces mêmes choses que nous croyions auparavant comprendre parfaitement. Les préjugés et les erreurs des sens se découvrent de tous côtés à notre vue. Nous essayons de les corriger par la raison, et nous voilà insensiblement conduits à des paradoxes inouïs, à des difficultés, à des contradictions, qui se multiplient sous nos pas à mesure que nous avançons dans la spéculation. À la fin, après avoir erré dans bien des labyrinthes, nous nous retrouvons juste où nous étions, ou, ce qui est pis, nous nous arrêtons dans un misérable scepticisme.
2. On croit que la cause en est dans l’obscurité des choses, ou dans la faiblesse et l’imperfection de notre entendement. (…)
3. Mais peut-être montrons-nous trop de partialité pour nous-mêmes, quand nous mettons la faute originellement sur le compte de nos facultés, et non pas plutôt du mauvais emploi que nous en faisons. (…) J’incline à croire que la plus grande partie des difficultés, sinon toutes, auxquelles se sont amusés jusqu’ici les philosophes, et qui ont fermé le chemin de la connaissance, nous sont entièrement imputables ; — que nous avons commencé par soulever la poussière, et qu’ensuite nous nous sommes plaints de n’y rien voir. »
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Principes de la connaissance humaine
« Mon dessein est d’essayer si je pourrai découvrir quels sont les principes qui ont introduit cette incertitude et ces doutes, ces absurdités, ces contradictions qu’on rencontre chez les différentes sectes en philosophie. »
Principes de la connaissance humaine – I
« 1. Il est visible à quiconque porte sa vue sur les objets de la connaissance humaine, qu’ils sont ou des idées actuellement imprimées sur les sens, ou des idées perçues quand l’attention s’applique aux passions et aux opérations de l’esprit, ou enfin des idées formées à l’aide de la mémoire et de l’imagination. »
John Locke, Essai sur l’entendement humain
« Supposez un homme né aveugle puis devenu maintenant adulte ; par le toucher il a appris à distinguer un cube et une sphère du même métal et approximativement de la même taille, de sorte qu’il arrive à dire, quand il sent l’un et l’autre, quel est le cube et quelle est la sphère. Supposez ensuite qu’on place le cube et la sphère sur une table et que l’aveugle soit guéri. Question : est-ce que par la vue, avant de les toucher, il pourra distinguer et dire quel est le globe et quel est le cube ? »
Principes de la connaissance humaine – I
« 3. Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l’imagination n’existent hors de l’esprit, c’est ce que chacun accordera. Pour moi, il n’est pas moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur les sens, quelque mêlées ou combinées qu’elles soient (c’est-à-dire quelques objets qu’elles composent par leurs assemblages), ne peuvent pas exister autrement qu’en un esprit qui les perçoit. Je crois que chacun peut s’assurer de cela intuitivement, si seulement il fait attention à ce que le mot exister signifie, quand il s’applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j’écris, je dis qu’elle existe : c’est-à- dire, je la vois, je la sens ; et si j’étais hors de mon cabinet, je dirais qu’elle existe, entendant par là que si j’étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou que quelque autre esprit la perçoit réellement. « Il y a eu une odeur », cela veut dire : une odeur a été perçue ; « il y a eu un son » : il a été entendu ; « une couleur, une figure » : elles ont été perçues par la vue ou le toucher. C’est là tout ce que je puis comprendre par ces expressions et autres semblables. Car pour ce qu’on dit de l’existence absolue des choses qui ne pensent point, existence qui serait sans relation avec ce fait qu’elles sont perçues, c’est ce qui m’est parfaitement inintelligible. Leur esse est percipi, et il n’est pas possible qu’elles aient une quelque existence, hors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent.
4. C’est, il est vrai, une opinion étrangement dominante parmi les hommes, que les maisons, les montagnes, les rivières, tous les objets sensibles en un mot, ont une existence naturelle, ou réelle, distincte du fait qu’ils sont perçus par l’entendement. (…)
6. Il y a des vérités si claires et naturelles pour l’esprit qu’un homme n’a besoin que d’ouvrir les yeux pour les voir. Dans le nombre, je place cette importante vérité : que tout le chœur céleste et tout le mobilier de la terre, en un mot tous ces corps qui composent l’ordre puissant du monde ne subsistent point hors d’un esprit ; que leur être est d’être perçus ou connus ; que, par conséquent, du moment qu’ils ne sont pas effectivement perçus par moi, ou qu’ils n’existent pas dans mon esprit, ou dans celui de quelque autre esprit créé, il faut qu’ils n’aient aucune sorte d’existence, ou bien qu’ils existent dans l’esprit de quelque Esprit éternel. Attribuer à quelqu’une de leurs parties une existence indépendante d’un esprit, cela est inintelligible et implique toute l’absurdité de l’abstraction. »
Principes de la connaissance humaine – I, III
« 29. Quelque pouvoir que j’exerce sur mes propres pensées, je reconnais que les idées perçues actuellement par mes sens ne sont pas ainsi dépendantes de ma volonté. Quand j’ouvre les yeux en plein jour, il n’est pas en mon pouvoir de voir ou ne pas voir, non plus que de déterminer les différents objets qui se présenteront à ma vue ; et il en est de même de l’ouïe et des autres sens : les idées dont ils reçoivent l’impression ne sont pas des créatures de ma volonté. Il y a donc quelque autre Volonté ou Esprit qui les produit. (…)147. Par suite, il est évident que Dieu est connu aussi certainement et immédiatement que tout autre esprit ou intelligence, distinct de nous-mêmes. Nous pouvons même affirmer que l’existence de Dieu est perçue avec beaucoup plus d’évidence que l’existence des hommes ; car les effets de la nature sont infiniment plus nombreux et considérables que ceux qui sont attribués aux agents humains. Il n’y a pas une seule marque qui dénote un homme ou un effet produit par lui qui ne témoigne encore plus fortement de l’existence de l’intelligence qui est l’Auteur de la Nature. Car, il est évident que la volonté de l’homme, quand elle affecte d’autres personnes, n’a pas d’autre objet que le simple mouvement des membres de son corps ; mais qu’un tel mouvement soit accompagné d’une idée ou provoque une idée dans l’esprit d’un autre ou qu’il y éveille une idée, cela dépend entièrement de la volonté du Créateur. »
De l’obéissance passive
« En morale, les règles éternelles d’action ont la même vérité universelle et immuable que les propositions en géométrie. Ni les unes ni les autres ne dépendent des circonstances ou des accidents, car elles sont vraies en tout temps et en tout lieu, sans limitation ni exception. »