Que le monde est mauvais, c’est là une plainte aussi ancienne que l’histoire, bien plus ancienne que le plus vieux de tous les poèmes… Nous avons en commun, affirme Kant, l’expérience de l’insatisfaction – le sentiment de ne pas trouver, dans le monde qui nous entoure, quelque chose qui puisse nous combler vraiment. Et pourtant, nous continuons avec persévérance à chercher le bonheur : à bien y regarder, la moindre de nos actions tend vers cette fin ultime, ce souverain bien qui marquerait la réussite enfin accomplie de nos vies. Cette recherche a-t-elle un sens ? Arriverons-nous un jour au but ? Pouvons-nous espérer être heureux ?
Réécoutez en ligne la Soirée du 12 mars 2014.
Montaigne, Essais, III ; « De l’expérience »
« Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire, et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.Nous sommes de grands fous : « Il a passé sa vie en oisiveté », disons-nous ; « je n’ai rien fait aujourd’hui. » – Quoi, avez vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. – « Si on m’eût mis au courant des grandes manoeuvres, j’eusse montré ce que je savais faire. » – Avez vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande besogne de toutes.
Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos.
Principalement à cette heure, que j’aperçois ma vie si brève en temps, je la veux étendre en poids ; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l’usage compenser la hâte de son écoulement. A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine. »