C’est le début d’une nouvelle année qui sera consacrée, comme les précédentes saisons, à chercher ensemble la vérité.
Mais ce projet n’est-il pas absurde ? N’est-il pas déraisonnable ? Ne faudrait-il pas reconnaître que la vérité nous échappe – et qu’elle doit nous échapper, pour que nous puissions vivre ensemble ? Pour que nous puissions partager une paix, un respect mutuel, que l’affirmation d’une vérité unique viendrait nécessairement troubler… Mais pouvons-nous nous passer de rechercher la vérité ? Et serait-ce vraiment être sage que de renoncer à l’idée de la trouver ? Est-il raisonnable de chercher une vérité ?
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Nietzsche, Aurore 1881.
“Notre instinct de connaissance est trop puissant pour que nous puissions encore apprécier un bonheur sans connaissance… (…) La connaissance s’est transformée chez nous en une passion qui ne redoute aucun sacrifice et ne craint rien, au fond, sinon sa propre extinction. Nous préférons tous la destruction de l’humanité à la régression de la connaissance !”
Nietzsche, Le Gai Savoir, §344
“On voit que la science, elle aussi, repose sur une foi, et qu’il ne saurait exister de science « inconditionnée ». La question de savoir si la vérité est nécessaire doit, non seulement avoir reçu d’avance une réponse affirmative, mais l’affirmation doit en être faite de façon à ce que le principe, la foi, la conviction y soient exprimés, « rien n’est plus nécessaire que la vérité, et, par rapport à elle, tout le reste n’a qu’une valeur de deuxième ordre.
Il y a des choses que nous savons maintenant trop bien, nous, les initiés : il nous faut dès lors apprendre à bien oublier, à bien ignorer, en tant qu’artistes ! Et pour ce qui en est de notre avenir, on aura de la peine à nous retrouver sur les traces de ces jeunes Égyptiens qui la nuit rendent les temples peu sûrs, qui embrassent les statues et veulent absolument dévoiler, découvrir, mettre en pleine lumière ce qui, pour de bonnes raisons, est tenu caché. Non, nous ne trouvons plus de plaisir à cette chose de mauvais goût, la volonté de vérité, de la « vérité à tout prix », cette folie de jeune homme dans l’amour de la vérité : nous avons trop d’expérience pour cela, nous sommes trop sérieux, trop gais, trop éprouvés par le feu, trop profonds… Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout, demanda une petite fille à sa mère, mais je trouve cela inconvenant. » — Une indication pour les philosophes ! On devrait honorer davantage la pudeur que met la nature à se cacher derrière les énigmes et les multiples incertitudes. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas vouloir montrer ses raisons ! Peut-être son nom est-il Baubô, pour parler grec !… Ah ! ces Grecs, ils s’entendaient à vivre : pour cela il importe de rester bravement à la surface, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur ! Et n’y revenons-nous pas, nous autres casse-cous de l’esprit, qui avons gravi le sommet le plus élevé et le plus dangereux des idées actuelles, pour, de là, regarder alentour, regarder en bas ? Ne sommes-nous pas, précisément en cela — des Grecs ? Adorateurs des formes, des sons, des paroles ? À cause de cela — artistes ?”
Epictète, Entretiens
«Je ne puis te dire qu’une chose, c’est que l’homme qui ignore ce qu’il est et pourquoi il est né, qui ne sait ni ce qu’est ce monde où il est, ni ce que sont ses compagnons, ni ce qui est bon, ni ce qui est mauvais, ni ce qui est beau, ni ce qui est laid, qui ne comprend ni un raisonnement, ni une démonstration, ni ce que c’est que la vérité, ni ce que c’est que l’erreur, et qui ne sait pas les distinguer, ne se conformera à la nature ni dans ses désirs, ni dans ses craintes, ni dans ses vouloirs, ni dans ses entreprises, ni dans ses affirmations, ni dans ses négations, ni dans ses doutes. En somme, il s’en ira à droite et à gauche sourd et aveugle ; on le prendra pour quelqu’un, et il ne sera personne. Est-ce en effet la première fois qu’il en est ainsi ? Est-ce que, depuis que la race humaine existe, toutes nos fautes et tous nos malheurs ne sont pas dès ce moment venus de notre ignorance ? Pourquoi Agamemnon et Achille se sont-ils disputés ? N’est-ce point faute de savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais ?»