Nos vies sont remplies d’énoncés, d’assertions, d’affirmations, d’hypothèses, d’axiomes ; nous avons beaucoup d’idées. Mais parmi toutes ces idées, lesquelles sont vraies ? Desquelles pourrions-nous dire qu’elles nous permettent de connaître le monde qui nous entoure ? Desquelles sommes-nous certains qu’elles sont vraiment fondées sur la réalité ? Au seuil de cette année de philosophie, il importe de se demander ce que veut dire savoir puisque c’est de savoir la vérité qu’il s’agit lorsque nous nous retrouvons. Comment peut-on savoir lesquelles de nos idées sont vraies ? Comment peut-on connaître les descriptions du monde qui sont erronées et celles auxquelles se fier ? Comment sait-on qu’on sait ?
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Thomas d’Aquin
« Adaequatio intellectus rei. »
Platon, Théétète
« La science est “une opinion vraie, accompagnée de raison.” »
Berkeley, Principe de la connaissance humaine
« 1. La philosophie n’étant pas autre chose que l’étude de la Sagesse et de la Vérité, on pourrait raisonnablement s’attendre à ce que ceux qui lui ont consacré le plus de temps et de peines eussent l’esprit plus calme et plus serein, trouvassent plus de clarté et d’évidence dans la connaissance, et fussent assiégés de moins de doutes et de difficultés que les autres hommes. Cependant, voici ce que nous voyons. La masse illettrée du genre humain, qui suit la grande route du sens commun, et dont la nature dicte la conduite, est pour la plus grande partie exempte d’inquiétude et de trouble. À ceux-là, rien de ce qui est familier ne paraît inexplicable ou difficile à comprendre. Ils ne se plaignent pas d’un manque d’évidence dans leurs sens, et ne sont point en danger de devenir sceptiques. Mais nous n’avons pas plutôt laissé là les sens et l’instinct pour suivre la lumière d’un principe supérieur, pour raisonner, méditer, réfléchir à la nature des choses, que mille scrupules s’élèvent dans nos esprits au sujet de ces mêmes choses que nous croyions auparavant comprendre parfaitement. Les préjugés et les erreurs des sens se découvrent de tous côtés à notre vue. Nous essayons de les corriger par la raison, et nous voilà insensiblement conduits à des paradoxes inouïs, à des difficultés, à des contradictions, qui se multiplient sous nos pas à mesure que nous avançons dans la spéculation. À la fin, après avoir erré dans bien des labyrinthes, nous nous retrouvons juste où nous étions, ou, ce qui est pis, nous nous fixons dans un misérable scepticisme.
2. On croit que la cause en est dans l’obscurité des choses, ou dans la faiblesse et l’imperfection de notre entendement. (…)
3. Mais peut-être montrons-nous trop de partialité pour nous-mêmes, quand nous mettons la faute originellement sur le compte de nos facultés, et non pas plutôt du mauvais emploi que nous en faisons. (…) Nous devrions croire que Dieu n’a pas témoigné si peu de bonté aux fils des hommes, que de leur donner le puissant désir d’une connaissance qu’il aurait placée absolument hors de leur atteinte. Cela ne serait point conforme aux généreuses méthodes ordinaires de la Providence, qui, à côté de tous les appétits qu’elle peut avoir implantés dans les créatures, a coutume de mettre à leur portée les moyens dont la mise en œuvre bien entendue ne saurait manquer de les satisfaire. Par-dessus tout, j’incline à croire que la plus grande partie des difficultés, sinon toutes, auxquelles se sont amusés jusqu’ici les philosophes, et qui ont fermé le chemin de la connaissance, nous sont entièrement imputables ; — que nous avons commencé par soulever la poussière, et qu’ensuite nous nous sommes plaints de n’y pas voir.
4. Mon dessein est donc d’essayer si je pourrai découvrir quels sont les principes qui ont introduit cette incertitude et ces doutes, ces absurdités, ces contradictions qu’on rencontre chez les différentes sectes en philosophie ; si bien que les hommes les plus sages ont cru notre ignorance irrémédiable et en ont cherché la cause dans la lourdeur naturelle et les limites de nos facultés. Et certes, c’est une œuvre qui mérite bien qu’on y mette toute sa peine, que celle qui consiste à faire une exacte recherche des premiers principes de la connaissance humaine, à les examiner de tous les côtés et passer au crible ; surtout quand il y a quelque fondement à ce soupçon, que les difficultés et les obstacles qui arrêtent l’esprit dans la recherche de la vérité ne tiennent pas tant à l’obscurité ou à la nature compliquée des objets, ou au défaut naturel de l’entendement, qu’à de faux principes auxquels on s’est attaché et dont on aurait pu se garder. (…) »
Platon, Apologie de Socrate
« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. »
Descartes, Méditations métaphysiques
« Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’ai reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés ne sauroit être que fort douteux et incertain ; et dès lors j’ai bien jugé qu’il me falloit entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avois reçues auparavant en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulois établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. (…) Aujourd’hui donc que, fort à propos pour ce dessein, j’ai délivré mon esprit de toutes sortes de soins, que par bonheur je ne me sens agité d’aucunes passions, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or, pour cet effet, il ne sera pas nécessaire que je montre qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrois jamais à bout. Mais (…) ce me sera assez pour les rejeter toutes, si je puis trouver en chacune quelque raison de douter. Et pour cela il ne sera pas aussi besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui seroit d’un travail infini ; mais, parceque la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions étoient appuyées.
Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étoient trompeurs ; et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. »
Descartes, Méditations métaphysiques
« Je supposerai donc (…) qu’un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper ; je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et toutes les choses extérieures, ne sont rien que des illusions et rêveries dont il s’est servi pour tendre des piéges à ma crédulité ; je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang ; comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses ; je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connoissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement : c’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu’il soit, il ne me pourra jamais rien imposer.»
JJ Rousseau, Émile ou de l’éducation
« Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur seule est funeste, et qu’on ne s’égare point par ce qu’on ne sait pas, mais par ce qu’on croit savoir.»
Sextus Empiricus, Contre les logiciens
« Le phénomène l’emporte sur tout. »
Protagoras
« L’homme est la mesure de toute chose ; de celles qui sont, en tant qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas. »
Blaise Pascal, Pensées, Contrariétés
« Que fera donc l’homme en cet état ? Doutera-t-il de tout, doutera-t-il s’il veille, si on le pince, si on le brûle, doutera-t-il s’il doute, doutera-t-il s’il est ? On n’en peut venir là, et je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante et l’empêche d’extravaguer jusqu’à ce point. Dira-t-il donc au contraire qu’il possède certainement la vérité lui qui, si peu qu’on le pousse, ne peut en montrer aucun titre et est forcé de lâcher prise ? »
Blaise Pascal, Pensées, Instinct, raison
« Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme.
Nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. »
Descartes, Méditations métaphysiques
« Certes c’est le même que je vois, que je touche, que j’imagine, et enfin c’est le même que j’ai toujours cru que c’étoit au commencement. Or ce qui est ici grandement à remarquer, c’est que sa perception n’est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l’a jamais été, quoiqu’il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l’esprit. »
John Locke, Essai sur l’entendement humain
« Chaque homme étant convaincu en lui-même qu’il pense, et ce qui est dans son esprit lors qu’il pense, étant des idées qui l’occupent actuellement, il est hors de doute que les hommes ont plusieurs Idées dans l’esprit, comme celles qui sont exprimées par ces mots, blancheur, dureté, douceur, pensée, mouvement, homme, éléphant, armée, meurtre, et plusieurs autres. Cela posé, la première chose qui se présente à examiner, c’est, comment l’homme vient à avoir toutes ces idées ? Je sais que c’est un sentiment généralement établi, que tous les hommes ont des idées innées, certains caractères originaux qui ont été gravés dans leur âme, dès le premier moment de leur existence. J’ai déjà examiné au long ce sentiment ; et je m’imagine que ce que j’ai dit dans le livre précédent pour le réfuter, sera reçu avec beaucoup plus de facilité, lorsque j’aurai fait voir, d’où l’entendement peut tirer toutes les idées qu’il a, par quels moyens et par quels degrés elles peuvent venir dans l’esprit, sur quoi j’en appellerai à ce que chacun peut observer et éprouver en soi-même.
Supposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on appelle une table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu’elle soit : Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l’imagination de l’homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? A cela je réponds en un mot, de l’expérience : c’est-là le fondement de toutes nos connaissances ; et c’est de là qu’elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont-là les deux sources d’où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement. »
Pascal, Pensées
« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. (…) Les principes se sentent, les propositions se concluent, et le tout avec certitude quoique par différentes voies – et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir. Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison – qui voudrait juger de tout – mais non pas à combattre notre certitude. »
Platon, Ménon
« MENON – “J’avais déjà ouï dire, Socrate, avant que de converser avec toi, que tu ne savais autre chose que douter toi-même, et jeter les autres dans le doute : et je vois à présent que tu me fascines l’esprit par tes charmes et tes maléfices, enfin que tu m’as comme enchanté, de manière que je suis tout rempli de doutes. Et, s’il est permis de railler, il me semble que tu ressembles parfaitement, pour la figure et pour tout le reste, à cette large torpille marine qui cause l’engourdissement à tous ceux qui l’approchent et la touchent. Je pense que tu as fait le même effet sur moi : car je suis véritablement engourdi d’esprit et de corps, et je ne sais que te répondre. Cependant j’ai discouru mille fois au long sur la vertu devant beaucoup de personnes, et fort bien, à ce qu’il me paraissait. Mais à ce moment je ne puis pas seulement dire ce que c’est. Tu prends, à mon avis, le bon parti, de ne point aller sur mer, de voyager en d’autres pays : car si tu faisais la même chose dans quelque autre ville, on te punirait bien vite du dernier supplice comme un enchanteur.
SOCRATE – (…) Si je fais naître des doutes dans l’esprit des autres, ce n’est pas que j’en sache plus qu’eux : je doute au contraire plus que personne, et c’est ainsi que je fais douter les autres. Maintenant, quant à la vertu, je ne sais point du tout ce que c’est. (…) Cependant je veux examiner et chercher avec toi ce que ce peut être.
– Et comment t’y prendras-tu, Socrate, pour chercher ce que tu ne connais en aucune manière ? quel principe prendras-tu, dans ton ignorance, pour te guider dans cette recherche ? Et quand tu viendrais à le rencontrer, comment le reconnaîtrais-tu, ne l’ayant jamais connu ?
– Je comprends ce que tu veux dire, Ménon. Vois-tu combien est fertile en disputes ce propos que tu mets en avant ? Il n’est pas possible à l’homme de chercher ni ce qu’il sait ni ce qu’il ne sait pas – car il ne cherchera point ce qu’il sait parce qu’il le sait et que cela n’a point besoin de recherche, ni ce qu’il ne sait point, par la raison qu’il ne sait pas ce qu’il doit chercher.
– Est-ce que ce discours ne te paraît pas vrai, Socrate ?
– Nullement.
– Me dirais-tu bien pourquoi ?
– Oui : car j’ai entendu des hommes et des femmes habiles dans les choses divines.
– Que disaient-ils ?
– Des choses vraies et belles, à ce qu’il me semble. (…) Ce sont des prêtres et des prêtresses, c’est Pindare, et beaucoup d’autres poètes. Eexamine si leurs discours te paraissent vrais. Ils disent que l’âme humaine est immortelle ; que tantôt elle s’éclipse, ce qu’ils appellent mourir ; tantôt elle reparaît, mais qu’elle ne périt jamais ; que pour cette raison il faut mener la vie la plus sainte possible. (…) Ainsi l’âme étant immortelle, étant d’ailleurs née plusieurs fois, et ayant vu ce qui se passe dans ce monde et dans l’autre et toutes choses, il n’est rien qu’elle n’ait appris. C’est pourquoi il n’est pas surprenant qu’elle soit en état de se ressouvenir de ce qu’elle a su antérieurement ; car, comme tout se tient, et que l’âme a tout appris, rien n’empêche qu’en se rappelant une seule chose – ce que les hommes appellent apprendre, on ne trouve de soi-même tout le reste, pourvu qu’on ait du courage, et qu’on ne se lasse point de chercher. En effet ce qu’on nomme chercher et apprendre n’est absolument que se ressouvenir… »
Platon, Phédon
« …Cet autre principe que je t’ai entendu souvent établir, qu’apprendre n’est que se ressouvenir. Si ce principe est vrai, il faut, de toute nécessité, que nous ayons appris dans un autre temps les choses dont nous nous ressouvenons dans celui-ci ; c’est une nouvelle preuve que notre âme est immortelle.
– Mais, Cébès, dit Simmias prenant la parole, comment démontre-t-on ce que tu avances là ?
– Une seule preuve suffit, dit Cébès, mais éclatante c’est que si l’on interroge les hommes, en posant bien les questions, ils découvrent d’eux-mêmes la vérité sur chaque chose, ce qu’ils seraient incapables de faire, s’ils n’avaient en eux-mêmes la science et la droite raison.
– Que j’aie peine à te croire, dit Simmias, non ; mais j’aimerais entendre à présent comment tu t’y es pris pour faire ta démonstration.
– Prenons un exemple : autre chose est la connaissance d’un homme, et autre chose la connaissance d’une lyre.
– Sans doute.
– Eh bien, ne sais-tu pas ce qui arrive aux amants, à la vue d’une lyre, d’un manteau ou de quelque autre chose dont leurs bien-aimés ont l’habitude de se servir ? En même temps qu’ils reconnaissent la lyre, ils reçoivent dans leur esprit l’image de celui à qui cette lyre appartient. Et cela, c’est une réminiscence, tout comme, quand on voit Simmias, on se souvient souvent de Cébès, et je pourrais citer des milliers d’exemples du même genre.
(…)
– Ainsi ils se ressouviennent de ce qu’ils ont appris jadis ?
– Nécessairement.
– Et en quel temps nos âmes ont-elles donc appris ces connaissances ? car ce n’est pas depuis que nous sommes nés.
– Non, certainement.
– C’est donc avant ce temps-là.
– Sans doute.
– Et par conséquent, Simmias, nos âmes existaient auparavant, avant que de paraître sous cette forme humaine ; elles existaient sans enveloppe corporelle : et dans cet état, elles savaient. (…) Voici donc où nous en sommes, Simmias, reprit Socrate : si ces choses que nous avons toujours à la bouche, le beau, le bien et toutes les essences de cette nature existent réellement, si nous rapportons tout ce qui vient des sens à ces choses qui nous ont paru exister avant nous et nous appartenir en propre, et, si nous le comparons à elles, il faut nécessairement que, comme elles existent, notre âme existe aussi et antérieurement à notre naissance…
– C’est merveilleusement exact, à mon avis, Socrate, dit Simmias. (…)
– Ainsi la preuve que vous demandez a déjà été donnée. Je vois bien cependant que Cébès et toi, vous seriez bien aises d’approfondir encore davantage la question, et que vous craignez, comme les enfants, qu’au moment où l’âme sort du corps, le vent ne l’emporte et ne la dissipe réellement, surtout lorsqu’à l’heure de la mort le temps n’est pas calme, mais qu’il souffle un grand vent. »
Sur quoi Cébès, se mettant à rire : «Prends que nous avons peur, Socrate, dit-il, et tâche de nous persuader, ou plutôt imagine-toi, non que nous ayons peur, mais que peut-être il y a en nous un enfant que ces choses-là effraient, et tâche de le persuader de ne pas craindre la mort comme un croquemitaine.
– Eh bien, dit Socrate, il faut lui chanter des incantations tous les jours jusqu’à ce qu’il soit exorcisé.
– Où trouver, Socrate, répliqua-t-il, un bon enchanteur contre ces frayeurs, quand toi, dit-il, tu nous abandonnes ?
– La Grèce est vaste, Cébès, répliqua-t-il, et il s’y trouve des hommes excellents ; nombreuses aussi sont les races des barbares. Il faut fouiller tous ces pays pour chercher cet enchanteur, sans épargner votre argent ni vos peines ; car il n’est rien pour quoi vous puissiez dépenser votre argent plus à propos. Mais il faut aussi le chercher vous-mêmes les uns chez les autres ; car il se peut que vous ne trouviez pas non plus facilement des gens plus capables que vous de pratiquer ces enchantements… »