Tout ce qui est autour de nous semble devoir disparaitre. Tout apparait et tout passe, tout change sans cesse. Nous sommes confrontés dans notre recherche de la vérité à ce flux permanent de la réalité, à tout ce qui ne cesse de bouger autour de nous. Et tout ce qui bouge autour de nous semble nous dire que notre regard sur le monde est condamné à l’illusion. Faut-il croire que quelque chose tient ? Faut-il tenir à quelque chose auquel nous pourrons tenir ? Faut-il au contraire renoncer et épouser le flux des choses ? Est-ce que tout passe ?
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Parménide, Le Poème
« Allons, je vais te dire – et toi, prête l’oreille à ma parole et garde-la bien en toi –
quelles sont les seules voies de recherche, les seules que l’intelligence puisse concevoir :
l’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité ;
l’autre, que l’être n’est pas, et que le non-être est forcément,
route où je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer ;III – car le pensé et l’être sont une même chose.
… τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι. »
Montaigne, Essais
« Les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. Tant y a que je me contredis bien à l’aventure, mais la vérité, je ne la contredis point. Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierais pas, je me résoudrais ; elle est toujours en apprentissage et en épreuve. »
Nietzsche, Crépuscule des idoles
« La « raison » est la cause que nous falsifions le témoignage des sens. Tant que les sens nous montrent le devenir, l’écoulement, le changement, ils ne trompent pas… Mais Héraclite aura toujours raison en affirmant que l’Être est une fiction vide. Le monde “apparent” est l’unique monde : le « monde vrai » n’est qu’un ajout mensonger… »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
« La beauté, où est-elle ? Là où je ne peux pas ne pas la vouloir de toute ma volonté, là où je veux aimer et disparaître, afin qu’une image ne reste pas seulement image. Aimer et passer. Cela va ensemble depuis les siècles des siècles : volonté d’amour : c’est accepter de bon gré même la mort. »
Nietzsche, Gai savoir
« Qu’est-ce que, pour moi, « apparence » ? En vérité, elle n’est pas l’opposé d’une substance – que puis-je affirmer d’autre de toute substance, sinon précisément les seuls prédicats de son apparence ? En vérité, elle n’est pas un masque inanimé qu’on pourrait appliquer à un x inconnu ! « Apparence » pour moi est justement ce qui opère et vit, qui arrive à un tel point dans son auto-dérision qu’elle me fait sentir qu’ici tout est apparence, feu follet, danse des elfes et rien de plus – que parmi tous ces rêveurs, moi aussi, « l’homme de la connaissance », je danse ma danse ; que l’homme de la connaissance est un moyen pour prolonger la danse terrestre et par là il se rattache aux grands ordonnateurs des fêtes de l’existence… »
Montaigne, Essais
« Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors. »
Apollinaire, Alcools
« Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
Et détournant mes yeux de ce vide avenir
En moi-même je vois tout le passé grandirRien n’est mort que ce qui n’existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore
Il est informe aussi près de ce qui parfait
Présente tout ensemble et l’effort et l’effet. »
Rilke, Notes sur la mélodie des choses
« C’est une certitude tranquille née de la simple conviction de faire partie d’une mélodie, donc de posséder de plein droit une place déterminée et d’avoir une tâche déterminée au sein d’une vaste œuvre où tous se valent, le plus infime autant que le plus grand. (…)
Toute discorde et toute erreur viennent de ce que les hommes cherchent leur élément commun en eux, au lieu de le chercher dans les choses derrière eux, dans la lumière, dans le paysage au début et dans la mort. Ce faisant, ils se perdent et n’y gagnent rien en échange. Ils se mélangent faute de pouvoir s’unir. Ils se tiennent l’un à l’autre sans pourtant parvenir à assurer leur pas, car ils sont chacun titubants et faibles.(…)
Dès l’instant où certaines de ses parties prennent leur distance avec l’unité maternelle, il entre en opposition avec elles ; car c’est en s’éloignant de lui qu’elles se développent. Mais il ne les lâche pas des mains. La racine a beau tout ignorer des fruits, il n’empêche qu’elle les nourrit.
Et nous sommes comme des fruits. Nous pendons haut à des branches étrangement tortueuses et nous endurons bien des vents. Ce qui est à nous, c’est notre maturité, notre saveur et notre beauté. Mais la force pour cela coule dans un seul tronc depuis une racine qui s’est propagée jusqu’à couvrir des mondes en nous tous. (…)
J’ai dit plus haut que l’un perçoit plus, l’autre moins, de l’ample mélodie de la vie ; en conséquence, incombe à ce dernier une tâche moindre ou plus médiocre dans le grand orchestre. Qui percevrait toute la mélodie serait tout à la fois le plus solitaire et le plus lié à la communauté. Car il entendrait ce que nul n’entend, et ce pour l’unique raison qu’il comprend en son achèvement ce dont les autres, tendant l’oreille, ne saisissent que d’obscures bribes. »
Rilke, Carnets
« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »