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Qu’être ?

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Faut-il abolir l’argent ?

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Qu’est-ce qu’un État ?

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Saison 13
Les Podcasts > Saison 5 > Être soi-même, est-ce n'imiter personne ?

Être soi-même, est-ce n’imiter personne ?

20 novembre 2017

Durée : 1 h 29 min
Saison 5 Vivre en couleurs

Nous avons réfléchi ensemble à la différence majeure entre l’homme et l’animal. Mais si l’homme est un homme, c’est aussi et d’abord par les autres. Vivre en société et se laisser transformer par la vie en société, vivre sous le regard des autres, transformer leur propre regard sur soi et sur le monde qui les entoure, c’est ce qui fait aussi, une part de la condition humaine. Cette part de la condition humaine, nous la désignons sous le mot, trop rarement usité et pourtant si décisif d’imitation. Nous ne cessons de nous imiter, de nous imiter entre nous et d’imiter des modèles qui font notre société, parfois même à travers l’histoire, mais si nous imitons nous-mêmes, entre nous, alors qu’est ce qu’être soi-même ? Être soi-même, n’est-ce pas refuser d’être  une copie ?  N’est-ce pas choisir d’être un original ? Être soi-même, est-ce n’imiter personne ?

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 20 novembre 2017

VIDÉO : Regardez la Soirée du 20 novembre 2017


 

Aristote, Poétique IV
“Il y a deux causes, et deux causes naturelles, qui semblent, absolument parlant, donner naissance à la poésie.

Le fait d’imiter est inhérent à la nature humaine dès l’enfance ; et ce qui fait différer l’homme d’avec les autres animaux, c’est qu’il en est le plus enclin à l’imitation : les premières connaissances qu’il acquiert, il les doit à l’imitation, et tout le monde goûte les imitations.

La preuve en est dans ce qui arrive à propos des œuvres artistiques ; car les mêmes choses que nous voyons avec peine, nous nous plaisons à en contempler l’exacte représentation, telles, par exemple, que les formes des bêtes les plus viles et celles des cadavres.

Cela tient à ce que le fait d’apprendre est tout ce qu’il y a de plus agréable non seulement pour les philosophes, mais encore tout autant pour les autres hommes ; seulement ceux-ci ne prennent qu’une faible part à cette jouissance.

Et en effet, si l’on se plaît à voir des représentations d’objets, c’est qu’il arrive que cette contemplation nous instruit et nous fait raisonner sur la nature de chaque chose, comme, par exemple, que tel homme est un tel ; d’autant plus que si, par aventure, on n’a pas prévu ce qui va survenir, ce ne sera pas la représentation qui produira le plaisir goûté, mais plutôt l’artifice ou la couleur, ou quelque autre considération.

Comme le fait d’imiter, ainsi que l’harmonie et le rythme, sont dans notre nature (je ne parle pas des mètres qui sont, évidemment, des parties des rythmes), dès le principe, les hommes qui avaient le plus d’aptitude naturelle pour ces choses ont, par une lente progression, donné naissance à la poésie, en commençant par des improvisations.

La poésie s’est ensuite partagée en diverses branches, suivant la nature morale propre à chaque poète. Ceux qui étaient plus graves imitaient les belles actions et celles des gens d’un beau caractère ; ceux qui étaient plus vulgaires, les actions des hommes inférieurs, lançant sur eux le blâme comme les autres célébraient leurs héros par des hymnes et des éloges. (…)”


Edmond Goblot, La barrière et le niveau, 1925

I. L’idée de classe sociale

“La démarcation d’une classe est aussi nette que celle d’une caste ; seulement elle est franchissable. Elle ne s’efface point du fait qu’on la franchit. On pourrait croire que les parvenus sont à la bourgeoisie ce qu’étaient les anoblis à l’ancienne noblesse. Nullement. Un anobli n’était pas l’égal du noble ; son fils, son petit-fils même ne pouvaient prétendre au rang des descendants des croisés : on comptait les quartiers. Rien, au contraire, n’est plus fréquent que le passage de la classe populaire à la classe bourgeoise. Sur dix bourgeois pris au hasard, cinq au moins sont fils ou petit-fils d’ouvriers, de paysans, de boutiquiers, de concierges, d’employés subalternes. Qui a su prendre les mœurs de la bourgeoisie est bourgeois. Il n’a pas à faire oublier son humble origine ; personne ne la lui reproche ; il l’avoue sans embarras ; il s’en fait gloire. Ce ne sont pas ceux-là qu’on appelle « parvenus » ; ce sont ceux qui, entrés dans la classe bourgeoise par leur fortune ou par leur profession, n’y semblent pas à leur place. Ils en ont pris ce qu’ils ont su discerner des caractères superficiels ; ce qui est profond ou subtil leur échappe : leur premier état transparaît. Une fortune rapidement acquise inspire-t-elle à un homme le désir de vivre bourgeoisement, son éducation s’y oppose ; des manières « communes », des « vulgarités » le trahissent ; il fait des impairs, des gaffes, des pataquès. Ou bien, s’il s’est adapté, sa femme ne l’a pas suivi. Car la principale difficulté de devenir bourgeois est qu’on ne le devient pas tout seul. Chacun appartient à une famille avant d’appartenir à une classe. C’est par sa famille que le bourgeois né est bourgeois ; c’est avec sa famille qu’il s’agit de le devenir : Il faut élever avec soi sa femme, ses père et mère, ses frères et sœurs, secouer son entourage, rompre avec certains amis ou les tenir à distance. Passer d’une classe dans une autre, c’est se dégager de l’ancienne, sans quoi on n’est pas accepté dans la nouvelle, qui n’admet pas une société « mêlée ». Pour cela une ou deux générations sont souvent nécessaires. Mais celui qui est réellement devenu bourgeois n’est pas un parvenu. (…)

Une classe, pas plus qu’une caste, ne se relie aux classes inférieures par une gradation continue. Il n’y aurait pas de classes si l’inégalité n’était pas, en quelque manière, hétérogénéité. Les caractères qui séparent doivent être qualitatifs : en outre, ils sont communs à tous ceux qu’ils distinguent. Toute démarcation sociale est à la fois barrière et niveau. Il faut que la frontière soit un escarpement, mais qu’au-dessus de l’escarpement il y ait un plateau. Au dedans d’elle-même, toute classe est égalitaire ; elle n’admet ni pentes ni sommets : l’égalité dans la classe est condition de la supériorité de classe. (…)”


Edmond Goblot, La barrière et le niveau, 1925

IV. La mode
“Pourquoi s’habille-t-on ?
Le vêtement humain a des fonctions diverses.
Hygiénique, il nous défend contre la rigueur des saisons, remplaçant chez l’homme le pelage et le plumage dont la nature a pourvu les autres animaux.
Pudique, il se rattache à l’institution du mariage : c’est une précaution de la jalousie contre des désirs illicites.
Esthétique, il fait valoir la beauté ou bien il est lui-même une beauté ; il sert aussi à voiler ou à corriger la laideur.

Distinctif, il est le signe extérieur, aisément saisissable, des fonctions, des rangs et des classes. Il efface des inégalités individuelles ; il crée ou consacre et manifeste des égalités et des inégalités sociales.
De ces quatre fonctions, la première est peut-être la plus utile, mais elle fut toujours et est encore aujourd’hui traitée comme la moins importante et subordonnée aux trois autres, même chez les civilisés. C’est, en tout cas, la dernière en date. L’homme ne s’est pas vêtu pour avoir chaud ; tardivement, il a utilisé pour se préserver du froid de l’hiver et aussi des ardeurs de l’été des accessoires qu’il avait d’abord ajoutés à sa personne pour de tout autres fins. Bien avant de s’envelopper d’une robe et d’un manteau, il s’est orné de colliers, de bracelets et de bagues ; il s’est logé des pierres, des métaux, des coquilles, des os, des bois précieux dans le lobe de l’oreille, la cloison du nez, la lèvre. Il s’est peint la peau : le tatouage n’est pas un vêtement chaud. Les peaux d’animaux furent l’exhibition des dépouilles qu’un habile chasseur était fier de montrer, avant que l’arrivée de la période glaciaire en fit une nécessité. Les étoffes elles-mêmes furent des engins de pêche et de chasse, puis des insignes et des trophées, plus tard seulement des défenses contre les intempéries.

L’évolution sociologique présente ici, comme il arrive souvent, une grande analogie avec l’évolution biologique : la fonction principale actuelle pour laquelle un organe semble fait en a été, à l’origine, une propriété accessoire et accidentelle. (…) – Pareillement, la défense contre les intempéries fut une fonction adventice du costume avant d’en devenir une fonction essentielle.

La fonction pudique du vêtement est presque universelle et sans doute fort ancienne. Chez beaucoup de peuplades de la zone tropicale, sauf les accessoires décoratifs ou distinctifs, anneaux, colliers, tatouages, insignes, le costume se réduit à une pièce d’étoffe qui voile les parties sexuelles. La Genèse explique ainsi l’invention du costume : dans l’état de primitive innocence, il n’avait aucune utilité. Après la faute, Adam et Ève s’aperçoivent qu’ils sont nus et en rougissent ; ils entrelacent des feuilles de figuier pour se couvrir. (…)
Mais le costume a aussi et a sans doute toujours eu une fonction tout opposée : il fut sans doute dès l’origine une parure ; on s’habilla pour s’embellir bien avant de s’habiller pour se couvrir. Les peuples sauvages qui ne savent pas tisser ou qui tissent mal, qui ne fabriquent encore que des ornements grossiers, se montrèrent d’abord avides des parures que les Européens leur apportèrent ; c’est avec des cotonnades et des verroteries qu’on fit commerce avec eux. Le besoin de paraître, d’exciter l’admiration, l’envie, la crainte ou le respect, de se grandir dans le jugement d’autrui est un trait fondamental de la nature humaine. Il faut beaucoup de culture et de réflexion pour préférer ce que l’on est et ce que l’on vaut par soi-même à la valeur qu’on croit se donner aux yeux des autres par l’artifice de l’ornement.

Le costume est aussi indicateur d’une autorité, d’une profession, d’un rang, d’une caste, d’une classe. La fonction esthétique et la fonction distinctive sont souvent confondues : l’insigne d’une supériorité est d’ordinaire décoratif ; la beauté d’un ornement peut être tout entière dans la supériorité qu’il signifie : tant de choses sont belles par ce qu’elles suggèrent et non par ce qu’elles sont ! Il semble cependant que le désir de se distinguer soit plus puissant, ait des racines plus profondes dans la nature humaine et surtout soit plus développé par la vie sociale que le désir de s’embellir. C’est probablement dans la fonction distinctive du costume qu’il faut en chercher la primitive origine : le premier vêtement fut quelque marque à laquelle on reconnaissait le chef et le prêtre, marque qui leur était réservée par un tabou et qui, par là même, les faisait respecter ou craindre. C’est encore cette fonction distinctive du costume qui prédomine dans les sociétés les plus avancées ; c’est celle qui explique le mieux les lois de son évolution, c’est-à-dire de la mode. Nous nous habillons surtout pour faire savoir qui nous sommes.”


Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Chapitre I

“Au sens ordinaire le mot foule représente une réunion d’individus quelconques, quels que soient leur nationalité, leur profession ou leur sexe, et quels que soient aussi les hasards qui les rassemblent.

Au point de vue psychologique, l’expression foule prend une signification tout autre. Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, une agglomération d’hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux des individus composant cette agglomération. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité est alors devenue ce que, faute d’une expression meilleure, j’appellerai une foule organisée, ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules.

Il est visible que ce n’est pas par le fait seul que beaucoup d’individus se trouvent accidentellement côte à côte, qu’ils acquièrent les caractères d’une foule organisée. Mille individus accidentellement réunis sur une place publique sans aucun but déterminé, ne constituent nullement une foule au point de vue psychologique. [A l’inverse,] des milliers d’individus séparés peuvent à certains moments, sous l’influence de certaines émotions violentes, un grand événement national par exemple, acquérir les caractères d’une foule psychologique. Il suffira alors qu’un hasard quelconque les réunisse pour que leurs actes revêtent aussitôt les caractères spéciaux aux actes des foules. A certains moments, une demi-douzaine d’hommes peut constituer une foule psychologique, tandis que des centaines d’hommes réunis par hasard peuvent ne pas la constituer. D’autre part, un peuple entier, sans qu’il y ait agglomération visible, peut devenir foule sous l’action de certaines influences. (…)

Le fait le plus frappant que présente une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que soient leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, par le fait seul qu’ils sont transformés en foule, ils possèdent une sorte d’âme collective qui les fait sentir, penser, et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d’eux isolément. Il y a des idées, des sentiments qui ne surgissent ou ne se transforment en actes que chez les individus en foule. (…) Dans l’agrégat qui constitue une foule, il n’y a nullement somme et moyenne des éléments : il y a combinaison et création de nouveaux caractères, de même qu’en chimie certains éléments mis en présence, les bases et les acides par exemple, se combinent pour former un corps nouveau possédant des propriétés tout à fait différentes de celle des corps ayant servi à le constituer. (…)

Et c’est ainsi qu’on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouverait chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesures que réprouverait en particulier chacun des membres qui les composent. Pris séparément, les hommes de la Convention étaient des bourgeois éclairés, aux habitudes pacifiques. Réunis en foule, ils n’hésitaient pas à approuver les propositions les plus féroces, à envoyer à la guillotine les individus les plus manifestement innocents ; et, contrairement à tous leurs intérêts, à renoncer à leur inviolabilité et à se décimer eux-mêmes.”


Marcel Mauss, Les techniques du corps, 1924

“Une sorte de révélation me vint à l’hôpital. J’étais malade à New York. Je me demandais où j’avais déjà vu des demoiselles marchant comme mes infirmières. J’avais le temps d’y réfléchir. Je trouvai enfin que c’était au cinéma. Revenu en France, je remarquai, surtout à Paris, la fréquence de cette démarche ; les jeunes filles étaient Françaises et elles marchaient aussi de cette façon. En fait, les modes de marche américaine, grâce au cinéma, commençaient à arriver chez nous. C’était une idée que je pouvais généraliser. La position des bras, celle des mains pendant qu’on marche forment une idiosyncrasie sociale, et non simplement un produit de je ne sais quels agencements et mécanismes purement individuels, presque entièrement psychiques. Exemple : je crois pouvoir reconnaître aussi une jeune fille qui a été élevée au couvent. Elle marche, généralement, les poings fermés. Et je me souviens encore de mon professeur de troisième m’interpellant : « Espèce d’animal, tu vas tout le temps tes grandes mains ouvertes ! » Donc il existe également une éducation de la marche.

Autre exemple : il y a des positions de la main, au repos, convenables ou inconvenantes. Ainsi vous pouvez deviner avec sûreté, si un enfant se tient à table les coudes au corps et, quand il ne mange pas, les mains aux genoux, que c’est un Anglais. Un jeune Français ne sait plus se tenir : il a les coudes en éventail : il les abat sur la table, et ainsi de suite.

En fin, sur la course, j’ai vu aussi, vous avez tous vu, le changement de la technique. Songez que mon professeur de gymnastique, sorti un des meilleurs de Joinville, vers 1860, m’a appris à courir les poings au corps : mouvement complètement contradictoire à tous les mouvements de la course ; il a fallu que je voie les coureurs professionnels de 1890 pour comprendre qu’il fallait courir autrement.

J’ai donc eu pendant de nombreuses années cette notion de la nature sociale de l’« habitus ». Je vous prie de remarquer que je dis en bon latin, compris en France, « habitus ». Le mot traduit, infiniment mieux qu’« habitude », l’« hexis », l’« acquis » et la « faculté » d’Aristote (qui était un psychologue). Il ne désigne pas ces habitudes métaphysiques, cette « mémoire » mystérieuse, sujets de volumes ou de courtes et fameuses thèses. Ces « habitudes » ne varient non pas simplement avec les individus et leurs imitations, elles varient surtout avec les sociétés, les éducations, les convenances et les modes, les prestiges. Il faut y voir des techniques et l’ouvrage de la raison pratique collective et individuelle, là où on ne voit d’ordinaire que l’âme et ses facultés de répétition.

Ainsi tout me ramenait un peu à la position que nous sommes ici, dans notre Société, un certain nombre à avoir prise, à l’exemple de Comte : celle de Dumas, par exemple, qui, dans les rapports constants entre le biologique et le sociologique, ne laisse pas très grande place à l’intermédiaire psychologique. Et je conclus que l’on ne pouvait avoir une vue claire de tous ces faits, de la course, de la nage, etc., si on ne faisait pas intervenir une triple considération au lieu d’une unique considération, qu’elle soit mécanique et physique, comme une théorie anatomique et physiologique de la marche, ou qu’elle soit au contraire psychologique ou sociologique. C’est le triple point de vue, celui de « l’homme total », qui est nécessaire.

Une autre série de faits s’imposait. Dans tous ces éléments de l’art d’utiliser le corps humain les faits d’éducation dominaient. La notion d’éducation pouvait se superposer à la notion d’imitation. Car tous [les enfants] passent par la même éducation, de sorte que nous pouvons comprendre la suite des enchaînements. Ce qui se passe, c’est une imitation prestigieuse. L’enfant, l’adulte, imite des actes qui ont réussi et qu’il a vu réussir par des personnes en qui il a confiance et qui ont autorité sur lui. L’acte s’impose du dehors, d’en haut, fût-il un acte exclusivement biologique, concernant son corps. L’individu emprunte la série des mouvements dont il est composé à l’acte exécuté devant lui ou avec lui par les autres.

C’est précisément dans cette notion de prestige de la personne qui fait l’acte ordonné, autorisé, prouvé, par rapport à l’individu imitateur, que se trouve tout l’élément social. Dans l’acte imitateur qui suit se trouvent tout l’élément psychologique et l’élément biologique. (…)

Il n’existe peut-être [même] pas de « façon naturelle » [de marcher] chez l’adulte. A plus forte raison lorsque d’autres faits techniques interviennent : pour ce qui est de nous, le fait que nous marchons avec des souliers transforme la position de nos pieds ; quand nous marchons sans souliers, nous le sentons bien. (…)

Tout ceci ne me satisfaisait pas. Je voyais comment tout pouvait se décrire, mais non s’organiser ; je ne savais quel nom, quel titre donner à tout cela.

C’était très simple, je n’avais qu’à m’en référer à la division des actes traditionnels en techniques et en rites, que je crois fondée. Tous ces modes d’agir étaient des techniques : ce sont les techniques du corps.

Nous avons fait, et j’ai fait pendant plusieurs années l’erreur fondamentale de ne considérer qu’il n’y a technique que quand il y a instrument. Il fallait revenir à des notions anciennes, aux données platoniciennes sur la technique, comme Platon parlait d’une technique de la musique et en particulier de la danse, et étendre cette notion.

J’appelle technique un acte traditionnel efficace (et vous voyez qu’en ceci il n’est pas différent de l’acte magique, religieux, symbolique). Il faut qu’il soit traditionnel et efficace. Il n’y a pas de technique et pas de transmission, s’il n’y a pas de tradition. C’est en quoi l’homme se distingue avant tout des animaux : par la transmission de ses techniques.

Donnez-moi donc la permission de considérer que vous adoptez mes définitions. Mais quelle est la différence entre l’acte traditionnel efficace de la religion, l’acte traditionnel, efficace, symbolique, juridique, les actes de la vie en commun, les actes moraux d’une part, et l’acte traditionnel des techniques d’autre part ? C’est que celui-ci est senti par l’auteur comme un acte d’ordre mécanique, physique ou physico-chimique et qu’il est poursuivi dans ce but.

Dans ces conditions, il faut dire tout simplement : nous avons affaire à des techniques du corps. Le corps est le premier et le plus naturel instrument de l’homme. Ou plus exactement, sans parler d’instrument, le premier et le plus naturel objet technique, et en même temps moyen technique, de l’homme, c’est son corps. Immédiatement, toute cette grande catégorie de ce que, en sociologie descriptive, je cIassais comme « divers » disparaît de cette rubrique et prend forme et corps : nous savons où la ranger.

Avant les techniques à instruments, il y a l’ensemble des techniques du corps. (…) Cette adaptation constante à un but physique, mécanique, chimique (par exemple quand nous buvons) est poursuivie dans une série d’actes montés, et montés chez l’individu non pas simplement par lui-même, mais par toute son éducation, par toute la société dont il fait partie, à la place qu’il y occupe. (…)

Je n’en finirais plus si je voulais vous montrer tous les faits que nous pourrions énumérer pour faire voir ce concours du corps et des symboles moraux ou intellectuels. Regardons-nous en ce moment nous-mêmes. Tout en nous tous se commande. Je suis en conférencier avec vous ; vous le voyez à ma posture assise et à ma voix, et vous m’écoutez assis et en silence. Nous avons un ensemble d’attitudes permises ou non, naturelles ou non. Ainsi nous attribuerons des valeurs différentes au fait de regarder fixement : symbole de politesse à l’armée, et d’impolitesse dans la vie courante. “


Gabriel Tarde, Les Lois de l’imitation
“Que les gens qui s’aiment se copient entre eux, ou plutôt, car ce phénomène commence toujours par être unilatéral, que l’aimant copie l’aimé, rien de plus naturel. Mais, ce qui prouve bien la profondeur où descend l’action de l’imitation dans le cœur de l’homme, on voit partout les gens se singer, même en se combattant. Les vaincus ne manquent jamais de se modeler sur les vainqueurs, ne serait-ce que pour préparer une revanche. Quand ils empruntent à ceux-ci leur organisation militaire, ils ont soin de dire et ils croient sincèrement que le seul motif de cette copie est un calcul utilitaire. Mais cette explication sera jugée insuffisante, si l’on rapproche ce fait de beaucoup de faits connexes où le sentiment de l’utilité ne joue aucun rôle.

Par exemple, ce ne sont pas seulement ses meilleures armes, ses canons de portée supérieure, ses méthodes préférables, que le vaincu prend au vainqueur, mais encore bien des particularités insignifiantes, bien des usages militaires dont l’acclimatation, en admettant qu’elle soit possible, soulève des difficultés sans rapport avec leur faible avantage. Pendant le XIIIe siècle, nous voyons Florence et Sienne, toujours en guerre l’une contre l’autre, s’opposer l’une à l’autre non seulement des troupes d’une organisation semblable, mais encore précédées de cet étrange char (le carroccio) et de cette singulière cloche (la martinella), dont l’usage, d’abord propre à la Lombardie, c’est-à-dire à la partie de l’Italie longtemps la plus puissante (si bien que lombard et italien avaient même sens), puis importé avec quelques modifications à Florence, s’était répandu de là, grâce au prestige de cette florissante cité, dans les cités voisines ses ennemies. Le char pourtant était un encombrement et la cloche un véritable danger. Pourquoi donc chacune de ces cités a-t-elle adopté ces deux singularités, au lieu de garder ses usages propres ? Par la même raison que les classes inférieures des sociétés, c’est-à-dire les vaincus ou les fils des vaincus des guerres civiles, copient les classes supérieures en fait de vêtements, de manières, de langage, de vices, etc. On ne dira pas ici que cette imitation est une opération militaire en vue d’une revanche. C’est tout simplement la satisfaction d’un besoin spécial, fondamental dans la vie sociale, et dont la conséquence finale est de préparer les conditions de la paix future, à travers bien des combats  !

Quelle que soit l’organisation d’une société, aristocratique ou démocratique, si nous voyons l’imitation y progresser rapidement, nous pouvons être assurés que l’inégalité de ses divers étages y est très forte, plus ou moins visible d’ailleurs. Et il nous suffira de savoir dans quel sens coule le courant principal des exemples, à travers des remous peu importants, pour dire où est le pouvoir vrai. Si une nation est aristocratiquement constituée, rien de plus simple. Toujours et partout, on voit la noblesse, dès qu’elle le peut, imiter ses chefs, rois ou suzerains, et la plèbe, dès qu’elle le peut aussi, la noblesse. À Constantinople, sous les empereurs byzantins, « la cour regarde le prince, dit Baudrillart dans son Histoire du luxe ; la ville regarde la cour pour s’y conformer ; le pauvre tourne sa vue vers le riche et veut avoir sa part de luxe. » Il en est de même en France sous Louis XIV. Toujours à propos du luxe, Saint-Simon écrit : « C’est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui dévore les particuliers, parce que de la cour il s’est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées. » Au XVe siècle, on songea, dit M. de Barante, « à interdire sévèrement tous les jeux de dés, de cartes et de paumes, qui s’étaient introduits dans le peuple à l’imitation de la cour ». Ces innombrables joueurs qu’on voit agiter des cartes dans les cafés et les auberges sont donc des copistes, sans le savoir, de nos anciennes cours monarchiques. Les formes et les rites de la politesse se sont répandus suivant la même voie. Courtoisie vient de cour, comme civilité vient de cité. L’accent de la cour, plus tard l’accent de la capitale, s’étend peu à peu à toutes les classes et à toutes les provinces de la nation. Soyons sûrs qu’il en a été jadis de l’accent babylonien, de l’accent ninivite, de l’accent memphite, comme à présent de l’accent parisien, florentin ou berlinois. Cette transmission de l’accent, précisément parce qu’elle est une des formes les plus inconscientes, les plus irrésistibles et les plus inexplicables de l’imitation, est très propre à montrer la profondeur de cette force et la vérité de la loi que je développe en ce moment. Quand on voit s’exercer sur l’accent même le prestige reconnu aux classes élevées par les classes inférieures, aux citadins par les ruraux, aux hommes par les enfants, aux grands dans les collèges par les petits, on ne saurait douter qu’elle s’exerce a fortiori sur l’écriture, les gestes, les jeux de la physionomie, les vêtements, les usages. (…)

Même dans le cas où l’action des lois logiques n’intervient pas, ce n’est pas seulement le supérieur qui se fait imiter par l’inférieur, le patricien par le plébéien, le noble par le roturier, le clerc par le laïque, plus tard le parisien par le provincial, l’homme des villes par le paysan, etc., c’est encore l’inférieur qui, dans une certaine mesure, bien moindre il est vrai, est copié ou tend à être copié par le supérieur. Quand deux hommes sont en présence et en contact prolongé, si haut que soit l’un et si bas que soit l’autre, ils finissent par s’imiter réciproquement, mais l’un beaucoup plus, l’autre beaucoup moins. Le corps le plus froid envoie sa chaleur au corps le plus chaud. Le gentilhomme campagnard le plus hautain ne peut s’empêcher de ressembler un peu, par l’accent, les manières, la tournure d’esprit, à ses domestiques et à ses métayers. Par la même raison, beaucoup de provincialismes, d’expressions rurales, s’introduisent parfois dans le langage des villes et des capitales mêmes, et des termes d’argot pénètrent dans les salons ; et cette influence de bas en haut s’étend à tous les ordres de faits. Il n’en est pas moins vrai qu’en somme le rayonnement considérable du corps chaud vers les corps froids, non le rayonnement insignifiant du corps froid vers le corps chaud, est le fait capital en physique, où il explique la tendance finale de l’univers à un équilibre éternel de température ; et, de même, en sociologie, le rayonnement des exemples de haut en bas est le seul fait qu’il importe de considérer, à raison du nivellement général qu’il tend à produire dans le monde humain.”


 

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