La vérité n’est pas qu’une affaire de raison, c’est aussi une affaire de cœur. Et de fait, avec tout ce qu’il y a en nous d’affect, nous tenons souvent à nos convictions, à nos croyances, comme à ce qui nous définit, à ce qui nous engage dans le monde. Mais n’est-ce pas un réflexe puéril ? La croyance semble incertaine, jamais totalement rationnelle, toujours impossible à prouver. Rechercher la vérité, c’est aspirer au savoir : et le savoir finit toujours par dépasser la croyance. Dans le monde de la connaissance, dans les progrès de la science, ne devons-nous pas nous faire une raison ? Pour devenir enfin des adultes, est-il temps de n’accepter enfin que des vérités démontrées ?
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Auguste Comte, Cours de philosophie positive
« Depuis [la révolution scientifique], le mouvement d’ascension de la philosophie positive, et le mouvement de décadence de la philosophie théologique et métaphysique, ont été extrêmement marqués. Ils se sont enfin tellement prononcés, qu’il est devenu impossible aujourd’hui, à tous les observateurs ayant conscience de leur siècle, de méconnaître la destination finale de l’intelligence humaine pour les études positives, ainsi que son éloignement désormais irrévocable pour ces vaines doctrines et pour ces méthodes provisoires qui ne pouvaient convenir qu’à son premier essor. (…) Ayant acquis par là le caractère d’universalité qui lui manque encore, la philosophie positive deviendra capable de se substituer entièrement, avec toute sa supériorité naturelle, à la philosophie théologique et à la philosophie métaphysique, dont cette universalité est aujourd’hui la seule propriété réelle, et qui, privées d’un tel motif de préférence, n’auront plus pour nos successeurs qu’une existence historique. »
Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir
« Les croyants et leur besoin de croyance. — On mesure le degré de force de notre foi (ou plus exactement le degré de sa faiblesse) au nombre de principes « solides » qu’il lui faut pour se développer, de ces principes que votre foi ne veut pas voir ébranlés parce qu’ils lui servent de soutiens. Il me semble qu’aujourd’hui la plupart des gens en Europe ont encore besoin du christianisme, c’est pourquoi l’on continue à lui accorder créance. Car l’homme est ainsi fait : on pourrait lui réfuter mille fois un article de foi, — en admettant qu’il en ait besoin, il continuerait toujours à le tenir pour « vrai ». (…) Ce désir d’avoir à tout prix quelque chose de solide est, lui aussi, le désir d’un appui, d’un soutien, bref, cet instinct de faiblesse qui, s’il ne crée pas les religions, les métaphysiques et les principes de toute espèce, les conserve du moins. (…) La violence même que mettent certains de nos contemporains, les plus avisés, à se perdre dans de pitoyables réduits, dans de malheureuses impasses, cette violence est toujours et avant tout une preuve d’un besoin de foi, d’appui, de soutien, de recours… Car le fanatisme est la seule « force de volonté » où l’on puisse amener même les faibles et les incertains, comme une sorte d’hypnotisation de tout le système sensitif et intellectuel en faveur de l’hypertrophie d’un seul sentiment, d’un seul point de vue qui domine dès lors. La foi est toujours plus demandée, le besoin de foi est le plus urgent, lorsque manque la volonté : car la volonté étant l’émotion du commandement, elle est le signe distinctif de la souveraineté et de la force. Ce qui signifie que, moins quelqu’un sait commander, plus il aspire violemment à quelqu’un qui ordonne, qui commande avec sévérité, à un dieu, un prince, un État, un médecin, un confesseur, un dogme, une conscience de parti. D’où il faudrait peut-être conclure que les grandes religions du monde pourraient bien avoir trouvé leur origine, et surtout leur développement soudain, dans un énorme accès de maladie de la volonté. Et il en a été véritablement ainsi. Les religions ont rencontré une aspiration tendue jusqu’à la folie par l’affection de la volonté, le besoin d’un « tu dois » poussé jusqu’au désespoir. Lorsqu’un homme arrive à la conviction fondamentale qu’il faut qu’il soit commandé, il devient « croyant » ; il y aurait lieu d’imaginer par contre une joie et une force de souveraineté individuelle, une liberté du vouloir, où l’esprit abandonnerait toute foi, tout désir de certitude, exercé comme il l’est à se tenir sur les cordes légères de toutes les possibilités, à danser même au bord de l’abîme. Un tel esprit serait l’esprit libre par excellence.Notre sérénité. — Le plus important des événements récents, — le fait « que Dieu est mort », que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée — commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres. Du moins pour le petit nombre de ceux dont le regard, dont la méfiance du regard, sont assez aigus et assez fins pour ce spectacle, un soleil semble s’être couché, une vieille et profonde confiance s’être changée en doute : c’est à eux que notre vieux monde doit paraître tous les jours plus crépusculaire, plus suspect, plus étrange, plus « vieux ». On peut même dire, d’une façon générale, que l’événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu’il puisse être question du bruit qu’en a fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s’en rendre compte — pour qu’elle puisse savoir ce qui s’effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s’y dresse, s’y adosse et s’y vivifie : par exemple toute notre morale européenne. Cette longue suite de démolitions, de destructions, de ruines et de chutes que nous avons devant nous : qui donc aujourd’hui la devinerait assez pour être l’initiateur et le devin de cette énorme logique de terreur, le prophète d’un assombrissement et d’une obscurité qui n’eurent probablement jamais leurs pareils sur la terre ?
Au prix de souffrances qui nous ont rendus froids et durs, nous avons acquis la conviction que les événements du monde n’ont rien de divin, ni même rien de raisonnable, selon les mesures humaines, rien de pitoyable et de juste ; nous le savons, le monde où nous vivons est sans Dieu, immoral, « inhumain », — trop longtemps nous lui avons donné une interprétation fausse et mensongère, apprêtée selon les désirs et la volonté de notre vénération, c’est-à-dire conformément à un besoin. Car l’homme est un animal qui vénère ! Mais il est aussi un animal méfiant, et le monde ne vaut pas ce que nous nous sommes imaginés qu’il valait, c’est peut-être là la chose la plus certaine dont notre méfiance a fini par s’emparer. Autant de méfiance, autant de philosophie. »
Kierkegaard, Post-Scriptum aux Miettes philosophiques
« La question qui est posée ici n’est pas celle de [la] vérité en ce sens que, si elle était résolue, la subjectivité l’adopterait volontiers et vite. Non, la question est de savoir si le sujet l’accepte, et croire que le passage de quelque chose d’objectif à une acceptation subjective se produit immédiatement comme allant de soi ne peut être considéré que comme un égarement dans l’illusion (ne pas savoir que la décision réside dans la subjectivité), ou comme une excuse astucieuse (qui retarde la solution en la traitant comme une affaire objective, laquelle, de toute éternité, n’est pas susceptible de solution) ; car ce passage est justement ce qui est décisif, et l’acceptation objective n’est que paganisme ou manque de réflexion. »
Kierkegaard, Post-Scriptum aux Miettes philosophiques
« Socrate dispose sa vie entière avec la passion de l’infini, de telle sorte qu’elle sera acceptable si il y a une immortalité. (…) Par contre, ceux qui ont trois preuves ne disposent pas du tout leur vie en conséquence : s’il y a une immortalité, elle doit avoir du dégoût de leur façon de vivre. »
Kierkegaard, Post-Scriptum aux Miettes philosophiques
« L’incertitude objective appropriée fermement par l’intériorité la plus passionnée, voilà la vérité, la plus haute vérité qu’il y ait pour le sujet existant. Là où le chemin bifurque, le savoir objectif est suspendu. » Je lis dans le monde la sagesse et la puissance de Dieu, mais aussi beaucoup d’autres choses angoissantes, et c’est le point où l’intériorité passionnée doit venir embrasser l’irréductible incertitude objective. A l’inverse, l’objectivité de la vérité d’une proposition mathématique est donnée, mais c’est justement pour cela qu’elle est indifférente. »
Kierkegaard, Post-Scriptum aux Miettes philosophiques
« La définition ainsi donnée de la vérité est une transcription de celle de la foi. Sans risque pas de foi. »
Kierkegaard, Post-Scriptum aux Miettes philosophiques
« Socrate a justement le mérite d’être un penseur existant, et non pas un esprit spéculatif qui oublie ce que c’est que d’exister. »