C’est le début d’une nouvelle année… Elle sera pleine d’aventures, de surprises, d’inconnu, mais elle sera aussi pleine de moments de monotonie, de répétitions, de lassitude, d’ennui. Faut-il se révolter lorsque l’ennui vient nous toucher ? Est-ce là un accident de l’existence ou est-ce la condition de l’existence ? Est-ce une sorte de réveil obligé qui nous dit qu’il faut sortir d’une torpeur dans laquelle la vie nous conduit à nous enliser, ou faut-il reconnaitre que la condition humaine est marquée par la banalité, la trivialité, la répétition, par tout ce qui ennuie et ne peut qu’ennuyer ? Faut-il se résigner ? Faut-il accepter de s’ennuyer ?
PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 9 janvier 2023
VIDÉO : Regardez la Soirée du 9 janvier 2023
Kierkegaard, Ou bien… ou bien
« L’ennui est source de tous les maux.
L’oisiveté, a-t-on coutume de dire, est la mère de tous les maux, contre lesquels on préconise le travail. On voit bien, à la crainte comme au remède, l’origine plébéienne du dicton. L’oisiveté, comme telle, n’est pas du tout mère de tous les maux ; elle est au contraire une vie véritablement divine, à condition de ne pas s’y ennuyer. (…) Une âme bien née ne craint rien d’autre que l’ennui. (…)
Combien l’ennui est pernicieux, tout le monde le reconnaît aussi au sujet des enfants. Aussi longtemps qu’ils s’amusent, ils sont gentils, on peut le dire sans la moindre réserve ; s’il leur arrive d’être insupportables même en plein jeu, c’est que l’ennui se met de la partie : il est déjà en marche, à sa façon. Aussi, quand on choisit une bonne d’enfant, on attache toujours une importance primordiale à ses vertus de sobriété, de fidélité, d’honnêteté ; mais on tient compte encore d’une aptitude d’ordre esthétique : sait-elle amuser les enfants ? Et l’on n’hésiterait pas à renvoyer celle qui aurait les plus hautes qualités, mais non cette aptitude. Le principe est ici clairement reconnu ; mais le train du monde est si étrange, l’habitude et l’ennui y dominent tellement que le cas de la bonne d’enfant est le seul où l’esthétique voit son droit respecté. Essayez de déposer un roi parce qu’on en a assez de le voir, d’exiler un prêtre parce qu’il est insupportable à entendre, de renvoyer un ministre ou de condamner à mort un journaliste parce qu’il est ennuyeux à mourir : vous n’en viendrez pas à bout. Étonnez-vous donc que le monde aille à reculons, que le mal se répande toujours plus, quand va croissant l’ennui, source de tous les maux. On peut le vérifier depuis le commencement du monde. Les dieux s’ennuyaient : ils créèrent les hommes. Adam s’ennuyait d’être seul : Ève fut créée. Dès ce moment, l’ennui fut dans le monde et il s’étendit dans l’exacte mesure ou la population se propagea. Adam s’ennuya d’abord seul, puis en compagnie d’Ève ; puis Adam, Ève, Caïn et Abel s’ennuyèrent en famille ; puis, la population croissant dans le monde, les peuples s’ennuyèrent en masse. Afin de se distraire, ils eurent l’idée de construire une tour si élevée qu’elle s’élançait vers le ciel. Cette idée est aussi ennuyeuse que la tour était élevée… Ensuite ils furent dispersés à travers le monde, comme on fait aujourd’hui un voyage à l’étranger, mais ils continuèrent à s’ennuyer. Et quelles conséquences n’a pas entraînées cet ennui ! (…)
Le proverbe latin, otium est pulvinar diaboli [l’oisiveté est l’oreiller du diable], est bien vrai ; mais le diable n’a pas le temps d’y poser la tête, quand on ne s’ennuie pas. Cependant, quand les gens croient que la destinée de l’homme est de travailler, l’antithèse de l’oisiveté et du travail est exacte ; mais la mienne ne l’est pas moins quand je pose que la destinée de l’homme est de s’amuser. »
Nietzsche, Crépuscule des idoles
« Le Dieu ancien, tout à fait « esprit », tout à fait grand prêtre, perfection tout entière, se promène dans son jardin : cependant il s’ennuie. Contre l’ennui, les Dieux mêmes luttent en vain. Que fait-il ? Il invente l’homme, — l’homme est divertissant… Mais voici, l’homme aussi s’ennuie. La pitié de Dieu pour la seule peine qui est le propre de tous les paradis ne connut pas de bornes : (…) donc Dieu créa la femme. Et en effet l’ennui cessa, — et bien d’autres choses encore ! La femme fut la seconde méprise de Dieu. »
Alain, Propos sur le bonheur
« Il n’y a de redoutable au monde que l’homme qui s’ennuie. »
Alain, Propos sur le bonheur
« Les hommes d’aujourd’hui ne diffèrent pas beaucoup des Goths, des Francs, des Alamans, et autres pillards redoutables. Le tout est qu’ils ne s’ennuient point. »
Wilde, Portrait de Dorian Gray
« La seule chose terrible au monde est l’ennui. C’est le seul péché pour lequel il n’existe pas de pardon… »
Baudelaire, Au Lecteur
« La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine. (…)Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;C’est l’Ennui ! – l’oeil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! »
Evagre le Pontique, Traité pratique
« Le démon de l’acédie, qui est appelé aussi “démon de midi”, est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu’à la huitième heure. D’abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. Ensuite il le force à avoir les yeux continuellement fixés sur les fenêtres, à bondir hors de sa cellule, à observer le soleil pour voir s’il est loin de la neuvième heure, et à regarder de-ci, de-là si quelqu’un des frères… (passage corrompu) En outre, il lui inspire de l’aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel, et, de plus, l’idée que la charité a disparu chez les frères, qu’il n’y a personne pour le consoler. Et s’il se trouve quelqu’un qui, dans ces jours-là, ait contristé le moine, le démon se sert aussi de cela pour accroître son aversion. Il l’amène alors à désirer d’autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont il a besoin, et exercer un métier moins pénible et qui rapporte davantage (…). Et, comme on dit, il dresse toutes ses batteries pour que le moine abandonne sa cellule et fuie le stade… (…)
Quand il est en train de lire, celui qui est victime de l’acédie bâille abondamment et se laisse aisément emporter vers le sommeil. Il se frotte les yeux, étire ses bras, puis, ayant écarté ses yeux du livre, il considère le mur ; puis il se remet à lire quelque peu ; il feuillette le livre pour voir quand finit le texte et il perd ainsi son temps ; il compte ainsi les feuillets, suppute le nombre des cahiers ; il critique l’écriture et l’ornementation ; enfin il ferme le livre, le met sous sa tête, et il s’endort d’un sommeil qui n’est pas profond. »
Pascal, Pensées
« Condition de l’homme. Inconstance, ennui, inquiétude.
Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achète une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville. Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Etc.Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. (…)
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.
Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise. (…)
De là vient que la prison est un supplice si horrible. (…)
Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense. (…)
Ainsi s’écoule toute la vie, on cherche le repos en combattant quelques obstacles. Et si on les a surmontés, le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre. Il en faut sortir et mendier le tumulte. Car ou l’on pense aux misères qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin. (…)
Ainsi l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu’il pousse suffisent pour le divertir. (…)
Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez‑lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point, vous le rendez malheureux. On dira peut‑être que c’est qu’il recherche l’amusement du jeu et non pas le gain. Faites‑le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche, un amusement languissant et sans passion l’ennuiera, il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui‑même en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effraient du visage qu’ils ont barbouillé.”
“Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.”
“Qui ne voit la vanité du monde, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l’avenir. Mais ôtez leur divertissement vous les verrez se sécher d’ennui. Ils sentent alors leur néant sans le connaître, car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable, aussitôt qu’on est réduit à se considérer, et à n’en être point diverti.”
“Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors.
Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au-dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : rentrez-vous en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien ; on ne les croit pas et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots. »
Alfred de Vigny, Journal
« L’ennui est la maladie de la vie. On se fait des barrières pour les sauter. »
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité
« “Ce n’est pas seulement la vacuité des choses et des êtres qui blesse l’âme, quand elle est en proie à l’ennui ; c’est aussi la vacuité de quelque chose d’autre, qui n’est ni les choses ni les êtres, c’est la vacuité de l’âme elle-même qui ressent ce vide, qui s’éprouve elle-même comme du vide, et qui, s’y retrouvant, se dégoûte elle-même et se répudie.”
“Voilà ce que j’éprouve devant la beauté paisible de ce soir qui meurt, impérissablement. Je regarde le ciel clair et profond. (…) Quoi donc ? Qu’y a-t-il d’autre, dans l’air profond, que l’air profond lui-même, qui n’est rien ? Qu’y a-t-il d’autre dans le ciel qu’une teinte qui ne lui appartient pas ? Qu’y a-t-il dans ces traînées vagues, moins que des nuages et dont je doute déjà, qu’y a-t-il de plus que les reflets lumineux, matériellement incidents, d’un soleil déjà déclinant ? Dans tout cela, qu’y a-t-il d’autre que moi ? Ah, mais l’ennui c’est cela, simplement cela. C’est que dans tout ce qui existe – ciel, terre, univers -, dans tout cela, il n’y ait que moi !”. »
Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation
« “La vie n’est qu’un combat perpétuel pour l’existence même, avec la certitude d’être enfin vaincus. Et ce qui leur fait endurer cette lutte avec ses angoisses, ce n’est pas tant l’amour de la vie, que la peur de la mort, qui pourtant est là, quelque part cachée, prête à paraître à tout instant.”
“Voilà bien pourquoi l’homme, la plus parfaite des formes objectives de cette volonté, est aussi et en conséquence, de tous les êtres le plus assiégé de besoins ; de fond en comble, il n’est que volonté, qu’effort ; des besoins par milliers, voilà la substance même dont il est constitué.”
“Vouloir, s’efforcer, voilà tout leur être ; c’est comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur ; c’est par nature, nécessairement, qu’ils doivent devenir la proie de la douleur. Mais que la volonté vienne à manquer d’objet, qu’une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l’ennui; leur nature, leur existence leur pèse d’un poids intolérable. La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui : ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances dans l’enfer, pour remplir le ciel n’ont plus trouvé que l’ennui.” »