Diapsalmata
“Marie-toi, tu le regretteras ; ne te marie pas, tu le regretteras également ; marie-toi ou ne te marie pas, tu regretteras l’un et l’autre ; que tu te maries ou que tu n’en fasses rien, tu le regretteras dans les deux cas. Ris des folies du monde, tu le regretteras ; pleure sur elles, tu le regretteras également ; ris des folies du monde ou pleure sur elles, tu regretteras l’un et l’autre ; que tu ries des folies du monde ou que tu pleures sur elles, tu le regretteras dans les deux cas. Crois une jeune fille, tu le regretteras ; ne la crois pas, tu le regretteras également ; crois une jeune fille ou ne la crois pas, tu regretteras l’un et l’autre ; que tu croies une jeune fille ou que tu n’en fasses rien, tu le regretteras dans les deux cas. Pends-toi, tu le regretteras ; ne le fais pas, tu le regretteras également ; pends-toi ou non, tu regretteras l’un et l’autre ; que tu te pendes ou que tu n’en fasses rien, tu le regretteras dans les deux cas. Tel est, Messieurs, le résumé de tout l’art de vivre. […]
Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On crut à un mot plaisant et l’on applaudit ; il répéta, les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie. »
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Post Scriptum aux miettes philosophiques (Partie II, 2e section, chapitre 3)
« Aussi est-il plus facile de penser abstraitement que d’exister, à condition de ne pas prendre ce dernier terme au sens banal où l’on existe sans plus, comme l’on est un sujet sans plus. Ici encore nous avons un exemple que la tâche la plus simple est la plus difficile. Exister, croit-on ce n’est rien du tout, et bien moins encore une difficulté ; n’existons-nous pas tous ? Mais penser abstraitement voilà ce qui compte. Pourtant exister vraiment, c’est à dire imprégner de conscience son existence que l’on domine pour ainsi dire de la distance de l’éternité tout en étant précisément en elle et encore dans le devenir : en vérité la tâche est ardue.
[…]
Cela va-t-il tout seul ? N’en va-t-il pas ici comme des poupées cartésiennes ? Dès que je lâche la poupée, elle se tient sur la tête. Dès que je la lâche ; je dois donc la lâcher. De même avec la preuve ; aussi longtemps que je la tiens (c’est-à-dire que je fournis ma démonstration), l’existence n’apparaît pas, ne serait-ce que parce que je suis en train de la prouver, mais, dès que je la lâche, l’existence est là. Mais cet acte de lâcher, il est pourtant bien aussi quelque chose. Ne devrait-on pas aussi en tenir compte, de ce petit instant, si court soit-il — il n’a pas besoin, n’est-ce pas, d’être long, étant un saut. »
Ou bien…ou bien
« Si peu doué qu’il soit, si modeste que soit sa situation dans la vie, tout homme sent le besoin naturel de se former une conception de la vie, une idée de la signification et du but de la vie. Celui qui vit esthétiquement le fait aussi, et l’expression ordinaire qu’on a entendue de tout temps et des étapes les plus différentes, est celle-ci : il faut jouir de la vie. Naturellement, on la varie beaucoup suivant l’idée qu’on se forme de la jouissance, mais tout le monde est d’accord sur la formule : jouir de la vie.
[…] Mettons à présent un individu éthique et un individu esthétique l’un à côté de l’autre. La différence principale, dont tout dépend, est que l’individu éthique est transparent à lui-même et qu’il ne vit pas dans le lointain, comme le fait l’individu esthétique. Celui qui vit éthiquement s’est vu lui-même, pénètre toute sa concrétion avec sa conscience, ne permet pas à des idées imprécises d’aller et venir en lui, ne permet pas à des possibilités séduisantes de le distraire avec leurs charlataneries ; il n’a pas l’impression d’être comme une lettre magique d’où peut sortir, tantôt une chose, tantôt une autre, selon la manière de la manipuler. Il se connaît lui-même. L’expression connais-toi toi-même a été répétée assez souvent, et on y a vu le but de tout effort humain. Elle est tout à fait juste, et pourtant il est certain aussi qu’elle ne peut être le but à moins d’être en même temps le commencement. L’individu éthique se connaît lui-même, mais cette connaissance n’est pas une simple contemplation, car alors l’individu serait déterminé d’après sa nécessité ; c’est une réflexion sur soi-même qui est en elle-même une action, et c’est pourquoi je me suis appliqué à employer l’expression « se choisir soi-même » au lieu de « se connaître soi-même ». L’individu en se connaissant lui-même n’a donc pas terminé, — au contraire, cette connaissance est très féconde et d’elle surgit le véritable individu. »
Ou bien…ou bien
« Mon ami ! Je répète ce que je t’ai dit si souvent, ou plutôt, je te le crie : ou bien — ou bien ; aut — aut […] Il y a des circonstances dans la vie auxquelles il serait absurde ou même fou d’appliquer une alternative, un « ou bien — ou bien » ; mais on trouve aussi des gens dont l’âme est trop dissolue pour comprendre ce que signifie un tel dilemme et dont la personnalité est privée de l’énergie nécessaire pour dire avec passion : « ou bien — ou bien ». Ces mots ont toujours fait une grande impression sur moi et ils le font encore, surtout lorsque je les prononce ainsi, purement et simplement, car ils contiennent la possibilité de déclencher les contrastes les plus terribles. Ils produisent sur moi le même effet qu’une formule d’exorcisme, et mon âme devient singulièrement grave, parfois presque agitée. Je pense à ma prime jeunesse où, sans bien comprendre ce que c’est que de faire un choix dans la vie, j’écoutais avec une confiance enfantine ce que les aînés avaient à dire, et j’avais beau ne suivre que les directives d’un autre en faisant mon choix, ce moment prenait pour moi un caractère solennel et auguste. Je pense aux moments d’une vie postérieure où je me trouvai à la croisée de chemins, où mon âme mûrissait à l’heure de la décision. Je pense à beaucoup d’autres circonstances de la vie, moins importantes pour moi, mais non pas indifférentes, où il fallait faire un choix ; car, même s’il n’y a qu’une seule circonstance où ce mot prend sa signification absolue, c’est-à-dire lorsqu’il y a d’un côté vérité, justice et sainteté, et de l’autre désirs et penchants, passions sombres et perdition, il est pourtant important aussi de choisir juste quand il s’agit de choses où, en somme, ce qu’on choisit est plus ou moins inoffensif, de mettre la main sur sa conscience pour qu’on ne doive pas plus tard battre en retraite avec douleur jusqu’au point d’où on était parti, et remercier Dieu, si on n’a rien d’autre à se reprocher que d’avoir perdu son temps. »
Ou bien…ou bien
« Si on regarde le « ou bien — ou bien » de la vie de cette manière on n’a pas facilement envie de plaisanter avec lui. On aperçoit alors que la voix intérieure de la personnalité n’a pas le temps de faire des hypothèses, qu’elle continue à se précipiter en avant et que d’une manière ou d’une autre elle pose alternativement l’une ou l’autre chose, ce qui l’instant suivant rend le choix plus difficile ; car ce qui a été posé doit être repris. Imagine un second à bord de son navire à l’instant où il faut faire une bordée ; il peut peut-être dire : « je peux faire ceci ou cela », mais s’il n’est pas un second médiocre, il se rendra compte aussi que le navire entre-temps va son train ordinaire, et qu’ainsi il n’y a qu’un instant où il est indifférent de faire ceci ou cela. Et c’est ainsi avec un homme, — s’il oublie de calculer ce train, un instant arrivera à la fin où il n’est plus question d’un « ou bien — ou bien », non pas parce qu’il a choisi, mais parce qu’il a négligé de le faire, ou, si l’on veut, parce que d’autres ont choisi pour lui, parce qu’il s’est perdu lui-même.”
[…]
“Il s’agit moins de choisir entre les deux propositions : « vouloir le bien ou vouloir le mal », que de choisir « vouloir » : mais par cela le bien et le mal sont posés de leurs côtés. Celui qui choisit l’éthique choisit le bien, mais le bien est ici absolument abstrait, son existence n’est que posée, et il ne s’ensuit pas du tout que celui qui choisit ne puisse à son tour choisir le mal, bien qu’il ait choisi le bien. Tu vois à nouveau combien il est important qu’un choix soit fait et que ce qui importe n’est pas autant la réflexion que ce baptême de la volonté qui incorpore celle-ci dans l’éthique. Plus le temps avance, plus difficile est le choix. »
Ou bien…ou bien
« Le fait de choisir donne une solennité à la nature d’un homme, une calme dignité qui ne se perd jamais complètement. Il y a beaucoup de gens qui font grand cas d’avoir regardé, face à face, un personnage quelconque qui a joué un rôle remarquable dans l’histoire universelle. Ils n’oublient jamais cette impression, elle a empreint leur âme d’une image idéale qui ennoblit leur nature; et, cependant, ce moment-là, si significatif qu’il soit, n’est rien en comparaison avec l’instant du choix. Lorsque tout est devenu calme autour de vous, solennel comme une nuit étoilée, lorsque l’âme est seule dans le monde entier, alors apparaît devant elle, non pas un être supérieur, mais la puissance éternelle elle-même, le ciel se disjoint pour ainsi dire, et le moi se choisit lui-même ou, plutôt, se reçoit lui-même. Alors l’âme a vu le bien suprême, ce qu’aucun oeil mortel ne peut voir et qui ne peut jamais être oublié, alors la personnalité reçoit l’accolade qui l’ennoblit pour l’éternité. Elle ne devient pas autre que ce qu’elle était déjà, mais elle devient elle-même. De même qu’un héritier ne possède pas avant sa majorité les trésors du monde entier, même s’il en est l’héritier, ainsi la personnalité la plus riche même n’est rien avant de s’être choisie elle-même et la personnalité la plus pauvre qu’on puisse imaginer est tout lorsqu’elle s’est choisie elle-même ; car la grandeur ne consiste pas en ceci ou en cela, mais se trouve dans le fait d’être soi-même ; et il est dans le pouvoir de tout homme de l’être, s’il le veut. »
Le concept d’angoisse
« On peut comparer l’angoisse au vertige. Quand l’œil vient à plonger dans un abîme, on a le vertige, ce qui vient autant de l’œil que de l’abîme, car on aurait pu ne pas regarder. De même l’angoisse est le vertige de la liberté. (…) Au même instant tout est changé, et quand la liberté se relève, elle se voit coupable. C’est entre ces deux instants qu’est le saut, qu’aucune science n’a expliqué ni ne peut expliquer. »
Crainte et Tremblement
« Non ! Nul ne passera de ceux qui furent grands ; mais chacun fut grand à sa manière, chacun en proportion de la grandeur de ce qu’il a aimé. Car qui s’aima lui-même fut grand de sa personne et qui aima autrui fut grandi de son don, mais celui qui aima Dieu fut le plus grand de tous. Chacun restera dans le souvenir, mais chacun fut grand selon son espérance. L’un fut grand dans l’espérance du possible ; un autre dans l’espérance de l’éternité ; mais celui qui espéra l’impossible fut de tous le plus grand. (…) Mais de tous, Abraham fut le plus grand : grand pour l’énergie dont la force est faiblesse, grand pour la sagesse dont le secret est folie, grand par l’espoir dont la forme est absurde, grand par l’amour qui est haine de soi.
(…)
Le christianisme veut donner à chacun la béatitude éternelle. (…) Le christianisme proteste ainsi contre toute objectivité et veut que le sujet se préoccupe infiniment de lui-même. (…) Devenir ce qu’on est, sans plus, (…) ce serait bien dans la vie le plus important de tous les devoirs. (…) Devoir très ardu, oui, le plus ardu de tous, ne serait-ce que pour cette raison justement que l’homme a un fort penchant naturel à être quelque chose d’autre et de plus. Il en est ainsi de tous les devoirs apparemment insignifiants : c’est justement cette insignifiance apparente qui les rend infiniment difficiles, parce que le devoir ne fait pas directement signe à celui qui s’efforce vers lui. (…) Réfléchir sur ce qui est simple, sur ce que l’homme simple sait lui aussi, est tout ce qu’il y a de plus difficile. »
La Reprise
« L’amour de la reprise est en vérité le seul heureux. Tout comme le souvenir, il ne présente pas l’inquiétude de l’espoir, ni l’angoisse de l’aventure et de la découverte, pas plus que la mélancolie du souvenir ; il a la sainte assurance de l’instant présent. L’espoir est un habit neuf, raide et serré, étincelant, bien qu’on ne l’ait jamais porté et que, par conséquent, on ignore s’il vous va, ou s’il vous siéra. Le souvenir est un vieil habit qui, si beau soit-il, ne vous va plus, car vous avez grandi. La reprise est un habit inusable qui vous tient comme il faut tout en restant souple, sans vous étouffer. L’espoir est une ravissante jeune fille qui vous glisse entre les doigts ; le souvenir est une belle femme d’âge mûr qui pourtant n’a jamais fait votre affaire ; la reprise est une épouse adorée qui ne vous lasse jamais, car seule la nouveauté est lassante. On ne se lasse jamais de l’ancien, et sa possession ne peut que vous rendre heureux. Seul sera vraiment heureux celui qui ne se trahit pas en imaginant que la reprise devrait être quelque chose de nouveau. Espérer, se ressouvenir, est le propre de la jeunesse, mais c’est le propre du courage que de souhaiter la reprise. (…) Quand on a fait le tour de l’existence, alors se révèle, si on a le courage de le comprendre, que la vie est une reprise, et si on veut on peut s’en réjouir. Qui n’aura pas accompli cette démarche avant de commencer à vivre, ne parviendra jamais à vivre ; celui qui en fit le tour, mais s’en est trouvé repu, était doté d’une mauvaise constitution. En revanche, celui qui a choisi la reprise vit vraiment. Il ne court pas à la poursuite des papillons tel un petit garçon, ou ne se dresse pas sur la pointe des pieds pour observer les splendeurs de ce monde, car il les connaît. (…) Il va tranquillement son chemin, enchanté de cette reprise ; car, si cette reprise n’existait pas, que serait la vie ? Qui pourrait être un tableau sur lequel le temps ajoute à chaque instant une nouvelle ligne, ou bien un témoignage écrit du passé ? Qui souhaiterait se laisser émouvoir par tout ce qui est superficiel, nouveau, qui toujours divertit l’âme ? Si Dieu n’avait pas souhaité la reprise, le monde n’aurait jamais été créé. (…) La reprise est réalité, c’est le sérieux de l’existence. Celui qui désire la reprise a mûri dans le sérieux. »