Nous sommes ici entre êtres humains. Et pourtant, il y a en chacun de nous quelque chose, parfois, d’un peu bête… Nous avons évidemment notre caractère animal, nous appartenons à l’univers du vivant, et à cet univers vivant, nous sommes liés par la question de notre responsabilité. Qu’en est-il de nos devoirs à l’égard du monde qui nous entoure et singulièrement à l’égard de ceux qui sont nos “frères en animalité” ? Cette question est aujourd’hui posée dans l’actualité par bien des aspects différents. Cette expression de “frères en animalité” nous vient de la philosophie la plus contemporaine et elle recouvre une interrogation vertigineuse sur la place même de l’homme dans le monde, sur son rôle, ses droits et ses devoirs. Les animaux ont-ils des droits ?
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Descartes, Lettre au Marquis de Newcastle
« Il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de
quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui
n’eût point de rapport à ses passions; et il n’y a point d’homme si imparfait,
qu’il n’en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des
signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me
semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne
parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que
les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles,
mais que nous ne les entendons pas; car, comme les chiens et quelques
autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi
bien leurs pensées, s’ils en avaient. »
Heidegger
« Le saut de l’animal qui vit à l’homme qui dit est aussi grand, sinon encore
plus grand, que celui de la pierre sans vie à l’être vivant. »
La Fontaine, Épitre à Mme de la Sablière
« Ils disent donc
Que la bête est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’âme, en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine. (…)
Sans passion, sans volonté,
L’animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n’est point cela ; ne vous y trompez pas. »
Jeremy Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation
« Le jour viendra peut-être où le reste de la création animale acquerra ces
droits qui n’auraient jamais pu être refusés à ses membres autrement que par
la main de la tyrannie. Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la
peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans
recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le
nombre de pattes, la pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le sacrum
sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à
ce même sort.Et quel autre critère devrait marquer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté
de raisonner, ou peut-être celle de discourir ? Mais un cheval ou un chien
adultes sont des animaux incomparablement plus rationnels, et aussi plus
causants, qu’un enfant d’un jour, ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais
s’ils ne l’étaient pas, qu’est-ce que cela changerait ?La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais :
Peuvent-ils souffrir ? »
Jeremy Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation
« L’élément fondamental — la prise en compte des intérêts de l’être, quels
que puissent être ces intérêts — doit, suivant le principe d’égalité, être étendu
à tous les êtres, noirs ou blancs, masculins ou féminins, humains ou non. »
Montaigne, Essais, II, 12, Apologie de Raymond Sebond
« La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse
et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus
orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du
monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers,
au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les
animaux de la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au
dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C’est par la
vanité de ceste mesme imagination qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les
conditions divines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres
creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur
distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment
cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des
animaux ? Par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur
attribue ?
Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus
que je ne fay d’elle ? Nous nous entretenons de singeries reciproques. Si j’ay
mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. (…)
Ce defaut qui empesche la communication d’entre elles et nous, pourquoy
n’est il aussi bien à nous qu’à elles ? C’est à deviner à qui est la faute de ne
nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu’elles nous. Par
ceste mesme raison elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les
estimons. Ce n’est pas grand merveille, si nous ne les entendons pas, aussi
ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. »
Montaigne, Essais, II, 11, De la cruauté
« Les naturels sanguinaires à l’endroit des bestes, tesmoignent une propension
naturelle à la cruauté.
De moy, je n’ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir, poursuivre et tuer
une beste innocente, qui est sans deffence, et de qui nous ne recevons
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aucune offence. Et comme il advient communement que le cerf se sentant
hors d’haleine et de force, n’ayant plus autre remede, se rejette et rend à nous
mesmes qui le poursuivons, nous demandant mercy par ses larmes ; ce m’a
tousjours semblé un spectacle tres-deplaisant.
Je ne prens guere beste en vie, à qui je ne redonne les champs. Pythagore
les achetoit des pescheurs et des oyseleurs, pour en faire autant.
(…)
Par où il appert que ce n’est par vray discours, mais par une
fierté folle et opiniastreté, que nous nous preferons aux autres animaux, et
nous sequestrons de leur condition et societé. »
Victor Hugo, La Légende des siècles / Le Cercle des tyrans
« I. Liberté !
De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
Aux sources, à l’aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit volez-vous la vie à des vivants ?
Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître
L’aile pour l’accrocher au clou de ta fenêtre ?
Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ?
Qu’est-ce qu’ils ont donc fait tous ces innocents-là
Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ?
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Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle ?
Qui sait si le verdier qu’on dérobe aux rameaux,
Qui sait si le malheur qu’on fait aux animaux
Et si la servitude inutile des bêtes
Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ?
Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ?
Oh ! de nos actions qui sait les contre-coups,
Et quels noirs croisements ont au fond du mystère
Tant de choses qu’on fait en riant sur la terre ?
Quand vous cadenassez sous un réseau de fer
Tous ces buveurs d’azur faits pour s’enivrer d’air,
Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue,
Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue,
Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux
Ne touche pas à l’homme en heurtant ces barreaux ?
Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde !
Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde.
Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ?
À tous ces enfermés donnez la clef des champs !
Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles !
Les âmes expieront tout ce qu’on fait aux ailes… »
Peter Singer, Animal liberation
« Un bébé d’une semaine n’est pas un être rationnel conscient de soi […] Et la
vie d’un nouveau-né a moins de valeur pour celui-ci que la vie d’un cochon,
d’un chien, d’un chimpanzé n’en a pour chacun de ces animaux non humains. »
Jacques Derrida, L’animal que donc je suis
« C’est un mot, l’animal, que des hommes se sont donné le droit de donner : Ils
se sont trouvés, ces humains, à se le donner, le mot, mais comme s’ils
l’avaient reçu en héritage. Ils se sont donné le mot pour parquer un grand
nombre de vivants sous ce seul concept : L’Animal, disent-ils.
Dans ce concept à tout faire (…) seraient enclos, comme dans une forêt
vierge, un parc zoologique, un territoire de chasse ou de pêche, un terrain
d’élevage ou un abattoir, un espace de domestication, tous les vivants que
l’homme ne reconnaîtrait pas comme ses semblables, ses prochains, ou ses
frères. (…)
Absurdité que l’usage au singulier d’une notion aussi générale que « l’Animal
», comme si tous les vivants non humains pouvaient être regroupés dans le
sens commun de ce « lieu commun », l’Animal, quelles que soient les
différences abyssales et les limites structurelles qui séparent, dans l’essence
même de leur être, tous les « animaux ». (…)
Chaque fois que « on » dit « L’Animal », chaque fois que le philosophe, ou
n’importe qui, dit au singulier et sans plus « L’Animal », en prétendant
désigner ainsi tout vivant qui ne serait pas l’homme, eh bien, chaque fois, le
sujet de cette phrase, ce « on », ce « je » dit une bêtise. »
Isaac Bashevis Singer, The Letter Writer
« En pensée, Herman prononça l’oraison funèbre de la souris qui avait partagé
une partie de sa vie avec lui et qui, à cause de lui, avait quitté ce monde :
« Que savent-ils, tous ces érudits, tous ces philosophes, tous les dirigeants de
la planète, que savent-ils de quelqu’un comme toi ? Ils se sont persuadés que
l’homme, l’espèce la plus coupable entre toutes, est au sommet de la création.
Toutes les autres créatures furent créées uniquement pour lui procurer de la
nourriture, des peaux, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures,
tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, la vie est un éternel
Treblinka. »