Vous avez déjà beaucoup de problèmes. Et en plus, il faut s’occuper des problèmes des autres, parce que les autres ont des soucis terrifiants et que parfois le malheur des autres réussit à nous faire souffrir nous-mêmes. Est-ce une forme de générosité heureuse ou est-ce le signe que nous sommes englobés par tout le malheur du monde ? Faut-il apprendre la compassion, la pitié ? Faut-il être capable de sympathie envers celui qui souffre autour de nous, ou est-il nécessaire de cultiver une saine et sage indifférence pour simplement survivre ? Le malheur des autres est-il vraiment un problème ?
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Rousseau, Émile, Première maxime :
« Il n’est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre. »
Rousseau, Émile, Livre IV :
« C’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable ; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l’humanité : nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance : si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire ; Dieu seul jouit d’un bonheur absolu ; mais qui de nous en a l’idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. (…)
Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie ; on l’accuserait volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif ; et l’amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s’il n’en coûtait qu’un souhait pour cela ? »
Rousseau, Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes
“Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre, en accordant à l’homme la seule vertu naturelle, qu’ait été forcé de reconnaître le détracteur le plus outré des vertus humaines. Je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi faibles, et sujets à autant de maux que nous le sommes ; vertu d’autant plus universelle et d’autant plus utile à l’homme qu’elle précède en lui l’usage de toute réflexion, et si naturelle que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. (…) On voit avec plaisir l’auteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnaître l’homme pour un être compatissant et sensible, sortir, dans l’exemple qu’il en donne, de son style froid et subtil, pour nous offrir la pathétique image d’un homme enfermé qui aperçoit au-dehors une bête féroce arrachant un enfant du sein de sa mère, brisant sous sa dent meurtrière les faibles membres, et déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation n’éprouve point ce témoin d’un événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel ? Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue, de ne pouvoir porter aucun secours à la mère évanouie, ni à l’enfant expirant ?
Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion : telle est la force de la pitié naturelle, que les moeurs les plus dépravées ont encore peine à détruire. (…) De cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales. En effet, qu’est-ce que la générosité, la clémence, l’humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l’espèce humaine en général ? La bienveillance et l’amitié même sont, à le bien prendre, des productions d’une pitié constante, fixée sur un objet particulier : car désirer que quelqu’un ne souffre point, qu’est-ce autre chose que désirer qu’il soit heureux ?”
La commisération sera d’autant plus énergique que l’animal spectateur s’identifiera intimement avec l’animal souffrant. Or il est évident que cette identification a dû être infiniment plus étroite dans l’état de nature que dans l’état de raisonnement. C’est la raison qui engendre l’amour-propre, et c’est la réflexion qui le fortifie ; c’est elle qui replie l’homme sur lui-même ; c’est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne et l’afflige : c’est la philosophie qui l’isole ; c’est par elle qu’il dit en secret, à l’aspect d’un homme souffrant : péris si tu veux, je suis en sûreté. Il n’y a plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. L’homme sauvage n’a point cet admirable talent ; et faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l’humanité. (…)
Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir : c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu (…) ; c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible. C’est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l’éducation. Quoiqu’il puisse appartenir à Socrate, et aux esprits de sa trempe, d’acquérir de la vertu par raison, il y a longtemps que le genre humain ne serait plus, si sa conservation n’eût dépendu que des raisonnements de ceux qui le composent. »
Rousseau, Essai sur l’origine des langues
« (…) le premier mot ne fut pas chez eux aimez-moi, mais aidez-moi. »
Rousseau, La Nouvelle Héloïse
« Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. »
Stefan Zweig, La Pitié dangereuse
« Cette volupté subtile de la pitié »
Proverbe français
« Ce qui nuit à l’un nuit à l’autre. »
Proverbe allemand
« Des einen Freud, des anderen Leid » – la joie de l’un, le malheur de l’autre ; « Des einen Tod ist des andern Brot » – la mort de l’un est le pain de l’autre.
“Do You Enjoy Having More than Others?” Fredrik Carlsson, Olof Johansson-Stenman and Peter Martinsson, Göteborg University, Suède ; revue Economica
« Although conventional economic theory proposes that only the absolute levels of income and consumption matter for people’s utility, there is much evidence that relative concerns are often important. This paper uses a choice experiment to measure people’s perceptions of the degree to which such concerns matter. Based on a random sample in Sweden, income and cars are found to be highly positional. Potential policy implications are discussed. »
“Is more always better?: A survey on positional concerns” Sara J. Solnicka, David Hemenway – Journal of Economic Behavior & Organization
« At any point in time, the rich tend to be happier than the poor. But over time, the proportion of people reporting that they are happy does not increase with increases in the average income of society. »
« Both absolute well-being and relative position seem to matter to people. Our evidence indicates that positional concerns are extremely important. In our survey, half of the respondents said they would prefer a world in which they have 50 percent less real income, so long as they have high relative income. »
Aristote, Rhétorique, Livre II, Chapitre IX
« Celui qui se réjouit du mal des autres est, en même temps, envieux. (…) Toutes ces dispositions d’esprit qui empêchent la pitié de naître contribuent d’une façon semblable à faire qu’il n’y ait pas de place pour elle. »
Nietzsche, Humain, trop humain
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« Explication de la joie maligne. — La joie maligne que l’on éprouve en face du mal d’autrui provient du fait que chacun se sent mal en point sous bien des rapports, qu’il a, lui aussi, ses soucis, ses remords, ses douleurs et qu’il ne les ignore pas : le dommage qui touche l’autre fait de lui son égal, il réconcilie sa jalousie. — S’il a des raisons momentanées pour être heureux lui-même, il n’en accumule pas moins les malheurs du prochain, comme un capital dans sa mémoire, pour le faire valoir dès que sur lui aussi le malheur se met à fondre : c’est là également une façon d’avoir une « joie maligne » (« Schadenfreude »). Le sentiment de l’égalité veut donc appliquer sa mesure au domaine du bonheur et du hasard : la joie maligne est l’expression la plus vulgaire par quoi se manifestent la victoire et le rétablissement de l’égalité, même dans le domaine du monde supérieur. Ce n’est qu’à partir du moment où l’homme a appris à voir, dans les autres hommes, ses égaux, donc seulement depuis la fondation de la société, qu’existe la joie maligne. »
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« Avocat du diable. – « On ne devient sage que par le malheur, on ne devient bon que par le malheur des autres » — c’est ainsi que parle cette philosophie singulière qui fait découler toute morale de la compassion et toute intellectualité de l’isolement des hommes : par là elle intercède inconsciemment pour toutes les dégradations terrestres. Car la pitié a besoin de la souffrance et l’isolement du mépris des autres. »
Nietzsche, La Généalogie de la morale
« Voir souffrir fait du bien, faire souffrir plus de bien encore (…) »
Schopenhauer, Parerga et Paralipomena – Éthique, droit et politique
« Gobineau, dans son livre sur les Races humaines, a nommé l’homme « l’animal méchant par excellence », jugement qui soulève des protestations, parce qu’on se sent atteint par lui ; il a néanmoins raison. L’homme est en effet l’unique animal qui inflige des douleurs aux autres sans but déterminé. (…) Voilà pourquoi tous les animaux craignent instinctivement l’aspect et même la trace de l’homme, — de « l’animal méchant par excellence ». En cela l’instinct ne les trompe pas : l’homme seul, en effet, fait la chasse à la proie qui ne lui est ni utile ni nuisible. »
« Mais le plus déplorable trait de la nature humaine reste le plaisir de nuire, étroitement apparenté à la cruauté, et qui ne se distingue en réalité de celle-ci que comme la théorie de la pratique. Il apparaît généralement là où la compassion devrait trouver sa place, la compassion qui, son opposée, est la véritable source de toute vraie justice et de l’amour du prochain. Dans un autre sens, l’envie est opposée à la compassion, en ce qu’elle est provoquée par l’occasion inverse. Son opposition à la compassion repose donc directement sur l’occasion, et se manifeste aussi dans le sentiment comme une conséquence de celle-ci. L’envie, quoique condamnable, est donc susceptible d’excuse, et est éminemment humaine ; tandis que le plaisir de nuire est diabolique, et que sa moquerie est le rire de l’enfer. Il apparaît, nous l’avons dit, justement là où la compassion devrait apparaître ; tandis que l’envie n’apparaît que là où il n’y a pas de motif pour celle-ci, et où ce serait plutôt le contraire. »
Jules Renard, Journal, 1894, p.176
Il ne suffit pas d’être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas.
Levinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger
« Insurmontable allergie » de la philosophie.
Horreur de l’Autre « qui demeure Autre », qui la condamne à être une philosophie de l’immanence, du « narcissisme ».
« Toute philosophie est une egologie. »
Jean Anthelme Brillat-Savarin
« Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous notre toit. »
Alain, Propos sur le bonheur
« Il est bien vrai que nous devons penser au bonheur d’autrui ; mais on ne dit pas assez que ce que nous pouvons faire de mieux pour ceux qui nous aiment, c’est encore d’être heureux. »
Augustin, Confessions 3, 6, 11
« Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi–même. »