Au gré des contingences politiques, des alternances électorales, des situations historiques, l’Etat change de cap, de règles et de motifs. Et pourtant demeure, comme une propriété essentielle, la réalité du pouvoir : l’Etat dispose de la puissance publique, il est la puissance publique. Voilà qui devrait nous inquiéter : cette puissance qui passe de mains en mains, qui peut la contrôler ? Est-elle limitée, arrêtée, bridée ? Y a-t-il des règles qui s’imposent à elle, et qu’elle ne puisse jamais dépasser ? Il semble que ce soit nécessaire ; mais il semble aussi, malheureusement, que ce soit pourtant impossible. Car si l’Etat est le pouvoir, qui est au-dessus du pouvoir ? Ce qui est en jeu ici, c’est la nature même du pouvoir, l’origine de la puissance publique. L’Etat semble n’obéir à personne ; alors, l’Etat peut-il tout ?
PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 16 janvier 2017
VIDÉO : Regardez la Soirée du 16 janvier 2017
Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra
« Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États.
État ? Qu’est-ce, cela ? Allons ! Ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples.
L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids : il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « Moi, l’État, je suis le Peuple. »
Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits.
Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’État et il le déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux lois.
Je vous donne ce signe : chaque peuple a son langage du bien et du mal : son voisin ne le comprend pas. Il s’est inventé ce langage pour ses coutumes et ses lois.
Mais l’État ment dans toutes ses langues du bien et du mal ; et, dans tout ce qu’il dit, il ment — et tout ce qu’il a, il l’a volé.
Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Feintes sont même ses entrailles.
Beaucoup trop d’hommes viennent au monde : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus !
Voyez donc comme il les attire, les superflus ! « Il n’y a rien de plus grand que moi sur la terre : je suis le doigt ordonnateur de Dieu » — ainsi hurle le monstre. Et ce ne sont pas seulement ceux qui ont de longues oreilles et la vue basse qui tombent à genoux !
Hélas, en vous aussi, ô grandes âmes, il murmure ses sombres mensonges. Hélas, il devine les cœurs riches qui aiment à se répandre !
Certes, il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole !
Elle voudrait placer autour d’elle des héros et des hommes honorables, la nouvelle idole ! Il aime à se chauffer au soleil de la bonne conscience, — le froid monstre !
Voyez donc ces superflus ! Ils volent les œuvres des inventeurs et les trésors des sages — et tout leur devient maladie et revers !
Voyez donc ces superflus ! Ils sont toujours malades, ils rendent leur bile et appellent cela des journaux. Ils se dévorent et ne peuvent pas même se digérer.
Voyez donc ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et en deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance et avant tout le levier de la puissance, beaucoup d’argent, — ces impuissants !
Ils veulent tous s’approcher du trône : c’est leur folie, — comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône — et souvent aussi le trône est dans la boue.
Mes frères, voulez-vous donc étouffer ! Cassez plutôt les vitres et sautez dehors !
Évitez donc la mauvaise odeur ! Éloignez-vous de l’idolâtrie des superflus.
Maintenant encore les grandes âmes trouveront devant eux l’existence libre. Il reste bien des endroits pour ceux qui sont solitaires ou à deux, des endroits où souffle l’odeur des mers silencieuses.
Une vie libre reste ouverte aux grandes âmes. En vérité, celui qui possède peu est d’autant moins possédé : bénie soit la pauvreté.
Là où finit l’État, là seulement commence l’homme qui n’est pas superflu : là commence le chant de la nécessité, la mélodie unique, la nulle autre pareille.
Ainsi parlait Zarathoustra. »
Max Stirner, L’Unique et sa Propriété
« C’est ainsi que les écrivains entassent in-folio sur in-folio traitant de l’État, sans jamais mettre en question l’idée fixe d’État elle-même ; c’est ainsi que nos gazettes regorgent de politique parce qu’elles sont infectées de cette illusion que l’homme est fait pour être un zoon politicon. Ces idoles restent inébranlables sur leurs larges pieds comme les manies d’un fou, et celui qui les met en doute joue avec les vases de l’autel ! Redisons-le encore : une idée fixe, voilà ce qu’est le vrai sacro-saint !On ne se fit aucun scrupule de se révolter contre l’état de choses existant et de renverser les lois régnantes lorsqu’on eut pris une fois pour toutes la résolution de ne plus s’en laisser imposer par l’actuel et le palpable ; mais qui se serait permis de pécher contre l’idée de l’État, et de ne pas se soumettre à l’idée de la Loi ? Et l’on resta « citoyen » on resta homme « légal », loyal.
Il en est de même de l’État : jadis le Pape consacrait l’État et ses princes en les bénissant ; aujourd’hui l’État, la Majesté sont par eux-mêmes sacrés sans qu’au préalable la main du prêtre ait dû s’étendre sur eux. (…)
Unissons-nous donc, et soutenons-nous mutuellement ; notre association nous assure la protection dont nous avons besoin, et nous, les associés, formons une communauté dont les membres reconnaissent leur qualité d’hommes, et dont ce nom d’ « hommes » est le signe de ralliement. Le produit de notre association est l’État ; nous, ses membres, nous formons la Nation.
En tant que réunis dans la Nation ou l’État, nous ne sommes que des hommes. Qu’en outre, en tant qu’individus, nous fassions nos propres affaires et poursuivions nos intérêts personnels, peu importe à l’État ; cela concerne exclusivement notre vie privée ; purement, uniquement humaine est notre vie publique ou sociale. Ce qu’il y a en nous d’inhumain, d’ « égoïste » doit rester confiné dans le cercle inférieur des « affaires privées », et nous distinguons soigneusement l’État de la « société civile », domaine de l’ « égoïsme ».
Le véritable Homme, c’est la Nation ; l’individu, lui, est toujours un égoïste. Dépouillez donc cette individualité qui vous isole, cet individualisme qui ne souffle qu’inégalité égoïste et discorde, et consacrez-vous entièrement au véritable Homme, à la Nation, à l’État. Alors seulement vous acquerrez votre pleine valeur d’hommes et vous jouirez de ce qu’il appartient à l’Homme de posséder ; l’État, qui est le véritable Homme, vous fera place à la table commune et vous confèrera les « droits de l’Homme », les droits que l’Homme seul donne et que seul l’Homme reçoit.
Tel est le principe civique. (…) Aucun intérêt privé ne peut entrer en ligne de compte avec l’intérêt général. L’État doit être une réunion d’hommes libres et égaux, et chacun doit se consacrer au « bien public », se solidariser avec l’État, faire de l’État son but et son idéal. L’État ! L’État ! Tel fut le cri général, et dès lors on chercha à « bien organiser l’État » et l’on s’enquit de la meilleure Constitution, c’est-à-dire de la meilleure forme à lui donner. La pensée de l’État pénétra dans tous les cœurs et y excita l’enthousiasme ; servir ce Dieu terrestre devint un culte nouveau. L’ère de la politique s’ouvrait. Servir l’État ou la Nation fut l’idéal suprême, l’intérêt public l’intérêt suprême, et jouer un rôle dans l’État (ce qui n’impliquait nullement que l’on fût fonctionnaire) le suprême honneur.
Par là, les intérêts privés, personnels, furent perdus de vue, et leur sacrifice sur l’autel de l’état devint un schibboleth. Il faut pour toute chose s’en remettre à l’État et vivre pour lui ; l’activité doit être « désintéressée », n’avoir d’autre objectif que l’État. L’État devint ainsi la véritable Personne devant laquelle s’efface la personnalité de l’individu ; ce n’est pas moi qui vis, c’est lui qui vit en moi. D’où nécessité de bannir l’égoïsme d’autrefois et de devenir le désintéressement et l’impersonnalité mêmes.
Devant l’État-Dieu, tout égoïsme disparaissait, tous se trouvaient égaux, tous étaient, sans que rien ne permît de les distinguer les uns des autres, des Hommes et rien que des Hommes. (…)
Si c’est le mérite de l’homme qui fait sa liberté (et que manque-t-il à la liberté que réclame le cœur du bon bourgeois ou du fonctionnaire fidèle ?), servir, c’est être libre. Le serviteur obéissant, voilà l’homme libre ! — Et voilà une rude absurdité ! Cependant tel est le sens intime de la bourgeoisie ; son poète, Goethe, comme son philosophe, Hegel, ont célébré la dépendance du sujet vis-à-vis de l’objet, la soumission au monde objectif, etc. Celui qui s’incline devant les événements et se découvre devant le fait accompli possède la vraie liberté. Et le fait, pour quiconque fait profession de penser, c’est — la Raison, la Raison qui, comme l’État et l’Église, promulgue des lois générales et fait communier les individus dans l’idée de l’Humanité. (…)
Avec l’ère de la bourgeoisie s’ouvre celle du Libéralisme. On veut instaurer partout le « raisonnable », l’« opportun ». (…) L’idéal du Libéralisme est « un ordre raisonnable », une « conduite morale », une « liberté modérée », et non l’anarchie, l’absence de lois, l’individualisme. Mais si la raison règne, la personne succombe. (…) Nul ne doit se révolter contre la loi « raisonnable », sous peine des plus sévères châtiments. Ce que veut le Libéralisme, c’est la libre évolution, la mise en valeur non point de la personne ou du moi, mais de la Raison ; c’est en un mot la dictature de la Raison, et, en somme, une dictature. Le rationalisme des libéraux, ne laissant aucune latitude au caprice, exclut en conséquence toute spontanéité dans le développement et la réalisation du moi : leur tutelle vaut celle des maîtres les plus absolus. (…)
Je reçois tout de l’État. Puis-je avoir quelque chose sans la permission de l’État ? Non, tout ce que je pourrais avoir ainsi, il me l’enlève dès qu’il s’aperçoit que les « titres de propriété » me font défaut. Tout ce que je possède, je le dois à sa clémence. C’est uniquement là-dessus, sur les titres, que repose la bourgeoisie ; le Bourgeois n’est ce qu’il est que grâce à la bienveillante protection de l’État. Il aurait tout à perdre si la puissance de l’État venait à s’effondrer.
Aussi celui qui ne possède pas considère-t-il l’État comme une puissance tutélaire de ceux qui possèdent ; cet ange gardien des capitalistes est — un vampire qui lui suce le sang. (…)
Le bon bourgeois sent bien vivement combien sa paisible jouissance est troublée par les grondements de la misère remuante et avide de changement, par ces pauvres qui ne souffrent et ne peinent plus en silence mais qui commencent, à s’agiter et à extravaguer. Enfermez le vagabond ! Jetez le perturbateur dans les plus sombres oubliettes ! « Il veut attiser les mécontentements et renverser l’ordre établi ! » Tuez ! Tuez ! (…)
Ce n’est que par l’audace ennemie de toute règle et de toute discipline que l’État peut être vaincu. (…) Si les hypothèses qui ont eu cours jusqu’à présent doivent se désorganiser et disparaître, elles ne doivent pas se résoudre simplement en une hypothèse supérieure.
Leur destruction doit m’être profitable à Moi. (…)
La moralité [sur laquelle se fonde l’État] est incompatible avec l’égoïsme, parce que ce n’est pas à Moi mais seulement à l’Homme que je suis qu’elle accorde une valeur. Aussi l’État et Moi sommes-nous ennemis. Le bien de cette « Société humaine » ne me tient pas au cœur, à moi l’égoïste ; je ne me dévoue pas pour elle, je ne fais que l’employer.
L’État, de son côté, trahit son hostilité à mon égard en exigeant que je sois un Homme, ce qui sous-entend que je pourrais n’en pas être un et passer à ses yeux pour un « non-homme » : il me fait de l’humanité un devoir. Il exige en outre que je m’abstienne de toute action susceptible de compromettre son existence ; l’existence de l’État, l’état de choses régnant, doit m’être sacré. Aussi ne dois-je pas être un égoïste, mais un homme « bien pensant » et « bien faisant », autrement dit moral. Devant l’État et son état je dois être impuissant, respectueux, etc… (…)
Le monde que crée le croyant (Esprit croyant) s’appelle Église ; le monde que crée l’Homme (Esprit humain) s’appelle État. Mais ce n’est point là mon monde. Ce que j’exécute n’est jamais humain in abstracto, mais m’est toujours propre ; mon œuvre d’homme est différente de toutes les autres œuvres d’hommes, et ce n’est que grâce à cette différence qu’elle est réelle et qu’elle m’appartient. L’humain en soi est une abstraction et, par conséquent, un fantôme, un être imaginaire. (…)
Admettons que l’Homme est le résultat auquel aboutit l’histoire de la pensée chrétienne et, d’ailleurs, tout l’effort des hommes vers la religion ou l’idéal. Qu’est-ce donc que l’Homme ? C’est Moi ! Je suis l’Homme, fin et aboutissement du Christianisme, et Je suis le point de départ et la matière d’une histoire nouvelle, d’une histoire de la jouissance après l’histoire du sacrifice, d’une histoire non plus de l’Homme et de l’Humanité, mais du — Moi. L’Homme passe pour l’universel ; mais s’il est quelque chose de réellement universel, c’est le Moi et son égoïsme, car chacun est un égoïste et fait de soi le centre de tout. »
Pascal, Pensées
« 977 – Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes. Qu’y a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un État, le premier fils d’une reine ? L’on ne choisit pas pour gouverner un bateau, celui des voyageurs qui est de meilleure maison. Cette loi serait ridicule et injuste ; mais parce qu’ils le sont et le seront toujours, elle devient raisonnable et juste, car qui choisira-t-on ? Le plus vertueux et le plus habile ? Nous voilà incontinent aux mains, chacun prétend être ce plus vertueux et ce plus habile. Attachons donc cette qualité à quelque chose d’incontestable. C’est le fils aîné du roi ; cela est net, il n’y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux.94 – Opinions du peuple saines. –Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot, qui succède par droit de naissance, n’est ni si grand, ni si sûr.
26 – La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse, et ce fondement-là est admirablement sûr ; car il n’y a rien de plus [sûr] que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé, comme l’estime de la sagesse. »