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Les Podcasts > Saison 6 - Les Philosophes > Montaigne, en passant

Montaigne, en passant

10 décembre 2018

Durée : 1 h 31 min
Saison 6 - Les Philosophes

Essais, “Au lecteur”

« C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entree, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privee : je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ay voüé à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m’ayans perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu’ils ont eu de moy. Si c’eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautez empruntees. Je veux qu’on m’y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté parmy ces nations qu’on dit vivre encore souz la douce liberté des premieres loix de nature, je t’asseure que je m’y fusse tres-volontiers peint tout entier, Et tout nud. Ainsi, Lecteur, je suis moy-mesme la matiere de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq. »

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 10 décembre 2018

VIDÉO : Regardez la Soirée du 10 décembre 2018

 

Essais (Livre III, chapitre 13)

« J’aimerais mieux me comprendre moi-même que de comprendre Cicéron. De l’experience que j’ay de moy, je trouve assez dequoy me faire sage, si j’estoy bon escholier. (…) La vie de Cæsar n’a point plus d’exemple, que la nostre pour nous : d’un empereur ou d’un homme du peuple, c’est toujours une vie, que tous accidents humains regardent. Escoutons y seulement : nous nous disons, tout ce, dequoy nous avons principalement besoing.  »


Essais (Livre II, chapitre 12)

« Si me faut-il voir en fin, s’il est en la puissance de l’homme de trouver ce qu’il cherche : et si cette queste, qu’il y a employé depuis tant de siecles, l’a enrichy de quelque nouvelle force, et de quelque verité solide.
Je croy qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquest qu’il a retiré d’une si longue poursuite, c’est d’avoir appris à recognoistre sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l’avons par longue estude confirmée et averée. Il est advenu aux gens veritablement sçavans, ce qui advient aux epis de blé : ils vont s’eslevant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils sont vides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n’ayans trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle. »


Essais (Livre III, chapitre 2)

« Le monde n’est qu’une branloire perenne : Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Ægypte : et du branle public, et du leur. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object : il va trouble et chancelant, d’une yvresse naturelle. Je le prens en ce poinct, comme il est, en l’instant que je m’amuse à luy. Je ne peinds pas l’estre, je peinds le passage : non un passage d’aage en autre, ou comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourray tantost changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention : C’est un contrerolle de divers et muables accidens, et d’imaginations irresoluës, et même, à l’occasion, contraires : soit que je sois autre moy-mesme, soit que je saisisse les subjects, par autres circonstances, et considerations. Tant y a que je me contredis bien à l’advanture, mais la verité, comme disoit Demades, je ne la contredy point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois : elle est tousjours en apprentissage, et en espreuve. »


Essais

« Le dogme d’Hegesias, qu’il ne faut ny haïr ny accuser, ains instruire, a de la raison ailleurs ; mais icy c’est injustice et inhumanité de secourir et redresser celuy qui n’en a que faire (…). J’ayme à les laisser embourber et empestrer encore plus qu’ils ne sont, et si avant, s’il est possible, qu’en fin ils se recognoissent. La sottise et desreglement de sens n’est pas chose guerissable par un traict d’advertissement. Et pouvons proprement dire de cette reparation ce que Cyrus respond à celuy qui le presse d’enhorter son armée sur le point d’une bataille : que les hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux sur le champ par une bonne harangue, non plus qu’on ne devient incontinent musicien pour avoir entendu une bonne chanson. Ce sont apprentissages qui ont à estre faicts avant la main, par longue et constante institution. Nous devons ce soing aux nostres, et cette assiduité de correction et d’instruction ; mais d’aller prescher le premier passant et regenter l’ignorance ou ineptie du premier rencontré, c’est un usage auquel je veux grand mal. »


Essais (Livre II, chapitre 12)

« Par le trouble que nostre jugement nous donne à nous mesmes, et l’incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu’il a son assiete bien mal assurée. Combien diversement jugeons nous des choses ? combien de fois changeons nous nos fantasies ? Ce que je tiens aujourd’huy et ce que je croy, je le tiens et le croy de toute ma croyance ; tous mes forces et tous mes ressorts empoignent cette opinion et m’en respondent sur tout ce qu’ils peuvent. Je ne sçaurois ambrasser aucune verité ny conserver avec plus de force que je fay celle cy. J’y suis tout entier, j’y suis voyrement ; mais ne m’est il pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d’avoir ambrassé quelque autre chose en cette mesme condition, que depuis j’aye jugée fauce ? Au moins faut il devenir sage à ses propres despans. Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu’aux autres ? N’est-ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide ? »


Essais (Livre III, chapitre 2)

« Je propose une vie basse, et sans lustre : C’est tout un, On attache aussi bien toute la philosophie morale, à une vie populaire et privee, qu’à une vie de plus riche estoffe : Chaque homme porte la forme entiere, de l’humaine condition.
Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque speciale et estrangere (…). Si le monde se plaint dequoy je parle trop de moy, je me plains dequoy il ne pense seulement pas à soy.
Mais est-ce raison, que si particulier en usage, je pretende me rendre public en cognoissance ? Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bastir des livres sans science ? Aumoins j’ay cecy selon la discipline, que jamais homme ne traicta subject, qu’il entendist ni cogneust mieux, que je fay celuy que j’ay entrepris : et qu’en celuy là je suis le plus sçavant homme qui vive. »


Essais (Livre I, chapitre 30)

« Je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage. Comme de vray nous n’avons autre mire de la verité, et de la raison, que l’exemple et idée des opinions et usages du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages de mesmes, que nous appellons sauvages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts : là où à la verité ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l’ordre commun, que nous devrions appeller plustost sauvages. (…)
Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n’est pas comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c’est pour representer une extreme vengeance. (…)
Je ne suis pas marry que nous remerquions l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais plutôt de ce que, jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu’à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu’il est trespassé. (…)
Nous les pouvons donc bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.(…)
Tout cela ne va pas trop mal : mais quoy ? ils ne portent point de haut de chausses. »


Essais (Livre II, chapitre 12)

« La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant à quant, la plus orgueilleuse. (…) C’est par la vanité de cette imagination qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur attribue ?
Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d’elle ? Nous nous entretenons de singeries reciproques. Si j’ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. (…)
Ce defaut qui empesche la communication d’entre elles et nous, pourquoy n’est il aussi bien à nous qu’à elles ? C’est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu’elles nous. Par ceste mesme raison elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n’est pas grand merveille, si nous ne les entendons pas, aussi nous entendons pas non plus les Basques et les Troglodytes. (…) Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, environ à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent : et nous elles.
55. Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d’excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter. (…) Elles ont un tres-grand avantage sur nous, de faire que nature par une douceur maternelle les accompaigne et guide, comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie, et qu’à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art, les choses necessaires à nostre conservation ; et nous refuse quant à quant les moyens de pouvoir arriver par aucune institution et contention d’esprit, à la suffisance naturelle des bestes : de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez, tout ce que peult nostre divine intelligence.
(…)
Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous du reste : tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et fortune pareille. »


Essais (Livre III, chapitre 13)

« La grandeur de l’ame n’est pas tant, tirer à mont, et tirer avant, comme sçavoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes. Il n’est rien si beau et legitime, que de faire bien l’homme et dûment. »


Essais (Livre I, chapitre 20)

« N’ayons rien si souvent en la tête que la mort à tous instants représentons-nous la à notre imagination et en tous visage. Au broncher d’un cheval, à la chute d’une tuile, à la moindre piqûre d’épingle, remâchons soudain : « eh bien quand ce serait la mort même? » et la dessus raidissons-nous et efforçons-nous. Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette notre allégresse est en butte à la mort et de combien de prises elle la menace. (…) Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris de mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n’est pas mal. »


Essais (Livre III, chapitre 13)

« Je me compose pourtant à la perdre sans regret : Mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien, de ne se desplaire à mourir qu’à ceux, qui se plaisent à vivre. Il y a du mesnage à la jouyr : je la jouis au double des autres : Car la mesure en la jouissance, depend du plus ou moins d’application, que nous y prestons. Principalement à cette heure, que j’apperçoy la mienne si briefve en temps, je la veux estendre en poix : Je veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie : et par la vigueur de l’usage, compenser la hastiveté de son escoulement. A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde, et plus pleine.(…) Quand je dance, je dance : quand je dors, je dors. Voire, et quand je me promeine solitairement en un beau verger, si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres quelque partie du temps : quelque autre partie, je les rameine à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjoinctes pour nostre besoing, nous soient aussi agréables. Et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par le désir: c’est injustice de corrompre ses règles.
Quand je vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne, jouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit relascher son ame, je dis que c’est la renforcer, sousmettant par vigueur de courage, à l’usage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s’ils avaient cru, que c’estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l’extraordinaire. Nous sommes de grands fous. Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous : je n’ay rien faict d’aujourd’huy. Quoy ? N’avez-vous pas vescu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. Si on m’eust mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je sçavoy faire. Avez vous sceu mediter et manier vostre vie ? vous avez faict la plus grande besoigne de toutes. »

#Montaigne