Peut-on retrouver le temps ?

Peut-on retrouver le temps ? C’est la grande question de nos vies. La grande question de chacune de nos vies, car nous partageons certainement le même sentiment frustrant de toujours manquer de temps. Nous avons le sentiment de manquer de temps pour les choses que nous avons à faire, sans même parler des choses que nous aimerions pouvoir faire. Et de fait, dans ce manque, il ne s’agit pas de quelque chose de superflu. Si nous manquons de temps, c’est que nos vies elles-mêmes nous manquent, car nos vies sont faites de temps. Avoir le sentiment de manquer toujours de temps et finir sa vie dans une frustration absolue, ce serait avoir le sentiment que nos vies nous ont manqué d’une certaine manière. Alors, pouvons nous espérer gagner une bataille dans ce combat qui semble perdu d’avance ? Pouvons-nous retrouver le temps et si oui, comment y parviendrons-nous ?

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Hegel, Phénoménologie de l’esprit

« A la question : qu’est-ce que le maintenant ? nous répondrons, par exemple : le maintenant est la nuit. Pour éprouver la vérité de cette certitude sensible, une simple expérience sera suffisante. Nous notons par écrit cette vérité ; une vérité ne perd rien à être écrite et aussi peu à être conservée. Revoyons maintenant à midi cette vérité écrite, nous devrons dire alors qu’elle s’est éventée. (…)

Sans doute le maintenant lui-même se conserve bien, mais comme un maintenant tel qu’il n’est pas la nuit ; de même à l’égard du jour qu’il est actuellement, le maintenant se maintient, mais comme un maintenant tel qu’il n’est pas le jour, ou comme un négatif en général. Ce maintenant (…) est déterminé comme ce qui demeure et se maintient par le fait qu’autre chose, à savoir le jour et la nuit, n’est pas.

On nous montre le maintenant, ce maintenant-ci. Maintenant ; il a déjà cessé d’être quand on le montre ; le maintenant qui est, est un autre que celui qui est montré, et nous voyons que le maintenant est justement ceci, de n’être déjà plus quand il est. Le maintenant comme il nous est montré est un passé, et c’est là sa vérité ; il n’a pas la vérité de l’être. Il y a donc bien ceci de vrai, qu’il a été ; mais ce qui a été n’a, en fait, aucunement l’être d’une essence. Il n’est pas, et c’est de l’être qu’il s’agissait.»


Bergson, Le Rire

« Ce que le peintre fixe sur la toile, c’est ce qu’il a vu en un certain lieu, certain jour, à certaine heure, avec des couleurs qu’on ne reverra pas. Ce que le poète chante, c’est un état d’âme qui fut le sien, et le sien seulement, et qui ne sera jamais plus. Ce que le dramaturge nous met sous les yeux, c’est le déroulement d’une âme, c’est une trame vivante de sentiments et d’événements, quelque chose enfin qui s’est présenté une fois pour ne plus se reproduire jamais. Nous aurons beau donner à ces sentiments des noms généraux ; dans une autre âme ils ne seront plus la même chose. Ils sont individualisés.»


Pascal, Pensées

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion au seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.»


Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre IV, Paragraphe 341

« Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement — et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : « Tu es un dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin ! »

Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t’écraserait ; la question, posée à propos de tout et de chaque chose, « veux-tu ceci encore une fois et encore d’innombrables fois ? » ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ?»


Nietzsche, La volonté de puissance

« Ma doctrine enseigne : « Vis de telle sorte que tu doives souhaiter de revivre, c’est le devoir — car tu revivras, en tout cas ! Celui dont l’effort est la joie suprême, qu’il s’efforce ! Celui qui aime avant tout le repos, qu’il se repose ! Celui qui aime avant tout se soumettre, obéir et suivre, qu’il obéisse ! Mais qu’il sache bien où va sa préférence et qu’il ne recule devant aucun moyen ! Il y va de l’éternité !»


Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 13 : De l’expérience

« Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire, et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. (…)

Nous sommes de grands fous. « Il a passé sa vie en oisiveté », disons-nous ; « Je n’ai rien fait d’aujourd’hui ». Quoi ! avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. « Si on m’eût mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je savais faire. » Avez-vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande besogne de toutes.

Pour se montrer et exploiter, Nature n’a que faire de fortune ; elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Avez-vous su composer vos moeurs : vous avez bien plus fait que ce celui qui a composé des livres. Avez-vous su prendre du repos, vous avez plus fait que celui qui a pris des empires et des villes. Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Je prends plaisir de voir un général d’armée au pied d’une brèche qu’il veut tantôt attaquer, se prêtant tout entier, détaché, à son dîner, à deviser entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirant à l’encontre de lui et de la liberté romaine, dérober à ses rondes quelque heure de nuit, pour lire et annoter Polybe en toute sécurité. C’est aux petites âmes ensevelies du poids des affaires, de ne s’en savoir purement démêler : de ne les savoir et laisser et reprendre. (…)

Il n’est rien si beau et si légitime que de faire bien l’homme et dument, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage c’est mépriser notre être…»


Kierkegaard, Trois discours sur des circonstances supposées

« Le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour ; que si l’on ne peut travailler la nuit, on peut agir le jour ; et comme le mot bref de la mort, l’appel concis mais stimulant de la vie, c’est : aujourd’hui même. Car la mort envisagée dans le sérieux est une source d’énergie comme nulle autre ; elle rend vigilant comme rien d’autre.

La mort incite l’homme charnel à dire : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Mais c’est là le lâche désir de vivre de la sensualité, ce méprisable ordre de choses où l’on vit pour manger et boire, et où l’on ne mange ni ne boit pour vivre. L’idée de la mort amène peut-être l’esprit plus profond à un sentiment d’impuissance où il succombe sans aucun ressort ; mais à l’homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l’exacte vitesse à observer dans la vie, et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l’énergie.

Alors le sérieux s’empare de l’actuel aujourd’hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante ; il n’écarte aucun moment comme trop court. (…) Car, en définitive, le temps est aussi un bien. Qui n’a entendu parler de la valeur infinie prise par un jour, et parfois même une heure, quand la mort a rendu le temps précieux ! La mort peut cela, mais l’homme instruit du sérieux peut aussi, grâce à la pensée de la mort, rendre le temps précieux, de sorte que le jour et l’année prennent une valeur infinie.»