Peut-on rire de ce qui n’est pas drôle ? Il y a dans chacune de nos vies des choses qui n’appellent pas a priori de notre part des manifestations de joie, d’enthousiasme ou d’allégresse. Il y a des choses qui dans nos vies ne nous font pas toujours sourire. De cela, faut-il accepter de rire ? Si l’on ne riait que de ce qui était déjà drôle, la question ne se poserait pas. La question se pose précisément parce qu’il y a des choses qui autour de nous et pour nous semblent proprement tragiques et qui pourtant parfois appellent de notre part le sourire ou bien même le rire ? Y a-t-il des choses dont il ne faut jamais rire ? Le rire est-il parfois interdit, indécent, maladroit ou mal venu ? Faut-il au contraire se libérer de tout ce qui pourrait nous peser par l’effort de l’ironie ? Peut-on rire de tout ?
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Rabelais, Gargantua
« Amis lecteurs, qui ce livre lisez,
Dépouillez-vous de toute affection ;
Et, le lisant, ne vous scandalisez :
Il ne contient ni mal ni corruption ;
Ici vous ne trouverez pas de perfection
Sauf, bien sûr, si l’on se met à rire ;
Autre sujet ne peut mon cœur choisir,
A la vue du chagrin qui vous mine et consomme
Mieux est de rire que de larmes écrire,
Pour ce que rire est le propre de l’homme. ».
Bergson, Le Rire
« Voici le premier point sur lequel nous appellerons l’attention. Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau ; mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que des hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule. Comment un fait aussi important, dans sa simplicité, n’a-t-il pas fixé davantage l’attention des philosophes ? (…)
Signalons maintenant, comme un symptôme non moins digne de remarque, l’insensibilité qui accompagne d’ordinaire le rire. Il semble que le comique ne puisse produire son ébranlement qu’à la condition de tomber sur une surface d’âme bien calme, bien unie. L’indifférence est son milieu naturel. Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion. Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d’une personne qui nous inspire de la pitié, par exemple, ou même de l’affection : seulement alors, pour quelques instants, il faudra oublier cette affection, faire taire cette pitié. Dans une société de pures intelligences on ne pleurerait probablement plus, mais on rirait peut-être encore ; tandis que des âmes invariablement sensibles, accordées à l’unisson de la vie, où tout événement se prolongerait en résonance sentimentale, ne connaîtraient ni ne comprendraient le rire. Essayez, un moment, de vous intéresser à tout ce qui se dit et à tout ce qui se fait, agissez, en imagination, avec ceux qui agissent, sentez avec ceux qui sentent, donnez enfin à votre sympathie son plus large épanouissement : comme sous un coup de baguette magique vous verrez les objets les plus légers prendre du poids, et une coloration sévère passer sur toutes choses. Détachez-vous maintenant, assistez à la vie en spectateur indifférent : bien des drames tourneront à la comédie. Il suffit que nous bouchions nos oreilles au son de la musique, dans un salon où l’on danse, pour que les danseurs nous paraissent aussitôt ridicules. Combien d’actions humaines résisteraient à une épreuve de ce genre ? et ne verrions-nous pas beaucoup d’entre elles passer tout à coup du grave au plaisant, si nous les isolions de la musique de sentiment qui les accompagne ? Le comique exige donc enfin, pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. »
Pascal, Pensées
« Car le rire, comme aussi la plaisanterie est une pure joie ; et par conséquent, pourvu qu’il ne soit pas excessif, il est bon par lui-même. Et ce n’est certes qu’une sauvage et triste superstition qui interdit de prendre du plaisir. Car, en quoi conviendrait-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? »
Hobbes, The Element of Laws
« La passion du rire n’est rien d’autre qu’une gloire soudaine, et dans ce sentiment de gloire, il est toujours question de se glorifier par rapport à autrui, de sorte que lorsqu’on rit de vous, on se moque de vous, on triomphe de vous et on vous méprise. »
Nietzsche, Fragments posthumes
« L’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire. L’animal le plus malheureux et le plus mélancolique est comme de bien entendu le plus allègre »
Nietzsche, Le Gai Savoir
« Prendre au sérieux. – L’intellect est chez presque tout le monde une machine pesante, obscure et gémissante qui est difficile à mettre en marche : ils appellent cela ” prendre la chose au sérieux ” quand ils veulent travailler et bien penser avec cette machine – oh ! Combien ce doit être pénible pour eux de ” bien penser ” ! La gracieuse bête humaine a l’air de perdre chaque fois sa bonne humeur quand elle se met à bien penser ; elle devient ” sérieuse ” ! Et, ” partout où il y a rires et joies, la pensée ne vaut rien ” : c’est là le préjugé de cette bête sérieuse contre tout ” gai savoir “. Eh bien ! Montrons que c’est là un préjugé !
Tu ne trouveras jamais celui qui saurait te railler, toi l’individu, entièrement, même dans ce que tu as de meilleur, celui qui saurait te faire apercevoir, suffisamment pour répondre à la vérité, ton incommensurable pauvreté de mouche et de grenouille ! Pour rire sur soi-même, comme il conviendrait de rire – comme si la vérité partait du cœur – les meilleurs n’ont pas encore eu jusqu’à présent assez de véracité, les plus doués assez de génie ! Peut-être y a-t-il encore un avenir pour le rire ! Ce sera lorsque, la maxime : ” l’individu n’est rien “, se sera incorporée à l’humanité, et que chacun pourra, à chaque moment, pénétrer dans le domaine de cette délivrance dernière, de cette ultime irresponsabilité. Peut-être alors le rire se sera-t-il allié à la sagesse, peut-être ne restera-t-il plus que le ” Gai Savoir “.
En attendant il en est tout autrement, en attendant la comédie de l’existence n’est pas encore ” devenue consciente ” à elle-même, en attendant c’est encore le temps de la tragédie, le temps des morales et des religions.
Que signifie cette apparition toujours nouvelle de ces fondateurs de morales et de religions, de ces instigateurs à la lutte pour les évaluations morales, de ces maîtres du remords et des guerres de religion ? Il va de soi que ces tragiques, eux aussi, bien qu’ils s’imaginent peut-être travailler dans l’intérêt de Dieu et comme envoyés de Dieu – eux aussi activent la vie de l’espèce, en activant la croyance en la vie. ” Il vaut la peine de vivre – ainsi s’écrie chacun d’eux – il y a quelque chose derrière et au-dessus d’elle, prenez garde ! ”
Il se présente alors, entouré d’une suite nombreuse de motifs, et veut, à toute force, faire oublier qu’il n’est au fond qu’impulsion, instinct, folie et manque de raisons. Il faut aimer la vie, car… ! Il faut que l’homme active sa vie et celle de son prochain, car… ! Et quels que soient encore tous ces ” il faut ” et ces ” car “, maintenant et dans l’avenir.
Le maître de Morale s’impose comme maître du but de la vie ; il invente pour cela une seconde et autre vie. Oui, il ne veut à aucun prix que nous nous mettions à rire de l’existence, ni de nous-même – ni de lui. Ses inventions et ses appréciations auront beau être folles et fantasques, il aura beau méconnaître la marche de la nature – quoi qu’il en soit, chaque fois que ” ce héros ” montait sur les planches quelque chose de nouveau était atteint, l’opposé épouvantable du rire, cette profonde émotion de plusieurs à la pensée : ” oui, il vaut la peine que je vive ! oui, je suis digne de vivre ! ”
Il ne faut pas nier qu’à la longue le rire, la raison et la nature ont fini par se rendre maîtres de chacun de ces grands maîtres en théologie : la courte tragédie a toujours fini par revenir à l’éternelle comédie de l’existence, et la mer au ” sourire innombrable ” finira par couvrir de ses flots la plus grande des tragédies. Mais malgré tout ce rire correcteur, somme toute, l’homme est devenu un animal étrange, qui se figure savoir pourquoi il existe, il ne peut pas prospérer sans une confiance périodique en la vie ! Et, toujours de nouveau, l’espèce humaine décrétera de temps en temps : ” Il y a quelque chose sur quoi l’on n’a absolument pas le droit de rire ! ” Mais nous aussi nous aurons notre temps ! »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
« Qui de vous peut en même temps rire et être élevé ?
Celui qui plane sur les plus hautes montagnes se rit de toutes les tragédies de la scène et de la vie.
Courageux, insoucieux, moqueur – ainsi nous veut la sagesse : elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier.
Vous me dites : ” La vie est dure à porter. ” Mais n’ayez donc pas l’air si fragiles !
Il est vrai que nous aimons la vie, mais ce n’est pas parce que nous sommes habitués à la vie, mais à l’amour.
Il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a toujours un peu de raison dans la folie.
Je ne pourrais croire qu’à un Dieu qui saurait danser.
Et lorsque j’ai vu mon démon, je l’ai trouvé sérieux, grave, profond et solennel : c’était l’esprit de lourdeur, – c’est par lui que tombent toutes choses.
Ce n’est pas par la colère, mais par le rire qu’on le tue. En avant, tuons l’esprit de lourdeur !
J’ai appris à marcher : depuis lors, je me laisse courir. J’ai appris à voler, depuis lors je ne veux pas être poussé pour changer de place.
Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je me vois au-dessous de moi, maintenant un dieu danse en moi.
Ainsi parlait Zarathoustra. »
Livre de l’Ecclésiaste
« Un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui a été planté, un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour démolir et un temps pour construire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour lancer des pierres et un temps pour en ramasser, un temps pour chercher et un temps pour perdre, un temps pour garder et un temps pour jeter, un temps pour déchirer et un temps pour coudre, un temps pour se taire et un temps pour parler, un temps pour pleurer et un temps pour rire. »