Vous vivez certainement des aventures exceptionnelles dans le quotidien de vos vies, mais il est aussi parfois nécessaire de sortir de l’ordinaire pour se réfugier, s’enfuir dans la poésie… C’est une chose bien étrange de voir la philosophie s’inquiéter de la poésie. Peut être aurons-nous ce soir l’occasion de vivre la controverse originaire qui a donné naissance à cette discipline de la pensée… Il n’en reste pas moins que nous avons besoin de cet ornement pour embellir nos vies. Peut-on vivre sans poésie ?
PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 5 juin 2023
VIDÉO : Regardez la Soirée du 5 juin 2023
Lettre au général X – Antoine de Saint-Exupéry
« En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2 – 33 avait émigré, ma voiture étant remisée exsangue dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle l’herbe des chemins. Les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 kms à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons n’avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la broutaient. Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m’a semblé que, toute ma vie, j’avais été un imbécile… Tout cela pour vous expliquer que cette existence grégaire au coeur d’une base américaine, ces repas expédiés debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les monoplaces de 2600 chevaux dans une bâtisse abstraite où nous sommes entassés à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le coeur. Ça aussi, comme les missions sans profit ou espoir de retour de Juin 1940, c’est une maladie à passer. Je suis « malade » pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voilà tout. Aujourd’hui, je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongé dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur. (…)
Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.
Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots…
Ah ! quel étrange soir, ce soir, quel étrange climat. Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visages. J’entends les postes de radio divers débiter leur musique de mirliton à ces foules désoeuvrées venues d’au-delà des mers et qui ne connaissent même pas la nostalgie. Désert de l’homme… »
La Fontaine, Deuxième discours à mme de la sablière
Je m’avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère et vole à tout sujet ;
Je vais de fleur en fleur et d’objet en objet.
Musset, Nuit de Mai
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du coeur :
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Platon, La République, livre IX
« La loi dit qu’il n’y a rien de plus beau que de garder le calme, autant qu’il se peut, dans le malheur, et de ne point s’en affliger, parce qu’on ne voit pas clairement le bien ou le mal qu’il comporte, qu’on ne gagne rien, par la suite, à s’indigner, qu’aucune des choses humaines ne mérite d’être prise avec grand sérieux (722), et que ce qui 604c devrait, dans ces conjonctures, venir nous assister le plus vite possible, en est empêché par le chagrin.
(…) Nous devons, selon le lot qui nous échoit, rétablir nos affaires par les moyens que la raison nous prescrit comme les meilleurs, et, lorsque nous nous sommes heurtés quelque part, ne pas agir comme les enfants qui, tenant la partie meurtrie, perdent le temps à crier, mais au contraire accoutumer sans cesse notre âme à aller aussi vite que possible soigner ce qui 604d est blessé, relever ce qui est tombé, et faire taire les plaintes par l’application du remède.
Voilà, certes, ce que nous avons de mieux à faire dans les accidents qui nous arrivent.
Or, c’est, disons-nous, le meilleur élément de nous-mêmes qui veut suivre la raison.
(…) Et celui qui nous porte à la ressouvenance du malheur et aux plaintes, dont il ne peut se rassasier, ne dirons-nous pas que c’est un élément déraisonnable, paresseux, et ami de la lâcheté ?
Nous le dirons, assurément. »
Platon, La République, livre IX
« Nous avons donc à considérer maintenant la tragédie et Homère qui en est le père, puisque nous entendons certaines personnes dire que les poètes tragiques sont versés dans tous les arts, dans toutes les choses humaines relatives à la vertu et au vice, et même dans les choses divines; il est en effet nécessaire, disent-elles, que le bon poète, s’il veut créer une belle oeuvre, connaisse les sujets qu’il traite, qu’autrement il ne serait pas capable de créer. Il faut donc examiner si ces personnes, étant tombées sur des imitateurs de ce genre, n’ont pas été trompées par la vue de leurs ouvrages, ne se rendant pas compte qu’ils sont éloignés au troisième degré du réel, et que, sans connaître la vérité, il est facile de les réussir (700) (car les poètes créent des fantômes et non des réalités) (…)
Or, crois-tu que si un homme était capable de faire indifféremment et l’objet à imiter et l’image, il choisirait de consacrer son activité à la fabrication des images, et mettrait cette occupation au premier plan de sa vie, comme s’il n’y avait pour lui rien de meilleur ?
– Non, certes.
Mais s’il était réellement versé dans la connaissance des choses qu’il imite, j’imagine qu’il s’appliquerait beaucoup plus à créer qu’à imiter, qu’il tâcherait de laisser après lui un grand nombre de beaux ouvrages, comme autant de monuments, et qu’il tiendrait bien plus à être loué qu’à louer les autres (701). (…)
Donc, pour quantité de choses, n’exigeons pas de comptes d’Homère ni d’aucun autre poète; ne leur demandons pas si tel d’entre eux a été médecin, et non pas seulement imitateur du langage des médecins, quelles guérisons on attribue à un poète quelconque, ancien ou moderne, comme à Asclépios, ou quels disciples savants en médecine il a laissés après lui, comme Asclépios a laissé ses descendants. De même, à propos des autres arts, ne les interrogeons pas, laissons-les en paix. Mais sur les sujets les plus importants et les plus beaux qu’Homère entreprend de traiter, sur les guerres, le commandement des armées, l’administration des cités, l’éducation de l’homme, il est peut-être juste de l’interroger et de lui dire : « Cher Homère, s’il est vrai qu’en ce qui concerne la vertu tu ne sois pas éloigné au troisième degré de la vérité – ouvrier de l’image, comme nous avons défini l’imitateur – si tu te trouves au second degré (702), et si tu fus jamais capable de connaître quelles pratiques rendent les hommes meilleurs ou pires, dans la vie privée et dans la vie publique, dis-nous laquelle, parmi les cités, grâce à toi s’est mieux gouvernée, comme 599e grâce à Lycurgue, Lacédémone, et grâce à beaucoup d’autres, nombre de cités grandes et petites ? Quel État reconnaît que tu as été pour lui un bon législateur et un bienfaiteur (703) ? L’Italie et la Sicile ont eu Charondas (704), et nous Solon, mais toi, quel État peut te citer ? Pourrait-il en nommer un seul ?– Je ne le crois pas, répondit Glaucon; les Homérides eux-mêmes n’en disent rien. Mais quelle guerre mentionne-t-on, à l’époque d’Homère, qui ait été bien conduite par lui, ou par ses conseils ? (…)
Mais si Homère n’a pas rendu de services publics dit-on au moins qu’il ait, de son vivant, présidé à l’éducation de quelques particuliers, qui l’aient aimé au point de s’attacher à sa personne, et qui aient transmis à la postérité un plan de vie homérique (…)
– Non, là encore, on ne rapporte rien de pareil; ( ..)
On le dit, en effet. Mais penses-tu, Glaucon, que si Homère eût été réellement en état d’instruire les hommes et de les rendre meilleurs – possédant le pouvoir de connaître et non celui d’imiter – penses-tu qu’il ne se serait pas fait de nombreux disciples qui l’auraient honoré et chéri ? (…)
– Ce que tu dis là, Socrate, me paraît tout à fait vrai.
Or donc, poserons-nous en principe que tous les poètes (710), à commencer par Homère, sont de simples imitateurs des apparences de la vertu et des autres sujets qu’ils traitent, mais que, pour la vérité, ils n’y atteignent pas : semblables en cela au peintre dont nous parlions tout à l’heure, qui dessinera une apparence de cordonnier, 601 sans rien entendre à la cordonnerie, pour des gens qui, n’y entendant pas plus que lui, jugent des choses d’après la couleur et le dessin ? (…)
Nous dirons de même, je pense, que le poète applique à chaque art des couleurs convenables, avec ses mots et ses phrases, de telle sorte que, sans s’entendre lui-même à rien d’autre qu’à imiter, auprès de ceux qui, comme lui, ne voient les choses que d’après les mots, il passe – quand il parle, en observant la mesure, le rythme et l’harmonie, soit de cordonnerie, soit d’art militaire, soit 601b de tout autre objet – il passe, dis-je, pour parler fort bien, tant naturellement et par eux-mêmes ces ornements ont de charme ! (…)
Ne ressemblent-elles pas aux visages de ces gens qui n’ont d’autre beauté que la fleur de la jeunesse, lorsque cette fleur est passée ? (…)
Or çà ! donc, considère ceci : le créateur d’images, l’imitateur, disons-nous, n’entend rien à la réalité, il ne 601c connaît que l’apparence, n’est-ce pas ? (…)
Nous pouvons donc à bon droit le censurer : il a commerce avec l’élément inférieur de l’âme, et non avec le meilleur. Ainsi, nous voilà bien fondés à ne pas le recevoir dans un État qui doit être régi par des lois sages, puisqu’il réveille, nourrit et fortifie le mauvais élément de l’âme, et ruine, de la sorte, l’élément raisonnable, comme cela a lieu dans une cité qu’on livre aux méchants en les laissant devenir forts, et en faisant périr les hommes les plus estimables; de même, du poète imitateur, nous dirons qu’il introduit un mauvais gouvernement dans l’âme de chaque individu, en flattant ce qu’il y a en elle 605c de déraisonnable, ce qui est incapable de distinguer le plus grand du plus petit, qui au contraire regarde les mêmes objets tantôt comme grands, tantôt comme petits, qui ne produit que des fantômes et se trouve à une distance infinie du vrai. »
Platon, La République, livre IX
« Si jamais un homme habile dans l’art de prendre divers rôles et de se prêter à toutes sortes d’imitation, venait dans notre État et voulait nous faire entendre ses poèmes, nous lui rendrions hommage comme à un être sacré, merveilleux, plein de charmes, mais nous lut dirions qu’il n’y a pas d’homme comme lui dans notre État, et qu’il ne peut y en avoir; et nous le congédierions après avoir répandu des parfums sur sa tête et l’avoir couronné de bandelettes et nous nous contenterions d’un poète et d’un faiseur de fables plus austère et moins agréable, mais plus utile, dont le ton imiterait le langage de la vertu, et qui se conformerait, dans sa manière de dire, aux règles que nous aurions établies en nous chargeant de l’éducation des guerriers.
Tel sera notre choix. »
Platon, La République, livre IX
« Nous ne demandons pas mieux aussi que d’entendre ses défenseurs officieux, qui, sans faire eux-mêmes des vers, sont amateurs de la poésie, nous montrer en prose qu’elle n’est pas seulement agréable, mais qu’elle est encore utile aux États et dans la pratique générale de la vie ; et nous les écouterons volontiers, car ce sera un vrai profit pour nous s’ils nous font voir qu’elle est aussi utile qu’agréable.
– (Glaucon) Oui, vraiment, nous y gagnerions.
Mais, s’ils ne peuvent venir à bout de nous le prouver, n’imiterons-nous pas, mon cher ami, la conduite des amants, qui se font violence pour s’arracher à leur passion, après qu’ils en ont reconnu le danger ? Grâce à l’amour que nous ont inspiré dès l’enfance pour cette poésie les belles institutions politiques où nous avons été élevés, nous ne demanderons pas mieux que d’avoir à la reconnaître pour très bonne et très amie de la vérité : mais tant qu’elle n’aura rien de bon à alléguer pour sa défense, nous l’écouterons en nous prémunissant contre ses enchantements par les raisons que je viens d’exposer, et nous prendrons garde de retomber dans la passion que nous avons ressentie pour elle étant jeunes, et dont le commun des hommes est atteint. Ainsi nous demeurerons persuadés qu’il ne faut pas prendre au sérieux cette espèce de poésie, comme si elle avait rien de sérieux elle-même et visait à la vérité, que tout homme qui craint pour le gouvernement intérieur de son âme, doit être en garde contre elle et ne l’écouter qu’avec précaution, qu’enfin il faut s’en tenir à tout ce que nous en avons dit.
– (Glaucon) J’y consens de grand cœur.
Car c’est un grand combat, mon cher Glaucon, oui, bien grand, et tout autre
qu’on ne l’imagine, celui où il s’agit de devenir bon ou méchant. »
Aristote, Poétique
« Nous allons parler et de la poésie elle-même, et de ses espèces ; dire quel est le rôle de chacune d’elles et comment on doit constituer les fables pour que la poésie soit bonne ; puis quel est le nombre, quelle est la nature des parties qui la composent…»
Baudelaire, Les Phares
« Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! »
Rilke, Lettres
« Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe. »
Rilke, Lettres
« Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. »
Rilke, Pour écrire un seul vers
« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »
Jean Gaufret, Héraclite et Parménide
« Nous assistons au matin de l’Occident à la plus étrange merveille, à savoir que : poésie et pensée puissent en venir parfois à se retrouver et à se rejoindre, à se rencontrer pour s’entendre en ce premier matin où les mots sont encore des signes. »