Vous êtes tous des gens sérieux. Mais, à vous tous, il est déjà arrivé un jour de jouer. La question que nous pouvons tenter de nous poser est celle que la raison pose à la légèreté, celle du sens de cette activité à laquelle nous nous occupons lorsqu’il nous arrive de laisser le libre jeu entrer dans nos vies. Quel est le sens de ce moment donné à ce qui n’a pas, semble-t-il, d’utilité véritable ? Quel est le sens de la gratuité d’un instant livré à l’activité du jeu ? Pourquoi jouer ?
PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 22 mai 2023
VIDÉO : Regardez la Soirée du 22 mai 2023
Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 6
« Si les activités sont les unes nécessaires et désirables en vue d’autres choses, et les autres désirables en elles-mêmes, il est clair qu’on doit mettre le bonheur au nombre des activités désirables en elles-mêmes et non de celles qui ne sont désirables qu’en vue d’autre chose : car le bonheur n’a besoin de rien, mais se suffit pleinement à lui-même. Or sont désirables en elles-mêmes les activités qui ne recherchent rien en dehors de leur pur exercice. (…) Parmi les jeux, ceux qui sont agréables fontaussi partie des choses désirables en soi : nous ne les choisissons pas en vue d’autres choses, car ils sont pour nous plus nuisibles qu’utiles, nous faisant négliger le soin de notre corps et de nos biens. Pourtant la plupart des hommes qui sont réputés heureux ont recours à des distractions de cette sorte, (…) et on pense d’ordinaire que les amusements procurent le bonheur pour la raison que les puissants de ce monde y consacrent leurs loisirs, — quoique sans doute la conduite de tels personnages n’ait en l’espèce aucune
signification. (…) Les enfants, aussi, s’imaginent que les choses qui ont pour eux-mêmes du prix sont d’une valeur incomparable. Si les gens dont nous parlons, qui ne ressentent aucun goût pour un plaisir pur et digne d’un homme libre, s’évadent vers les plaisirs corporels, nous ne devons pas croire pour cela que ces plaisirs sont plus souhaitables : (…) sont à la fois dignes de prix et agréables les choses qui sont telles pour l’homme de bien. (…)
Ce n’est donc pas dans le jeu que consiste le bonheur. Il serait en effet étrange que la fin de l’homme fût le jeu, et qu’on dût se donner du tracas et du mal pendant toute sa vie afin de pouvoir s’amuser ! Car pour le dire en un mot, tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur, qui est une fin en soi. Mais se dépenser avec tant d’ardeur et de peine en vue de s’amuser ensuite est, de toute évidence, quelque chose d’insensé et de puéril à l’excès ; au contraire, s’amuser en vue d’exercer une activité sérieuse, suivant le mot d’Anacharsis, voilà, semble-t-il, la règle à suivre. Le jeu est, en effet, une sorte de délassement, du fait que nous sommes incapables de travailler d’une façon ininterrompue et que nous avons besoin de relâche. Le délassement n’est donc pas une fin, car il n’a lieu qu’en vue de l’activité. Et la vie heureuse semble être celle qui est conforme à la vertu ; or une vie vertueuse ne va pas sans un effort sérieux et ne consiste pas dans un simple jeu. Et nous affirmons, à la fois, que les choses sérieuses sont moralement supérieures à celles qui font rire ou s’accompagnent d’amusement, et que l’activité la plus sérieuse est toujours celle de la partie meilleure de nous-mêmes ou celle de l’homme d’une moralité plus élevée. Par suite, l’activité de ce qui est meilleur est elle-même supérieure et plus apte à procurer le bonheur. »
Pascal, Pensées
117. « Les hommes s’occupent à suivre une balle et un lièvre. C’est le plaisir
mesme des Roys. »139. « Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde. Et cependant, qu’on s’en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point. Il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver et enfin de la mort et des maladies, qui sont inévitables. De sorte que s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit. Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu’ils ne se connaissent pas eux‑mêmes. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse et non pas la prise qu’ils recherchent. (…)
Ainsi l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose comme un billard et une
balle qu’il pousse suffisent pour le divertir. (…)Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez‑lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point, vous le rendez malheureux. On dira peut‑être que c’est
qu’il recherche l’amusement du jeu et non pas le gain. Faites‑le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche, un amusement languissant et sans passion l’ennuiera, il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui‑même en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effraient du visage qu’ils ont barbouillé. (…)Mais, direz‑vous, quel objet a‑t‑il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’aurait pu trouver jusqu’ici. Et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces
choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux‑là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connaissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seraient
plus s’ils avaient cette connaissance. »168. « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. »
397. « Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout, si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est sans hésiter. – Cela est admirable. Oui, il faut gager. Mais je gage peut-être trop. Voyons. Puisqu’il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n’aviez qu’à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s’il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d’une infinité de hasards il y en a un pour vous, s’il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner : mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti. Partout où est l’infini et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. »
453. « Cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, d’où vient qu’à ce moment il n’est point triste et qu’on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes ? Il ne faut pas s’en étonner. On vient de lui servir une balle et il faut qu’il la rejette à son compagnon. Il est occupé à la prendre à la chute du toit pour gagner une chasse. Comment voulez-vous qu’il pense à ses affaires ayant cette autre affaire à manier ? Voilà un soin digne d’occuper cette grande âme et de lui ôter toute autre pensée de l’esprit. Cet homme né pour connaître l’univers, pour juger de toutes choses, pour régler tout un État, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre. Et s’il ne s’abaisse à cela et veuille toujours être tendu il n’en sera que plus sot, parce qu’il voudra s’élever au-dessus de l’humanité et il n’est qu’un homme au bout du compte, c’est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien. Il n’est ni ange ni bête, mais homme. »
Montaigne, Essais, III, 5, 1380-1
« Qui n’a jouissance, qu’en la jouissance : qui ne gagne que du haut point : qui n’aime la chasse qu’en la prise : il ne lui appartient pas de se mêler à notre école. »
Montaigne, Essais, III, 5, 1380-1
« Je trouve que noz plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. (…) Tel pere est si sot, de prendre à bon augure d’une ame martiale, quand il voit son fils (…) affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson. Elles se germent là, et
s’eslevent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est une tres-dangereuse institution, d’excuser ces villaines inclinations, par la foiblesse de l’age, et legereté du subject. Premierement
c’est nature qui parle ; de qui la voix est lors plus pure et plus naifve, qu’elle est plus gresle et plus neufve. Secondement, la laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz aux espingles : elle depend de soy. Je trouve bien plus juste de conclurre ainsi : Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puis qu’il trompe aux espingles ? que, comme ils font ; Ce n’est qu’aux espingles : il n’auroit garde de le faire aux escutz. (…) J’ai toujours voulu, dans mon enfance, marcher droit sur les grands chemins, et avoir répugné de mesler ny tricotterie (“trichoterie”) ny ruse à mes jeux enfantins, (comme de vray il faut noter, que les jeux des enfants ne sont pas jeux : et les faut juger en eux, comme leurs plus serieuses actions) ; il n’est passetemps si leger, où je n’apporte intérieurement, et d’une propension naturelle, et sans estude, une extreme répugnance à tromper. Je manie les chartes pour les doubles, et tiens compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner et le perdre, contre ma femme et ma fille, m’est indifferent, comme lors que je me prends au jeu. En tout et partout, mes yeux suffisent à me maintenir en mon devoir : il n’y a rien qui me surveille de si pres, et que je respecte plus. »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
« L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ?
L’homme véritable veut deux choses : le danger et le jeu. C’est pourquoi il veut la femme, le jouet le plus dangereux.
L’homme doit être élevé pour la guerre, et la femme pour le délassement du
guerrier : tout le reste est folie. (…)Mieux que l’homme, la femme comprend les enfants ; mais l’homme est plus
enfant que la femme.
Dans tout homme véritable se cache un enfant – un enfant qui veut jouer…»
Nietzsche, Par delà le bien et le mal – Aphorismes, 94
« La maturité de l’homme, c’est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu
quand on était enfant. »
Huizinga, Homo ludens
« Sous l’angle de la forme, on peut donc, en bref, définir le
jeu comme une action libre, sentie comme fictive et située en dehors de la vie
courante, capable néanmoins d’absorber totalement le joueur (…). »« Dans le jeu, la distinction entre croyance et
simulation se dissout. »« [La poésie est] à la fois simultanément culte, divertissement solennel, jeu de
société, savoir-faire, énigme ou solution d’énigme, enseignement de sagesse,
persuasion, sorcellerie, divination, prophétie et compétition. »