Pourquoi pleurer ?

Ce n’est pas comme si nous n’avions pas beaucoup de raisons de nous lamenter. Mais à quoi sert de se lamenter ? De fait, il semble bien que sangloter ne serve à rien et que le fait même de pleurer ne change absolument rien à ce qui nous fait pleurer. Et pourtant nous pleurons. Avouons-le, nous pleurons tous. Cela nous est tous arrivé, à certains peut-être plus qu’à d’autres mais il nous est tous arrivé un jour d’être saisis par les larmes et d’éprouver cette expérience si singulière, si étrange qui consiste à pleurer en sachant très bien que cela ne sert à rien. Faut-il sécher ses larmes ? Faut-il se raviver ou au contraire se raviser et tenter de comprendre ce que veut dire cette expérience étonnante ? Pourquoi pleurer ?

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Paul Verlaine, Il pleure dans mon cœur
« Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine ! »


Rousseau, Lettre à d’Alembert
« J’entends dire que la tragédie mène à la pitié par la terreur ; soit, mais quelle est cette pitié ? Une émotion passagère et vaine qui ne dure pas plus que l’illusion qui l’a produite ; un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions, une pitié stérile qui se repaît de quelques larmes et n’a jamais produit le moindre acte d’humanité. Ainsi pleurait le sanguinaire Sylla au récit des maux qu’il n’avait pas faits lui-même. Ainsi se cachait le tyran de Phère au spectacle, de peur qu’on ne le vit gémir avec Andromaque et Priam, tandis qu’il écoutait sans émotion les cris de tant d’infortunes, qu’on égorgeait tous les jours par ses ordres. (…)
Si, comme le pense Diogène Laërce, le cœur s’attendrit plus volontiers à des maux feints qu’à des maux véritables, si les imitations du théâtre nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne le ferait la présence même des objets imités, (…) parce que les émotions sont plus faibles et ne vont pas jusqu’à la douleur que parce qu’elles sont pures et sans mélange d’inquiétude pour nous-mêmes. En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les droits de l’humanité, sans avoir plus rien à mettre du nôtre ; au lieu que les infortunés en personne exigeraient de nous des soins, des soulagements, des consolations, des travaux qui pourraient nous associer à leurs peines, qui coûteraient du moins à notre indolence et dont nous sommes bien aises d’être exemptés. 
Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans les fables, et pleurer des malheurs imaginaires, qu’a-t-on encore à exiger de lui ? N’est-il pas content de lui-même ? Ne s’applaudit-il pas de sa belle âme ? Ne s’est-il pas acquitté de tout ce qu’il doit à la vertu par l’hommage qu’il vient de lui rendre ? Que voudrait-on qu’il fit de plus ? Qu’il la pratiquât lui-même ? Il n’a point de rôle à jouer : il n’est pas Comédien. »


Rabelais, Pantagruel
« Amis lecteurs, qui ce livre lisez,
Despouillez vous de toute affection;
Et, le lisant, ne vous scandalisez:
Il ne contient mal ne infection.
Vray est qu’icy peu de perfection
Vous apprendrez, si non en cas de rire;
Aultre argument ne peut mon cueur elire,
Voyant le dueil qui vous mine et consomme :
Mieulx est de ris que de larmes escripre,
Pour ce que rire est le propre de l’homme.(…)
Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et perplexe? Ce fut Gargantua son père. Car, voyant d’un côté sa femme Badebec morte, et de l’autre son fils Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne savait que dire ni que faire, et le doute qui troublait son entendement était à savoir s’il devait pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joie de son fils. D’un côté et d’autre, il avait arguments sophistiques qui le suffoquaient car il les faisait très bien in modo et figura, mais il ne les pouvait souldre, et par ce moyen, demeurait empêtré comme la souris empeigée, ou un milan pris au lacet.
« Pleurerai-je ? disait-il. Oui, car pourquoi ? Ma tant bonne femme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au monde. Jamais je ne la verrai, jamais je n’en recouvrerai une telle : ce m’est une perte inestimable. O mon Dieu que t’avais-je fait pour ainsi me punir ? Que n’envoyas-tu la mort à moi premier qu’à elle ? car vivre sans elle ne m’est que languir. Ha ! Badebec, ma mignonne, m’amie (…) ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai. Ha ! pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée ! Ha, fausse mort, tant tu m’es malivole, tant tu m’es outrageuse, de me tollir celle à laquelle immortalité appartenait de droit ! » 
Et, ce disant, pleurait comme une vache; mais tout soudain riait comme un veau, quand Pantagruel lui venait en mémoire.
« Ho, mon petit fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que tu es joli et tant je suis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné un si beau fils, tant joyeux, tant riant tant joli. Ho, ho, ho, ho ! que je suis aise ! Buvons, ho ! laissons toute mélancolie ! Apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres, baille-leur ce qu’ils demandent ! Tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer (…). » 
Ce disant, ouït la litanie et les Mementos des prêtres qui portaient sa femme en terre, dont laissa son bon propos, et tout soudain fut ravi ailleurs, disant : 
« Seigneur Dieu, faut-il que je me contriste encore ? Cela me fâche, je ne suis plus jeune, je deviens vieux, le temps est dangereux, je pourrai prendre quelque fièvre; me voilà affolé. Foi de gentilhomme, il vaut mieux pleurer moins et boire davantage ! Ma femme est morte, et bien, par Dieu !, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs : elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieux n’est; elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités. Autant nous en pend à l’il. Dieu garde le demeurant ! Il me faut penser d’en trouver une autre. »

Épictète, le Manuel
« 16 – QUAND tu vois quelqu’un qui pleure, soit parce qu’il est en deuil, soit parce que son fils est au loin, soit parce qu’il a perdu ses biens, prends garde que ton imagination ne t’emporte et ne te séduise en te persuadant que cet homme est effectivement malheureux à cause de ces choses extérieures ; mais fais en toi-même cette distinction, que ce qui l’afflige, ce n’est point l’accident qui lui est arrivé, car un autre n’en est point ému, mais l’opinion qu’il en a. Si pourtant c’est nécessaire, ne refuse point de pleurer avec lui et de compatir à sa douleur par tes discours ; mais prends garde que ta compassion ne passe au dedans et que tu ne sois affligé véritablement. (…)
26 – Nous pouvons apprendre le dessein de la nature par les choses sur lesquelles nous ne sommes pas en différend entre nous. Par exemple, lorsque l’esclave de ton voisin a cassé une coupe ou quelque autre chose, tu ne manques pas de lui dire, pour le consoler, que c’est un accident très ordinaire. Sache donc que, quand on cassera une coupe qui est à toi, il faut que tu sois aussi tranquille que tu l’étais quand celle de ton voisin a été cassée. Transporte cette maxime aux choses plus importantes. Quand le fils ou la femme d’un autre meurt, il n’y a pas un homme qui ne dise que cela est attaché à l’humanité. Mais que le fils ou la femme de ce même homme vienne à mourir, aussitôt on n’entend que pleurs, que cris, que gémissements : « Que je suis malheureux ! Je suis perdu ! » Il faudrait cependant se rappeler les sentiments que nous éprouvons en apprenant que les mêmes accidents sont arrivés à d’autres. »

Claudel, Ballade
« Nous sommes partis bien des fois déjà, mais cette fois-ci est la bonne.
Adieu, vous tous à qui nous sommes chers, le train qui doit nous prendre n’attend pas.
Nous avons répété cette scène bien des fois, mais cette fois-ci est la bonne.
Pensiez-vous donc que je ne puis être séparé de vous pour de bon? alors vous
Voyez que ce n’est pas le cas.
Adieu, mère. Pourquoi pleurer comme ceux qui ont une espérance ?
Les choses qui ne peuvent être autrement ne valent pas une larme de nous.
Ne savez-vous pas que je suis une ombre qui passe, vous-même ombre et apparence ?
Nous ne reviendrons plus vers vous. »

Sénèque, Lettre à Lucilius – Lettre LXIII
« Tu es chagrin de la mort de Flaccus ton ami ; mais je ne voudrais pas t’en voir affecté plus qu’il ne convient. Ne pas l’être du tout, j’aurais peine à te le demander, tout sûr que je suis que ce serait le mieux. Mais à qui cette fermeté d’âme serait-elle donnée, sinon à l’homme qui s’est déjà mis fort au-dessus de la Fortune ? Cet homme même éprouverait alors un commencement d’émotion, mais rien qu’un commencement. Pour nous, on peut nous excuser de nous laisser aller aux larmes, si elles ne coulent pas avec excès, et si nous-mêmes savons les arrêter. Nos yeux ne doivent ni demeurer secs à la perte d’un ami, ni s’épuiser de larmes ; il faut pleurer, mais non se fondre de douleur. Tu trouves dure la loi que je t’impose (…). Veux-tu savoir d’où viennent les lamentations, les pleurs immodérés ? On veut afficher par là ses regrets : on ne cède pas à son affliction, on en fait parade. Ce n’est point pour ce qu’on souffre qu’on est triste. Déplorable folie ! De la prétention jusque dans les larmes ! « Eh quoi ! oublierai-je mon ami ? » Il est bien court, le souvenir que tu lui promets, s’il ne dure pas plus que ta douleur. Ce front si rembruni va s’éclaircir au moindre sujet de rire qu’offrira le hasard : je ne te renvoie pas même à cette longueur de temps qui adoucit tous les regrets et calme les plus violents désespoirs. Dès que tu cesseras de t’observer, ce fantôme de tristesse s’évanouira. À présent tu choies ta douleur, tu la choies, et encore t’échappe-t-elle ; plus elle est vive, plus elle cesse vite. Appliquons-nous à trouver des charmes au souvenir de nos amis perdus ; car on n’aime pas à revenir sur une pensée constamment douloureuse. Toutefois si c’est pour l’homme une loi nécessaire qu’il ne puisse sans un serrement de cœur se rappeler ces noms chéris ; cette émotion non plus n’est pas sans jouissance. En effet, suivant le mot de notre Attalus, « le souvenir d’un ami qui n’est plus a pour nous cette douceur un peu âpre qui plaît dans certains fruits ; comme en un vin trop vieux son amertume même nous flatte ; mais après quelque temps toute âpreté s’émousse, et le plaisir nous arrive sans mélange. (…)
Car je les ai possédés comme devant les perdre ; je les ai perdus comme les possédant encore. 
Prends donc, cher Lucilius, un parti qui convienne à tes sentiments d’équité : cesse de mésinterpréter le don que te fit la Fortune. Elle l’a repris, mais elle l’avait donné. Jouissons pleinement de nos amis : qui sait pour combien de temps ils nous sont laissés ? Songeons que de fois nous les quittâmes pour quelque lointain voyage ; combien, demeurant au même lieu, nous fûmes souvent sans les voir ; nous reconnaîtrons que de leur vivant la privation a été plus longue. Mais comment souffrir ces hommes qui après avoir tant négligé leurs amis les pleurent si lamentablement, et ne vous aiment que s’ils vous ont perdu ? »

Cioran, Inconvénient d’être né
« Les modernes ont perdu le sens du destin et, par là même, le goût de la lamentation. Au théâtre, on devrait, toute affaire cessante, ressusciter le chœur, et, aux funérailles, les pleureuses. »

Cioran, Des larmes et des saints
« Ce n’est pas la connaissance qui nous rapproche des saints, mais le réveil des larmes qui dorment au plus profond de nous-mêmes. Alors seulement, à travers elles, nous accédons à la connaissance et nous comprenons comment on peut devenir saint après avoir été un homme. (…) 
Au jugement dernier on ne pèsera que les larmes. (…)
 Toute vraie musique est issue de pleurs, étant née du regret du paradis. (…) 
Les philosophes ont le sang froid. Il n’y a de chaleur qu’au voisinage de Dieu. 
Celui dont l’émotion aux abords des cieux et des mers n’a pas frôlé les larmes, celui-là n’a pas hanté les parages troubles de la divinité. (…)
Le Paradis gémit au fond de la conscience, tandis que la mémoire pleure. Et c’est ainsi qu’on songe au sens métaphysique des larmes et à la vie comme le déroulement d’un regret. »

Homère, l’Odyssée
« Il disait : Pénélope sentait se dérober ses genoux et son cœur ; elle avait reconnu les signes évidents que lui donnait Ulysse ; pleurant et s’élançant vers lui et lui jetant les bras autour du cou et le baisant au front, son Ulysse, elle dit : «  Ulysse, excuse-moi !… toujours je t’ai connu le plus sage des hommes ! Nous comblant de chagrins, les dieux n’ont pas voulu nous laisser l’un à l’autre à jouir du bel âge et parvenir ensemble au seuil de la vieillesse !… Mais aujourd’hui, pardonne et sois sans amertume si, du premier abord, je ne t’ai pas fêté ! Dans le fond de mon cœur, veillait toujours la crainte qu’un homme ne me vînt abuser par ses contes ; il est tant de méchants qui ne songent qu’aux ruses ! (…) 
Mais tu m’as convaincue ! la preuve est sans réplique ! tel est bien notre lit ! (…) Tu vois : mon cœur se rend, quelque cruel qu’il soit ! »
Mais Ulysse, à ces mots, pris d’un plus vif besoin de sangloter, pleurait.
Il tenait dans ses bras la femme de son coeur, sa fidèle compagne ! »