Nous sommes tous vivants, mais cela ne va pas durer. Un jour, notre vie s’achèvera, et alors qu’adviendra-t-il ? Le vivant qu’est l’homme est d’abord un mortel, conscient de sa propre finitude, inquiet de ce qui restera de lui… Quelque chose pourrait-il bien rester de nous ? Que restera-t-il de ce que nous aurons construit, été, vécu ? Qu’est-ce qui échappe à la mort ?
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Épopée de Gilgamesh, Tablette VIII
« Enkidou, que les pistes de la Forêt des Cèdres te pleurent ! que ne cessent les lamentations sur toi ni la nuit ni le jour !
Que te pleurent les Anciens d’Ourouk aux remparts
que te pleurent les gens d’Ourouk
qui derrière nous
nous désignaient du doigt et nous bénissaient et que l’écho des pleurs
retentisse dans les campagnes que sur toi se lamentent l’ours et l’hyène le
tigre et le léopard, le chacal et le lion le cerf, les gazelles et tous les animaux
de la plaine.
Que sur toi se lamente les fleuve dont nous avons parcouru les rives.
Que te pleure le pur Euphrate où nous puisions notre eau.
Que sur toi se lamentent les guerriers d’Ourouk aux remparts, la ville où nous
avons tué le taureau céleste.
Que sur toi se lamentent ceux qui t’ont fait goûter le pain pour la première fois.
Que te pleurent les frères et les soeurs.
Écoutez-moi Anciens d’Ourouk sur Enkidou mon ami, amèrement je pleure
et me lamente.
Celui qui fut la hache de mon côté et la force de mon bras
le poignard de ma ceinture et le bouclier de ma défense
ma seule joie, et mon habit de fête.
Un démon impitoyable a surgi et m’a dérobé mon ami, mon petit frère
Ô Enkidou, mon ami, mon petit frère
ensemble nous avons vaincu les obstacles gravi le sommet des montagnes
[…]
Quel est donc ce sommeil profond qui maintenant te saisit et te domine ?
L’obscurité de la nuit t’enveloppe, et tu ne m’entends plus… »Tablette IX
« Et moi, dois-je mourir ? L’angoisse envahit mes entrailles ; la crainte de la
mort me fait parcourir la steppe.[…]
Ce qui est arrivé à mon ami me hante
Mon ami que j’aimais si fort
est devenu de l’argile
Et moi aussi, devrai-je me coucher
pour ne plus jamais me lever ?
Pourrais-je ne pas voir la mort
que je crains ? »Tablette X
« Où cours-tu, Gilgamesh ?
La vie que tu cherches,
Tu ne la trouveras pas.
Lorsque les dieux créèrent les hommes,
Et tous les animaux de la planète,
Ils leur ont fait cadeau de la mort.
Ils ont gardé pour eux la vie éternelle.
Mais toi Gilgamesh, que sans cesse ton ventre soit repu,
Sois joyeux nuit et jour.
Danse et joue.
Fais de chaque jour de ta vie,
Une fête de joie et de plaisir.
Flatte l’enfant qui te tient par la main,
Réjouis l’épouse qui est dans tes bras.
Voilà les seuls droits que possèdent les hommes
Où vas-tu Gilgamesh ? Où vas-tu Gilgamesh ? »
Borges, La proximité de la mer
Manuel Flores
Manuel Flores va mourir
Voilà une affaire banale ;
Mourir ça c’est une habitude
Que les gens ont sans trop de mal.
Et cependant pour moi c’est dur
De dire adieu à cette vie…Limites
Il y a une ligne de Verlaine dont je ne me rappellerai plus,
Il y a une rue toute proche qui est défendue à mes pas,
Il y a un miroir qui m’a vu pour la dernière fois,
Il y a une porte que j’ai fermée jusqu’à la fin du monde.
Parmi les livres de ma bibliothèque (je les ai devant mes yeux),
Il y en a forcément un que je n’ouvrirai jamais plus.
Cet été, j’aurai cinquante ans ;
La mort m’use, incessante…
Malherbe, Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille
Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin. […]
La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point nos rois…
La mort de Louis XIV, Saint Simon
Il leur dit : « Pourquoi pleurez-vous ? Est-ce que vous m’avez cru immortel ? »
Paul Verlaine, Sagesse, Beauté des femmes
Hommes durs ! Vie atroce et laide d’ici-bas !
Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats,
Quelque chose demeure un peu sur la montagne,
Quelque chose du coeur enfantin et subtil,
Bonté, respect ! Car, qu’est-ce qui nous accompagne,
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?
Arendt, La condition de l’homme moderne
« Les Grecs se préoccupèrent de l’immortalité parce qu’ils avaient conçu une
nature immortelle et des dieux immortels environnant de toutes parts les vies
individuelles des hommes mortels. Placés au coeur d’un cosmos où tout était immortel, la mortalité fut le sceau de l’existence humaine. Les hommes sont « les mortels », les seuls mortels existant, puisqu’à la différence des animaux ils n’existent pas uniquement comme membres d’une espèce dont l’immortalité est garantie par la procréation. La mortalité humaine vient de ce que la vie individuelle, ayant de la naissance à la mort une histoire reconnaissable, se détache de la vie biologique. Elle se distingue de tous les êtres par une course en ligne droite qui coupe, pour ainsi dire, le mouvement circulaire de la vie biologique. Voilà la mortalité : c’est se mouvoir en ligne droite dans un univers où rien ne bouge, si ce n’est en cercle.
Le devoir des mortels, et leur grandeur possible, réside dans leur capacité de produire des choses – oeuvres, exploits et paroles – qui mériteraient d’appartenir et, au moins jusqu’à un certain point, appartiennent à la durée
sans fin, de sorte que par leur intermédiaire les mortels puissent trouver place dans un cosmos où tout est immortel sauf eux. Aptes aux actions immortelles, capables de laisser des traces impérissables, les hommes, en dépit de leur
mortalité individuelle, se haussent à une immortalité qui leur est propre et prouvent qu’ils sont de nature ‘divine’ ».
Epicure, Lettre à Ménécée
« Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien relativement à nous. Il est en effet de l’essence d’un bien ou d’un mal quelconque d’être senti : or la mort est la privation de toute sensibilité. Par conséquent la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, en supprimant pour nous la perspective d’une durée infinie, et en nous enlevant le désir de l’immortalité. Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment compris que hors de la vie il n’y a rien de redoutable. On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre, non pas parce qu’elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui, actuelle et réelle, ne cause aucun mal. Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus.
[…] Aussi, voici quelle est l’attitude du sage quant à la longueur de la vie : de même que ce n’est pas toujours la nourriture la plus abondante que nous préférons, mais parfois la plus agréable, pareillement ce n’est pas toujours la
plus longue durée qu’on veut recueillir, mais la plus riche en agréments. Quant à ceux qui conseillent aux jeunes gens de bien vivre et au vieillards de bien finir, leur conseil est dépourvu de sens, non seulement parce que la vie a du bon même pour le vieillard, mais parce que le soin de bien vivre et celui de bien mourir ne font qu’un, puisque le dernier moment qui précède la mort appartient encore à la vie. »
Montaigne, Les Essais
« Qui a appris de mourir, il a désappris de servir. »
Platon, Phédon
XI. « Il suit de toutes ces considérations, poursuivit-il, que les vrais philosophes doivent penser et se dire entre eux des choses comme celles-ci : Il semble que la mort est un raccourci qui nous mène au but, puisque, tant que nous
aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n’atteindrons jamais complètement ce que nous désirons et nous disons que l’objet de nos désirs, c’est la vérité. […]
Il intervient sans cesse dans nos recherches, y jette le trouble et la confusion et nous paralyse au point qu’il nous rend incapables de discerner la vérité. Il nous est donc effectivement démontré que, si nous voulons jamais avoir une
pure connaissance de quelque chose, il nous faut nous séparer de lui et regarder avec l’âme seule les choses en elles-mêmes. Nous n’aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et dont nous sommes amoureux, la sagesse, qu’après notre mort, ainsi que notre raisonnement le prouve, mais pendant notre vie, non pas. (…) Voilà, j’imagine, Simmias, ce que doivent penser et se dire entre eux tous les vrais amis du savoir. N’es-tu pas de cet avis ?— Absolument, dit Simmias. »
XII. « Séparer le plus possible l’âme du corps, l’habituer à se rassembler elle-même en elle-même à partir de tous les points du corps, à se ramasser et à vivre, dans le moment présent comme dans celui à venir, isolée en elle-même autant qu’elle le peut, travaillant à se délier du corps comme on se délie de ses chaînes. »
XXIII. « Elle est complète dès à présent, Simmias et Cébès, repartit Socrate, si vous voulez bien joindre cette preuve-ci à celle que nous avons approuvée précédemment… […] La preuve que vous demandez a déjà été donnée. »
XXIV. « Je vois bien cependant que Cébès et toi, vous seriez bien aises d’approfondir encore davantage la question, et que vous craignez, comme les enfants, qu’au moment où l’âme sort du corps, le vent ne l’emporte et ne la dissipe réellement, surtout lorsqu’à l’heure de la mort le temps n’est pas calme, mais qu’il souffle un grand vent.
Sur quoi Cébès, se mettant à rire : «Prends que nous avons peur, Socrate, dit-il, et tâche de nous persuader, ou plutôt imagine-toi, non que nous ayons peur, mais que peut-être il y a en nous un enfant que ces choses-là effraient,
et tâche de le persuader de ne pas craindre la mort comme un croquemitaine.— Eh bien, dit Socrate, il faut lui chanter des incantations tous les jours jusqu’à ce qu’il soit exorcisé.
— Où trouver, Socrate, répliqua-t-il, un bon enchanteur contre ces frayeurs, quand toi, dit-il, tu nous abandonnes ?
— La Grèce est vaste, Cébès, répliqua-t-il, et il s’y trouve des hommes excellents ; nombreuses aussi sont les races des barbares. Il faut fouiller tous ces pays pour chercher cet enchanteur, sans épargner votre argent ni vos peines ; car il n’est rien pour quoi vous puissiez dépenser votre argent plus à propos. Mais il faut aussi le chercher vous-mêmes les uns chez les autres ; car il se peut que vous ne trouviez pas non plus facilement des gens plus capables que vous de pratiquer ces enchantements.
— C’est ce que nous ferons, dit Cébès. »
LXIII. « […] Que cela vaut la peine d’en courir le risque, car le risque est beau. »
Kierkegaard, Ou bien… Ou bien
« Mais Socrate ! Il laisse objectivement ouvert le problème de savoir s’il y a une immortalité. Doutait-il donc, par rapport à un penseur moderne à trois preuves ? En aucune façon. Sur ce « si », il joue toute sa vie, il risque la mort et il dispose sa vie entière avec la passion de l’infini, de telle façon qu’elle sera acceptable si il y a une immortalité. Peut-on trouver une meilleure preuve de l’immortalité de l’âme” ? »
« Socrate, notait-il, a justement le mérite infini d’être un penseur existant et non pas un esprit spéculatif qui oublie ce que c’est que d’exister. »
Platon, Apologie de Socrate
« Socrate : “Mais voici déjà l’heure de partir, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ?” ».
Jankelevitch, La mort
« Qu’est-ce qui vaut le mieux : une éphémère fleur fraîche dans un jardin ou une éternelle fleur séchée dans un herbier ? »