Nous avons cherché à connaître la vérité, et pour cela, nous nous sommes tournés vers les choses qui sont, de manière à faire en sorte que notre esprit s’ajuste à la réalité. Nous avons cherché ce qui existe : ne serait-il pas utile aussi de connaître ce qui n’est pas. Il y a là comme un jeu d’esprit, comme un paradoxe, mais ce paradoxe n’est-il pas plus sérieux qu’il n’y paraît ? De fait, nos vies sont remplies de réalités consistantes, et peut-être aussi d’illusions, de fictions, d’apparences, de choses auxquelles on ne saurait conférer sérieusement une existence. Nous allons croiser ce qui manque de réalité. Qu’est-ce qui n’existe pas ?
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Parménide, Poème “De la Nature”
« Allons, je vais te dire – et toi, prête l’oreille à ma parole et garde-la bien en toi –
quelles sont les seules voies de recherche, les seules que l’intelligence puisse concevoir :
l’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité ;
l’autre, que l’être n’est pas, et que le non-être est forcément,
route où je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer ;III – car le pensé et l’être sont une même chose. (…)
C’est une même chose que penser, et la pensée affirmant : “est” ;
car, en dehors de l’être, en quoi il est énoncé,
tu ne trouveras pas le penser ; rien n’est ni ne sera
en-dehors de ce qui est. La destinée l’a enchaîné
pour être universel et immobile ; son nom est Tout. (…)V – II m’est indifférent de commencer d’un côté ou de l’autre ; car en tout cas, je reviendrai à ce même point. »
Aristote
« L’être se dit en plusieurs sens, comme nous l’avons expliqué précédemment. (…) Quand nous demandons de quelle qualité est ceci, nous disons que c’est bon ou mauvais, et non pas que c’est grand de trois coudées ou que c’est un homme ; mais quand nous demandons ce que c’est, nous ne répondons pas que c’est blanc, chaud ou grand de trois coudées, mais seulement que c’est un homme ou un dieu. »
Robert Desnos, La fourmi
« Une fourmi de dix-huit mètres
Avec un chapeau sur la tête
ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canards
ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi parlant français,
Parlant latin et javanais
ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Eh ! Pourquoi pas ? »
Leibniz, Théodicée, I, 44
« Jamais rien n’arrive sans qu’il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c’est-à-dire qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon. »
Descartes, Discours de la méthode, IV
« Revenant à examiner l’idée que j’avais d’un être parfait, je trouvais que l’existence y était comprise, en même façon qu’il est compris en celle d’un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d’une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment ; et que, par conséquent, il est pour le moins aussi certain, que Dieu, qui est cet Être parfait, est ou existe, qu’aucune démonstration de géométrie le saurait être. »
Descartes, Méditations métaphysiques
« Je trouve manifestement que l’existence ne peut non plus être séparée de l’essence de Dieu, que de l’essence d’un triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l’idée d’une montagne l’idée d’une vallée ; en sorte qu’il n’y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c’est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l’existence (c’est-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui n’ait point de vallée. »
Pascal
« Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. »
Pascal
« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible, si elle ne va jusqu’à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?»
Kant, Critique de la raison pure
« Etre n’est évidemment pas un prédicat réel, c’est-à-dire un concept de quoi que ce soit qui puisse s’ajouter au concept d’une chose. Il est uniquement la position d’une chose ou de certaines déterminations en soi. La proposition : Dieu est omnipotent contient deux concepts qui ont leurs objets : Dieu est omnipotence ; le petit mot : est n’est pas encore un prédicat de plus, mais seulement ce qui met le prédicat en relation avec le sujet. Or si je prends le sujet (Dieu) avec tous ses prédicats ensemble (auxquels l’omnipotence appartient également) et que je dise : Dieu est, ou : il est un Dieu, je ne pose aucun prédicat nouveau du concept de Dieu, mais seulement le sujet en lui-même. (…)
Et ainsi le réel ne contient rien de plus que le simplement possible. Cent thalers réels ne contiennent pas la moindre chose de plus que cent thalers possibles. (…) Mais, pour mon état de fortune, cela fera plus avec cent thalers réels qu’avec leur simple concept (c’est-à-dire leur simple possibilité).
Quand donc je pense une chose, quels et si nombreux que soient les prédicats au moyen desquels je veux la penser (même en la déterminant complètement), par cela seul que j’ajoute que cette chose existe, je n’ajoute rien à cette chose. Car autrement ce ne serait plus la même chose qui existerait mais quelque chose de plus que ce que j’ai pensé dans le concept, et je ne pourrais plus dire que c’est exactement l’objet de mon concept qui existe. »
Thomas More, L’Utopie
« Il n’en faut point pour agiter nostre ame : une resverie sans corps et sans suject la regente et l’agite. Que je me jette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m’y forge des commoditez et des plaisirs desquels mon ame est reellement chatouillée et resjouye. Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques qui nous alterent et l’ame et le corps… (…) Enquerez vous à vous où est l’object de cette mutation : est il rien, sauf nous, en nature, que l’inanité sustante, sur quoy elle puisse ? (…) C’est priser sa vie justement ce qu’elle est, de l’abandonner pour un songe… »
Bernanos, Préface des Cimetières
« Compagnons inconnus, vieux frères, nous arriverons ensemble, un jour, aux portes du royaume de Dieu. Troupe fourbue, troupe harassée, blanche de la poussière de nos routes, chers visages durs dont je n’ai pas su essuyer la sueur, regards qui ont vu le bien et le mal, rempli leur tâche, assumé la vie et la mort, ô regards qui ne se sont jamais rendus ! Ainsi vous retrouverai-je, vieux frères. Tels que mon enfance vous a rêvés. Car j’étais parti à votre rencontre, j’accourais vers vous. Au premier détour, j’aurais vu rougir les feux de vos éternels bivouacs. Mon enfance n’appartenait qu’à vous. Peut-être, un certain jour, un jour que je sais, ai-je été digne de prendre la tête de votre troupe inflexible. (…) Chemins du pays d’Artois, à l’extrême automne, fauves et odorants comme des bêtes, sentiers pourrissants sous la pluie de novembre, grandes chevauchées des nuages, rumeurs du ciel, eaux mortes… J’arrivais, je poussais la grille, j’approchais du feu mes bottes rougies par l’averse. L’aube venait bien avant que fussent rentrés dans le silence de l’âme, dans ses profonds repaires, les personnages fabuleux encore à peine formés, embryons sans membres, Mouchette et Donissan, Cénabre, Chantal, et vous, vous seul de mes créatures dont j’ai cru parfois distinguer le visage, mais à qui je n’ai pas osé donner de nom – cher curé d’un Ambricourt imaginaire. Étiez-vous alors mes maîtres? Aujourd’hui même, l’êtes-vous ? Oh ! je sais bien ce qu’a de vain ce retour vers le passé. Certes, ma vie est déjà pleine de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus. Et pourtant, l’heure venue, c’est lui qui reprendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu’à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ralliant la troupe en désordre, entrera le premier dans la Maison du Père. »
Alain
« Car exister est tout, et ne pas exister n’est rien. »
Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques
« Dans la langue de l’abstraction, ce qui constitue la difficulté de l’existence et de l’existant, bien loin d’être éclairci, n’apparaît à vrai dire, jamais ; justement parce que la pensée abstraite est sub specie aeterni [sous forme éternelle], elle fait abstraction du concret, du temporel, du devenir de l’existence, de la détresse de l’homme, posé dans l’existence par un assemblage d’éternel et de temporel. Si maintenant on veut admettre que la pensée abstraite est la plus haute, il s’ensuit que la science et les penseurs sortent fièrement de l’existence et ne nous laissent à nous autres hommes que le pire à supporter. Oui, il en résulte aussi quelque chose pour le penseur abstrait lui-même, à savoir qu’étant aussi après tout un homme existant, il doit être distrait de telle ou telle manière.
L’embarras de la pensée abstraite se montre précisément dans toutes les questions d’existence, où l’abstraction escamote la difficulté et la met de côté, puis se vante de tout expliquer. Elle explique même l’immortalité, et, voyez, cela va tout à fait bien en ce que immortalité devient identique à l’éternité, cette éternité qui est essentiellement le plan de la pensée. Quant à savoir si un individu existant est immortel, ce qui est justement la difficulté, la pensée abstraite ne s’en soucie pas. Elle est désintéressée, mais la difficulté de l’existence consiste en l’intérêt infini que porte à l’existence celui qui existe. La pensée abstraite m’aide donc à obtenir l’immortalité en ce qu’elle me met à mort en tant qu’individu séparé, et, ensuite, me fait immortel. Elle me vient donc en aide à peu près comme le Docteur de Holberg [La chambre de l’accouchée, acte III, scène V] qui avec sa médecine prenait la vie à son patient — mais aussi chassait la fièvre. Si donc on considère un penseur abstrait qui ne veut pas se tirer au clair et s’avouer à lui-même comment se comporte sa pensée abstraite à l’égard du fait qu’il est un homme existant, il fait, même s’il est très fort, une impression comique, car il est sur le point de cesser d’être un homme. Tandis qu’un homme véritable, synthèse de fini et d’infini, a justement sa réalité dans le maintien de cette synthèse et a un intérêt infini dans l’existence, un tel penseur abstrait est au contraire un être double : d’une part un être fantastique qui vit dans la pure abstraction, et de l’autre une parfois triste figure de professeur qui est mis de côté par cet être abstrait, comme on met sa canne dans un coin. Quand on lit la biographie d’un tel homme (car ses écrits peuvent être remarquables), on a parfois le frisson à la pensée de ce que c’est pourtant que d’être un homme. Qu’une dentellière fasse les plus ravissantes dentelles, il est pourtant triste de penser à cette misérable personne, et, de même, comique est l’effet produit par la vue d’un penseur qui, malgré toute sa prétention, a une existence personnelle de pauvre diable, qui se marie sans doute, mais ne connaît ni ne sent la puissance de l’amour, dont le mariage est donc aussi impersonnel que la pensée, dont la vie personnelle s’écoule sans passion et sans luttes pathétiques, et qui, en bon philistin, ne s’occupe que de savoir quelle est l’université qui offre le meilleur traitement. […]. »