Il y a encore un peu de bruit… et le son de cette musique…. Mais dans un instant, nous n’entendrons plus rien ou presque plus rien. Et ce sera le silence, le grand silence nécessaire pour que la réflexion commence. Le silence est la condition pour qu’une parole soit entendue, la condition pour qu’un bruit se fasse entendre. Mais le silence pourrait-il être lui aussi être quelque chose qu’il faut écouter ? Le silence fait partie de nos vies, parfois nous voudrions l’en chasser, parfois au contraire, nous le recherchons, mais dans tous les cas, a-t-il quelque chose à nous enseigner ? Que dit le silence ?
PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 5 décembre 2022
VIDÉO : Regardez la Soirée du 5 décembre 2022
Lévi-Strauss, Tristes tropiques
« La nature est silence. »
Pascal
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »
Héraclite l’obscur
« La nature aime à se cacher. »
Cicéron
« Dixeram de re publica ut sileremus. »
Montaigne, Essais
« Un Ambassadeur de la ville d’Abdere, apres avoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda : Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que je rapporte à nos citoyens ? que je t’ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot : voila pas un taire parlier et bien intelligible ? (…)
Il n’est mouvement, qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et un langage publique : Qui fait, voyant la varieté et usage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost estre jugé le propre de l’humaine nature. Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing : et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes : et les sciences qui ne s’exercent et ne s’expriment que par iceux : Et les nations que Pline dit n’avoir point d’autre langue. »
Foucault, Histoire de la sexualité I
« Mais ce n’est pas pour autant une pure et simple mise au silence. C’est plutôt un nouveau régime des discours. On n’en dit pas moins, au contraire. Mais on le dit autrement ; ce sont d’autres gens qui le disent, à partir d’autres points de vue et pour obtenir d’autres effets. Le mutisme lui même, les choses qu’on se refuse à dire ou qu’on interdit de nommer, la discrétion qu’on requiert entre certains locuteurs, sont moins la limite absolue du discours, l’autre côté dont il serait séparé par une frontière rigoureuse, que des éléments qui fonctionnent à côté des choses dites, avec elles et par rapport à elles dans des stratégies d’ensemble. Il n’y a pas à faire de partage binaire entre ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas ; il faudrait essayer de déterminer les différentes manières de ne pas les dire, comment se distribuent ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas en parler, quel type de discours est autorisé ou quelle forme de discrétion est requise pour les uns et les autres. Il n’y a pas un, mais des silences et ils font partie intégrante des stratégies qui sous-tendent et traversent les discours. »
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 20
« L’Aphasie est donc une certaine situation de l’âme par laquelle nous nous abstenons de prononcer, ou de […] l’affirmation, et […]la négation […] une certaine disposition présente, suivant laquelle nous disons que nous ne prononçons ni pour ni contre quoi que ce soit. […] Quand nous usons de l’Aphasie, nous ne prétendons pas que les choses soient telles de leur nature, qu’elles produisent nécessairement l’Aphasie ; mais seulement que, quand nous en usons, nous sommes affectés de manière que nous ne prononçons rien, sur telles ou telles questions.
[…] Nous n’affirmons ni ne nions rien de ce que l’on prétend assurer dogmatiquement sur des choses douteuses : mais à l’égard des choses qui nous meuvent, qui agissent sur nous comme sur des sujets passifs, et qui nous contraignent ainsi de donner notre assentiment, nous cédons et nous acquiesçons.
»
Lamartine, La mort du loup
« A voir ce que l’on fut sur terre, et ce qu’on laisse,
Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse. »
Bernanos, Journal d’un curé de campagne
« Garder le silence, quel mot étrange ! C’est le silence qui nous garde.. »
Hugo, Contemplations, Ce que dit la bouche d’ombre
« Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route ;
Que, de l’astre au ciron, l’immensité s’écoute ;
Que tout a conscience en la création ;
Et l’oreille pourrait avoir sa vision,
Car les choses et l’être ont un grand dialogue.
Tout parle, l’air qui passe et l’alcyon qui vogue,
Le brin d’herbe, la fleur, le germe, l’élément.
T’imaginais-tu donc l’univers autrement ?
(Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,
Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre,
L’orage, le torrent roulant de noirs limons,
Le rocher dans les flots, la bête dans les monts,
La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre,
Et qu’il n’aurait rien mis dans l’éternel murmure ?
Crois-tu que l’eau du fleuve et les arbres des bois,
S’ils n’avaient rien à dire, élèveraient la voix ?
Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte ?
Crois-tu que l’océan, qui se gonfle et qui lutte,
Serait content d’ouvrir sa gueule jour et nuit
Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,
Et qu’il voudrait rugir, sous l’ouragan qui vole,
Si son rugissement n’était une parole ?
Crois-tu que le tombeau, d’herbe et de nuit vêtu,
Ne soit rien qu’un silence ? et te figures-tu
Que la création profonde, qui compose
Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,
De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,
Ne sait ce qu’elle dit quand elle parle à Dieu ?
Crois-tu qu’elle ne soit qu’une langue épaissie ?
Crois-tu que la nature énorme balbutie,
Et que Dieu se serait, dans son immensité,
Donné pour tout plaisir, pendant l’éternité,
D’entendre bégayer une sourde-muette ?)
Non, l’abîme est un prêtre et l’ombre est un poëte ;
Non, tout est une voix et tout est un parfum ;
Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un ;
Une pensée emplit le tumulte superbe.
Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le verbe.
Tout, comme toi, gémit ou chante comme moi ;
Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
Tout parle ? Écoute bien. C’est que vents, ondes, flammes
Arbres, roseaux, rochers, tout vit !
Tout est plein d’âmes. »
Saint François de Sales
« Le bruit ne fait pas de bien, et le bien ne fait pas de bruit.»
Saint François de Sales
« “Le silence et le secret ! Il faudrait leur élever des autels d’universelle adoration (si ces jours étaient de ceux où l’on élève encore des autels). Le silence est l’élément dans lequel se forment les grandes choses, pour qu’enfin elles puissent émerger, parfaites et majestueuses, à la lumière de la vie qu’elles vont dominer.”
“Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter l’âme de la même manière qu’un chiffre ou un numéro d’ordre représente une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire ; et si dans ces moments nous résistons aux ordres invisibles et pressants du silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu l’occasion d’écouter une autre âme et de donner un instant d’existence à la nôtre. (…) Aussi sommes-nous très avares du silence ; et (même) les plus imprudents d’entre nous ne se taisent pas avec le premier venu. L’instinct des vérités surhumaines que nous possédons tous nous avertit qu’il est dangereux de se taire avec quelqu’un que l’on désire ne pas connaître ou que l’on n’aime point ; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s’il a eu un moment l’occasion d’être actif, ne s’efface jamais, et la vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n’est faite que de silence. (…) Ce qu’avant tout vous vous rappellerez d’un être aimé profondément, ce n’est pas les paroles qu’il a dites ou les gestes qu’il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c’est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes.”
“Et c’est parce qu’aucun de nous n’ignore cette sombre puissance et ses jeux dangereux que nous avons uue peur si profonde du silence. (…) Nous usons une grande partie de notre vie à rechercher les lieux où le silence ne règne pas. Dès que deux ou trois hommes se rencontrent, ils ne songent qu’à bannir l’invisible ennemi, car combien d’amitiés ordinaires n’ont d’autres fondements que la haine du silence ?”
“Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent.”
“Nous ne pouvons nous faire une idée exacte de celui qui ne s’est jamais tu. On dirait que son âme n’a pas eu de visage. « Nous ne nous connaissons pas encore, m’écrivait quelqu’un que j’aimais entre tous, nous n’avons pas encore osé nous taire ensemble. » Et c’était vrai ; déjà nous nous aimions si profondément que nous avions eu peur de l’épreuve surhumaine. Et chaque fois que le silence, ange des vérités suprêmes, descendait entre nous, nos âmes à genoux semblaient demander grâce et implorer encore quelques heures de mensonges innocents, quelques heures d’ignorance ou quelques heures d’enfance… Et néanmoins il faut que son heure vienne. Il est le soleil de l’amour et il mûrit les fruits de l’âme, comme l’autre soleil les fruits de notre terre. Mais ce n’est pas sans raison que les hommes le redoutent ; car on ne sait jamais quelle sera la qualité du silence qui va naître. Si toutes les paroles se ressemblent, tous les silences diffèrent, et la plupart du temps, toute une destinée dépend de la qualité de ce premier silence que deux âmes vont former. (…) C’est qu’ils savent aussi que tout le reste était des jeux d’enfant tout autour de l’enceinte, et que c’est maintenant que les murailles tombent et que l’existence est ouverte. Leur silence vaudra ce que valent les dieux qu’ils renferment.” »