Que gagne-t-on à perdre son temps ? Le temps est sans doute l’un des biens les plus précieux que nous puissions posséder. Et pourtant nous ne le possédons jamais tant que nous puissions être certains de ne le perdre jamais. Que gagne-t-on à disposer de ce temps qui est devant nous, de ce temps que nous possédons et que nous dépensons nécessairement puisque de toutes façons il court ? Que gagne-t-on à vivre d’un temps qui soit totalement maitrisé ou au contraire à relâcher dans notre temps des actions de notre présent ? Faut-il tenter de tout contrôler du temps qui passe sans nous ? Ou faut-il au contraire le garder pour soi ? Que gagne-t-on à perdre son temps ?
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Marc Aurèle, Pensées pour moi-même
« Le matin, quand tu as de la peine à te réveiller, aie cette pensée présente à l’esprit : je m’éveille pour faire œuvre d’homme ; m’irriterai-je encore à l’idée d’aller faire ce pour quoi je suis né, et pour quoi j’ai été mis dans le monde ? ou bien ai-je été créé pour jouir de la chaleur, couché dans mes couvertures ? — Mais c’est plus agréable. — Es-tu donc né pour ce qui est agréable ? Pour tout dire, es-tu un être passif, ou fait pour l’action ? Ne vois-tu pas les plantes, les petits oiseaux, les fourmis, les araignées, les abeilles faire leur travail et, à leur manière, contribuer à l’œuvre d’où sort le monde ? Et après cela tu refuses, toi, de faire ce qui est l’œuvre de l’homme ? Tu ne te hâtes pas vers l’action conforme à ta nature ? — Mais il faut aussi se reposer. — D’accord : cependant la nature a déterminé la mesure du repos, comme elle a déterminé celle du boire et du manger. Néanmoins, ne dépasses tu pas cette mesure, ne vas-tu pas au delà du nécessaire ? Pourquoi dans tes actions n’en est-il plus de même, mais restes tu en deçà de tes forces ? C’est que tu ne t’aimes pas toi-même, sinon tu aimerais aussi ta nature et ce qu’elle t’ordonne. D’autres hommes ont aimé leur métier au point de se consumer au travail, ne prenant le temps ni de se baigner ni de manger ; toi, estimes-tu moins ta nature qu’un ciseleur la ciselure, un danseur la danse, un avare l’argent, ou un sot ambitieux la vaine gloire ? Ceux-ci, quand ils sont possédés par leur passion, sacrifient le manger et le dormir au profit de la chose qui les touche ; est-ce que les actions qui ont pour objet le bien de tous te paraissent avoir moins de prix et mériter moins d’effort ? (…)
Jusques à quand différeras-tu de te juger digne des plus grandes choses et de te mettre en état de ne jamais blesser la droite raison ? Tu as reçu les préceptes auxquels tu devais donner ton consentement, et tu l’as donné. Quel maître attends-tu donc encore pour remettre ton amendement jusqu’à son arrivée ? Tu n’es plus un enfant, mais un homme fait. Si tu te négliges, si tu t’amuses, si tu fais résolution sur résolution, si tous les jours tu marques un nouveau jour où tu auras soin de toi-même, il arrivera que, sans que tu y aies pris garde, tu n’auras fait aucun progrès, et que tu persévéreras dans ton ignorance, et pendant ta vie et après ta mort. Commence donc dès aujourd’hui à te juger digne de vivre comme un homme, et comme un homme qui a déjà fait quelque progrès dans la sagesse, et que tout ce qui te paraîtra très beau et très bon soit pour toi une loi inviolable. S’il se présente quelque chose de pénible ou d’agréable, de glorieux ou de honteux, souviens-toi que le jour de la lutte est venu, que les jeux olympiques sont ouverts, qu’il n’est plus temps de différer, et que, d’un moment et d’une seule action de courage ou de lâcheté, dépendent ton avancement ou ta perte. C’est ainsi que Socrate est parvenu à la perfection, en faisant servir toutes choses à son avancement, et en ne suivant jamais que la raison. Pour toi, bien que tu ne sois pas encore Socrate, tu dois pourtant vivre comme quelqu’un qui veut le devenir. »
Sénèque, De la brièveté de la vie
« Non : la nature ne nous donne pas trop peu : c’est nous qui perdons beaucoup trop. Notre existence est assez longue et largement suffisante pour l’achèvement des œuvres les plus vastes, si toutes ses heures étaient bien réparties. (…)
Pourquoi nous plaindre de la nature ? Elle s’est montrée généreuse. La vie, pour qui sait l’employer, est assez longue. Mais l’un est possédé par l’insatiable avarice ; l’autre s’applique péniblement à d’inutiles labeurs ; un autre est plongé dans l’ivresse, ou croupit dans l’inaction, ou s’épuise en intrigues toujours à la merci des suffrages d’autrui, ou, poussé par l’aveugle amour du négoce, court dans l’espoir du gain sur toutes les terres, sur toutes les mers… Le plus grand nombre, sans but déterminé, sont les jouets d’un esprit mobile, irrésolu, mécontent de soi, qui les promène de projets en projets. Quelques-uns ne trouvent rien qui leur plaise et où ils doivent diriger leurs pas : engourdis et bâillants, la mort vient les surprendre ; tant cette sentence, échappée comme un oracle de la bouche d’un grand poète, est à mon sens incontestable :
De notre vie, hélas ! la plus grande partie
Est celle où nous vivons le moins. (…)
On ne laisse pas envahir ses champs par qui que ce soit ; au plus mince différend sur les limites, on a recours aux pierres et aux armes ; mais sur sa vie on laisse empiéter qui le veut. Personne ne veut partager son argent librement : mais entre combien de gens n’éparpille-t-on pas son existence ? Quand il s’agit de dépenser le temps, nous sommes prodigues à l’excès du seul bien dont il serait beau d’être avare. Volontiers prendrais-je dans la foule des vieillards le premier venu pour lui dire : « Te voici arrivé au dernier période de la vie humaine ; cent ans ou plus pèsent sur ta tête : voyons, rappelle ton passé, fais-lui rendre compte. Dis ce que t’en a dérobé un créancier, une maîtresse, un plaideur, un client, tes querelles conjugales, l’ordre à maintenir parmi tes gens, tes courses officieuses par la ville. Ajoute les maladies qui furent ton ouvrage, et tout le temps que tu laissas inutile, tu te verras plus pauvre d’années que tu ne l’imagines. Repasse en ta mémoire combien de fois tu as été fixe dans tes projets ; combien de jours ont eu l’emploi que tu leur destinais ; quel usage tu as fait de ton être ; quelle œuvre dans un si long espace a été par toi menée à fin ; que de gens ont mis ta vie au pillage quand toi tu ne sentais pas ce que tu perdais ; combien les vaines douleurs, les folles joies, les avides calculs, les conversations décevantes ont absorbé de tes moments : vois le peu qui t’est resté de ton lot ; et tu reconnaîtras que tu meurs trop jeune. (…)
D’où vient donc tout le mal, ô hommes ? Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais il ne vous souvient de votre fragilité. Loin de mesurer la longueur du temps écoulé, vous le laissez perdre comme s’il coulait à pleins bords d’une source intarissable ; et peut-être ce jour que vous sacrifiez à tel homme ou à telle affaire est le dernier de vos jours. »
Pascal, les Pensées
« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul temps qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion au seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer des choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où vous n’avez aucune assurance d’arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »
Montaigne, les Essais, “De l’expérience”
« Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. (…)
Nous sommes de grands fous. Nous disons : « Il a passé sa vie dans l’oisiveté. » « Je n’ai rien fait aujourd’hui. » Comment? N’avez-vous donc pas vécu ? C’est non seulement la plus fondamentale de vos occupations, mais encore la plus illustre. « Si on m’avait mis en mains de grandes affaires, j’aurais montré ce que je pouvais faire. » Mais avez-vous su, au moins, méditer sur votre vie et la prendre en mains, elle ? Vous auriez fait en cela la plus grande des œuvres !
La Nature n’a que faire d’un grand destin pour se montrer et se mettre en œuvre. (…) Avez-vous su composer votre conduite ? Vous avez fait bien plus que celui qui a composé un livre. Avez-vous su prendre du repos ? Vous avez fait plus que celui qui a pris des villes et des empires. Le grand et glorieux chef-d’œuvre de l’homme, c’est de vivre à propos. Tout le reste : régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Je vois avec plaisir un général d’armée au pied d’une brèche qu’il se propose d’attaquer, se donnant tout entier et librement au plaisir de son déjeuner et de la conversation qu’il entretient avec ses amis. C’est aux petites âmes ensevelies du poids des affaires, de ne s’en savoir purement démêler : de ne les savoir et laisser et reprendre. »
Nietzsche, Le gai savoir
« Le poids formidable. — Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre — et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau — et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, et jamais je n’ai entendu chose plus divine ! Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t’anéantirait-elle aussi ; la question « veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois », cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d’un poids formidable ! Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, que tu t’aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! »
Kierkegaard, Trois discours sur des circonstances supposées
« Le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour ; que si l’on ne peut travailler la nuit, on peut agir le jour ; et comme le mot bref de la mort, l’appel concis mais stimulant de la vie, c’est : aujourd’hui même. Car la mort envisagée dans le sérieux est une source d’énergie comme nulle autre ; elle rend vigilant comme rien d’autre.
La mort incite l’homme charnel à dire : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Mais c’est là le lâche désir de vivre de la sensualité, ce méprisable ordre de choses où l’on vit pour manger et boire, et où l’on ne mange ni ne boit pour vivre. L’idée de la mort amène peut-être l’esprit plus profond à un sentiment d’impuissance où il succombe sans aucun ressort ; mais à l’homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l’exacte vitesse à observer dans la vie, et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l’énergie.
Alors le sérieux s’empare de l’actuel aujourd’hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante ; il n’écarte aucun moment comme trop court. (…) Car, en définitive, le temps est aussi un bien. Qui n’a entendu parler de la valeur infinie prise par un jour, et parfois même une heure, quand la mort a rendu le temps précieux ! La mort peut cela, mais l’homme instruit du sérieux peut aussi, grâce à la pensée de la mort, rendre le temps précieux, de sorte que le jour et l’année prennent une valeur infinie. »