Je me suis trompé… voilà qui ouvre la réflexion de ce soir, cette réflexion si singulière sur l’enseignement de l’erreur : que nous enseigne l’erreur ? Car si vous êtes tous ici ce soir, c’est que vous êtes amis de la vérité et non pas de l’erreur. Comment pourrions-nous attendre d’apprendre quelque chose de l’erreur ? L’erreur c’est le fait de se perdre, d’errer, de se laisser perdre par la complexité des choses. Que pourrait-on gagner dans le fait de s’être perdu ? Voilà la question que nous allons explorer ce soir : que nous enseigne l’erreur ?
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Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation
« Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme qu’on sent ce qu’on sent. Dans la perception ou idée, le jugement est actif ; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence ; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe ; c’est toujours nous qui nous trompons.
[…]
La première fois qu’un enfant voit un bâton à moitié plongé dans l’eau, il voit un bâton brisé : la sensation est vraie ; et elle ne laisserait pas de l’être, quand même nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce qu’il voit, il dit : Un bâton brisé, et il dit vrai, car il est très sûr qu’il a la sensation d’un bâton brisé. Mais quand, trompé par son jugement, il va plus loin, et qu’après avoir affirmé qu’il voit un bâton brisé, il affirme encore que ce qu’il voit est en effet un bâton brisé, alors il dit faux. Pourquoi cela ? parce qu’alors il devient actif ; et qu’il ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce qu’il ne sent pas, savoir que le jugement qu’il reçoit par un sens serait confirmé par un autre.
Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous n’avions jamais besoin de juger, nous n’aurions nul besoin d’apprendre ; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper ; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l’être de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais ? Les savants sont-ils pour cela plus près de la vérité ? Les savants sont-ils pour cela plus près de la vérité ? Tout au contraire, ils s’en éloignent en avançant ; parce que, la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumières, chaque vérité qu’ils apprennent ne vient qu’avec cent jugements faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l’Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges ; et très sûrement il y a plus d’erreurs dans l’Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.
Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d’éviter l’erreur est l’ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C’est la leçon de la nature aussi bien que de la raison. Hors les rapports immédiats en très petit nombre et très sensibles que les choses ont avec nous, nous n’avons naturellement qu’une profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne tournerait pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine et tous les prodiges de l’électricité. Que m’importe ? est le mot le plus familier à l’ignorant et le plus convenable au sage. »
Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel (1843)
« A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore conquis, ou bien s’est déjà de nouveau perdu. […] [Elle] une conscience renversée du monde parce que [ce monde est lui-même] un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification. Elle est la réalisation chimérique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine ne possède pas de réalité véritable. […] La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale
« Si je pensais que mon traité dut avoir beaucoup de lecteurs, je ne l’écrirais pas. »
Paul Feyerabend Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance.
« Il est clair que l’idée d’une méthode fixe, ou d’une théorie fixe de la rationalité, repose sur une conception trop naïve de l’homme et de son environnement social. Pour ceux qui considèrent la richesse des éléments fournis par l’histoire et qui ne s’efforcent pas de l’appauvrir pour satisfaire leurs bas instincts –leur soif de sécurité intellectuelle, sous forme de clarté, précision, « objectivité », « vérité »-, pour ceux-là, il devient clair qu’il n’y a qu’un seul principe à défendre en toutes circonstances et à tous les stades du développement humain. C’est le principe : tout est bon. »
Alain, Vigile de l’esprit, chapitre 6 « Lire »
« Quiconque pense commence toujours par se tromper. L’esprit juste se trompe d’abord tout autant qu’un autre ; son travail propre est de revenir, de ne point s’obstiner, de corriger selon l’objet la première esquisse. Mais il faut une première esquisse, il faut un contour fermé. L’abstrait est défini par là. Toutes nos erreurs sont des jugements téméraires, et toutes nos vérités, sans exception, sont des erreurs redressées. On comprend que le liseur ne regarde pas à une lettre, et que, par un fort préjugé, il croie toujours l’avoir lue, même quand il n’a pas pu la lire, et si elle manque, il n’a pas pu la lire. Descartes disait bien que c’est notre amour de la vérité qui nous trompe principalement, par cette précipitation, par cet élan, par ce mépris des détails, qui est la grandeur même. Cette vue est elle-même généreuse; elle va à pardonner l’erreur; et il est vrai qu’à considérer les choses humainement, toute erreur est belle. Selon mon opinion, un sot n’est point tant un homme qui se trompe qu’un homme qui répète des vérités, sans s’être trompé d’abord comme ont fait ceux qui les ont trouvées. C’est pourquoi nos prédécesseurs, et surtout les plus anciens, qui se sont trompés en beaucoup de choses, sont pourtant encore de bons guides. Et c’est justement parce qu’on ne peut rester à ce qu’ils ont dit que ce qu’ils ont dit est bon. »