La politique nous a résisté. Nous avions fini la dernière soirée en entrant dans la modernité, et bientôt nous aborderons les rives de la démocratie. Tentons ensemble de finir d’apporter une réponse à la question : « qui doit gouverner ? ».
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Plaute, Asinaria, II, 4, 495
« Lupus est homo homini […] »
Pascal, Pensées
« 94 (313-94) – Opinions du peuple saines. – Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot, qui succède par droit de naissance, n’est ni si grand, ni si dur.
977 (320-977) – Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes. Qu’y a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un État, le premier fils d’une reine ? L’on ne choisit pas pour gouverner un bateau, celui des voyageurs qui est de meilleure maison. Cette loi serait ridicule et injuste ; mais parce qu’ils le sont et le seront toujours, elle devient raisonnable et juste, car qui choisira-t-on ? Le plus vertueux et le plus habile ? Nous voilà incontinent aux mains, chacun prétend être ce plus vertueux et ce plus habile. Attachons donc cette qualité à quelque chose d’incontestable. C’est le fils aîné du roi ; cela est net, il n’y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux.
26. La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse. Et ce fondement est admirablement sûr, car il n’y a rien de plus que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé, comme l’estime de la sagesse. »
Pascal, Trois discours sur la condition des grands
« Pour entrer dans la véritable connoissance de votre condition, considérez-la dans cette image :
Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitans étoient en peine de trouver leur roi, qui s’étoit perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savoit quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.
Mais comme il ne pouvoit oublier sa condition naturelle, il songeoit, en même temps qu’il recevoit ces respects, qu’il n’étoit pas ce roi que ce peuple cherchoit, et que ce royaume ne lui appartenoit pas. Ainsi il avoit une double
pensée : l’une par laquelle il agissoit en roi, l’autre par laquelle il reconnoissoit son état véritable, et que ce n’étoit que le hasard qui l’avoit mis en place où il étoit. Il cachoit cette dernière pensée, et il découvroit l’autre. C’étoit par la première qu’il traitoit avec le peuple, et par la dernière qu’il traitoit avec soi-même.
Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvoit roi. Vous n’y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui : et non-seulement vous ne vous trouvez fils d’un duc, mais vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d’un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d’où dépendent-ils ? D’une visite faite par rencontre, d’un discours en l’air, de mille occasions imprévues. (…) Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n’est pas un titre de nature, mais d’un établissement humain. Un autre tour d’imagination dans ceux qui ont fait les lois vous auroit rendu pauvre. (…)
Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle, et il considère presque les grands comme étant d’une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si
vous voulez ; mais n’abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres »
Machiavel, Le prince, XII
« […] s’il est meilleur d’être aimé que craint, ou l’inverse. Je répons qu’il faudrait être et l’un et l’autre; mais comme il est bien difficile de les marier ensemble, il est beaucoup plus sûr de se faire craindre qu’aimer, s’il faut qu’il y ait seulement l’un des deux. Car on peut dire généralement une chose de tous les hommes : qu’ils sont ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger, avides de gagner; tant que tu leur fais du bien, ils sont tout à toi, ils t’offrent leur sang, leurs biens, leur vie et leurs enfants, comme j’ai dessus dit, quand le besoin est futur; mais quand il approche, ils se dérobent. Et le Prince qui s’est fondé seulement sur leurs paroles, se trouve tout nu d’autres préparatifs, il est perdu […] »
Machiavel, Le prince, XV
« Reste maintenant à voir quelles doivent être les manières et façons du Prince envers ses sujets et ses amis. Et comme je sais bien que plusieurs autres ont écrit de la même matière, je crains que, si moi-même j’en écris, je sois estimé présomptueux si je m’éloigne, surtout en traitant cet article, de l’opinion des autres. Mais étant mon intention d’écrire choses profitables à ceux qui les entendront, il m’a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination. Plusieurs se sont imaginé des Républiques et des Principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies. Mais il y a si loin de la sorte qu’on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour cela qui se devrait faire, il apprend plutôt à se perdre qu’à se conserver; car qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi tant d’autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au Prince qui se veut conserver, qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon, et d’en user et n’user pas selon la nécessité. […]
Je sais bien que chacun confessera que ce serait chose très louable qu’un Prince se trouvât ayant de toutes les susdites qualités celles qui sont tenues pour bonnes; mais, comme elles ne se peuvent toutes avoir, ni entièrement observer, à cause que la condition humaine ne le permet pas, il lui est nécessaire d’être assez sage pour qu’il sache éviter l’infamie de ces vices qui lui feraient perdre ses États; et de ceux qui ne les lui feraient point perdre, qu’il s’en garde, s’il lui est possible; mais s’il ne lui est pas possible, il peut avec moindre souci les laisser aller. Et etiam qu’il ne se soucie pas d’encourir le blâme de ces vices sans lesquels il ne peut aisément conserver ses États; car, tout bien considéré, il trouvera quelque chose qui semble être vertu, et en la suivant ce serait sa ruine; et quelque autre qui semble être vice, mais en la suivant, il obtient aise et sécurité. »
Machiavel, Le prince, XIX
« Parmi les royaumes bien organisés de notre temps, on peut citer la France, où il y a un grand nombre de bonnes institutions propres à maintenir l’indépendance et la sûreté du roi ; institutions entre lesquelles celle du parlement et de son autorité tient le premier rang. En effet, celui qui organisa ainsi la France, voyant, d’un côté, l’ambition et l’insolent orgueil des grands, et combien il était nécessaire de les réprimer ; considérant, de l’autre, la haine générale qu’on leur portait, haine enfantée par la crainte qu’ils inspiraient, et voulant en conséquence qu’il fût aussi pourvu à leur sûreté, pensa qu’il était à propos de n’en pas laisser le soin spécialement au roi, pour qu’il n’eût pas à encourir la haine des grands en favorisant le peuple, et celle du peuple en favorisant les grands. C’est pourquoi il trouva bon d’établir la tierce autorité d’un tribunal qui pût, sans aucune fâcheuse conséquence pour le roi, abaisser les grands et protéger les petits. Une telle institution était sans doute ce qu’on pouvait faire de mieux, de plus sage et de plus convenable pour la sûreté du prince et du royaume.
De là aussi on peut tirer une autre remarque : c’est que le prince doit se décharger sur d’autres des parties de l’administration qui peuvent être odieuses, et se réserver exclusivement celles des grâces ; en un mot, je le répète, il doit avoir des égards pour les grands, mais éviter d’être haï par le peuple. »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
« Partout où j’ai trouvé ce qui est vivant, j’ai entendu la parole d’obéissance. Tout ce qui est vivant est une chose obéissante. Et voici la seconde chose : On commande à celui qui ne sait pas s’obéir à lui-même. C’est là la coutume de ce qui est vivant. Voici ce que j’entendis en troisième lieu : Commander est plus difficile qu’obéir. Car celui qui commande porte aussi le poids de tous ceux qui obéissent, et parfois cette charge l’écrase facilement.
Commander m’est toujours apparu comme un danger et un risque. Et toujours, quand ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie. Et quand ce qui est vivant se commande à soi-même, il faut encore que ce qui est vivant expie son autorité. Il faut que ce soit juge, vengeur, et victime de ses propres lois. Comment cela arrive-t-il donc ? me suis-je demandé. Qu’est-ce qui décide ce qui est vivant à obéir, à commander et à être obéissant même, en commandant ? Écoutez donc mes paroles, vous les plus sages ! Examinez sérieusement si je suis entré au coeur de la vie, jusqu’aux racines de son coeur ! Partout où j’ai trouvé ce qui est vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit j’ai trouvé la volonté d’être maître. Que le plus fort domine le plus faible, c’est ce que veut sa volonté qui veut être maîtresse de ce qui est plus faible. C’est là la seule joie dont il ne veuille pas être privé. Et comme le plus petit s’abandonne au plus grand, ainsi le plus grand s’abandonne encore et risque sa vie pour la puissance. C’est là l’abandon du plus grand : qu’il y ait témérité et danger et que le plus grand joue sa vie. Et où il y a sacrifice et service rendu et regard d’amour, il y a aussi volonté d’être maître. C’est sur des chemins détournés que le plus faible se glisse dans la forteresse et jusque dans le coeur du plus puissant — c’est là qu’il vole la puissance. Et la vie elle-même m’a confié ce secret : “Voici, dit-elle, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
« Plus personne ne veut commander ; plus personne ne veut obéir. Ce sont
deux choses trop fatigantes. »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – De la nouvelle idole
« Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États. État ? Qu’est-ce, cela ? Allons ! Ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples. L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids : Il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « Moi, l’État, je suis le Peuple. » […]
L’État ment dans toutes ses langues du bien et du mal ; et, dans tout ce qu’il dit, il ment — et tout ce qu’il a, il l’a volé. Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Feintes sont même ses entrailles. […]
Beaucoup trop d’hommes viennent au monde : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus ! […]
L’État est partout où tous absorbent des poisons, les bons et les mauvais : l’État, où tous se perdent eux-mêmes, les bons et les mauvais : l’État, où le lent suicide de tous s’appelle — “la vie”. »
Nietzsche, L’Antéchrist
« Voici la formule de notre bonheur : un oui, un non, une ligne droite, un but… »
Popper, La société ouverte et ses ennemis
« Comment peut-on concevoir des institutions politiques qui empêchent des dirigeants mauvais ou incompétents de causer trop de dommages ? »
Popper, La société ouverte et ses ennemis
« La démocratie ne fut jamais le pouvoir du peuple, elle ne peut pas l’être et
ne doit pas l’être. »
Arendt, Condition de l’homme moderne
« Fuir la fragilité des affaires humaines pour se réfugier dans la solidité du calme et de l’ordre, c’est en fait une attitude qui paraît si recommandable que la majeure partie de la philosophie politique depuis Platon d’interpréterait aisément comme une série d’essais en vue de découvrir les fondements théoriques et les moyens pratiques d’une évasion définitive de la politique. La caractéristique de toutes ces évasions est le concept de gouvernement, autrement dit l’idée que les hommes ne peuvent vivre ensemble légitimement et politiquement que lorsque les uns sont chargés de commander et les autres contraints d’obéir. »