Dans notre vie – dans notre existence personnelle comme dans notre existence collective – il y a des règles à suivre, des impératifs moraux auxquels nous avons été conduits par notre éducation et auxquels nous sommes reconduits chaque jour. Mais qui garantit, à la fin, la nature et l’efficience de ces impératifs moraux ? Si le monde est vide de Dieu, sans transcendance, y a-t-il encore un sens à respecter ce qui nous a été décrit depuis notre enfance – et depuis l’enfance de l’humanité hantée par ses croyances – comme le bien et le mal ? Si nous avons appris à nous défaire de ces croyances, faut-il reconnaître que le monde est vide de morale ? Si Dieu n’est pas, tout-est il permis ?
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Dostoïevski, Dimitri, dans Les Frères Karamazov :
« Alioscha, la philosophie me tue. (…) Vois-tu, auparavant je n’avais pas tous ces doutes, ils fermentaient en moi. C’est précisément pour leur échapper que je me grisais, que je m’enrageais, que je me battais ; c’était pour les faire taire, pour les anéantir. Le frère Ivan n’est pas comme Rakitine : il cache ses pensées ; c’est un sphinx, il se tait toujours. Dieu, l’idée seulement de Dieu me fait souffrir. Quelle est notre destinée, s’il n’y a pas de Dieu ? Que faire si Rakitine a raison, si cette idée de Dieu n’est qu’une imagination de l’homme ? Ce serait donc l’homme qui serait le maître de la terre ? Très-bien, mais sans l’idée de Dieu, comment l’homme restera-t-il vertueux ? Comment vivra-t-il ? À qui chantera-t-il des hymnes ? Rakitine dit qu’on peut aimer l’humanité sans Dieu. Le morveux, il affirme cela ! Pour moi, je n’en crois rien. La vie est impossible pour Rakitine : « Toi, me disait-il aujourd’hui, occupe-toi de conquérir des droits nouveaux à l’homme et d’empêcher le prix de la viande de trop s’élever : par là tu te rapprocheras de l’humanité et tu lui témoigneras plus d’amour que par toute ta philosophie. — Et toi, lui ai-je répondu, si Dieu n’existait pas, tu serais peut-être le premier, l’occasion échéant, à hausser le
prix de la viande et à échanger un kopek contre un rouble. » Et en effet, qu’est-ce que la vertu ? Pour moi, je m’en suis fait une idée, mais ce n’est pas celle des Chinois : c’est donc une chose relative. Ou peut-être n’est-elle pas
relative… Terrible question ! Tu ne riras pas si je te dis qu’elle m’a empêché de dormir deux nuits durant ? Je m’étonne qu’on puisse vivre sans y penser. »
Nietzsche, Généalogie de la morale
« Rien n’est vrai, tout est permis »… C’était là de la vraie liberté d’esprit, une parole qui mettait en question la foi même en la vérité… Aucun esprit libre européen, chrétien, s’est-il jamais égaré dans le mystère de cette proposition, dans le labyrinthe de ses conséquences ? Connaît-il par expérience le minotaure de cette caverne ? »
Nietzsche, Le Gai savoir (§125, L’insensé)
« N’avez-vous pas entendu parler de cet homme fou qui, en plein jour, allumait une lanterne et se mettait à courir sur la place publique en criant sans cesse : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » — Comme il se trouvait là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu son cri provoqua une grande hilarité. A-t-il donc été perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? demandait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ? — ainsi criaient et riaient-ils pêle-mêle. Le fou sauta au milieu d’eux et les transperça de son regard. « Où est allé Dieu ? s’écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, — vous et moi ! Nous tous,
nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait lorsque nous avons détaché cette terre de la chaîne de son soleil ? Où la conduisent maintenant ses mouvements ? Où la conduisent nos mouvements ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes avant midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui enterrent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ? — les dieux, eux aussi, se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau — qui effacera de nous ce sang ? (…) » — Ici l’insensé se tut et regarda de nouveau ses auditeurs : eux aussi se turent et le dévisagèrent avec étonnement. Enfin il jeta à terre sa lanterne, en sorte qu’elle se brisa en morceaux et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, mon temps n’est pas encore accompli. Cet événement énorme est encore en route, il marche — et n’est pas encore parvenu jusqu’à l’oreille des hommes. Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, même lorsqu’elles sont accomplies, pour être vues et entendues. Cet acte-là est encore plus loin d’eux que l’astre le plus éloigné, — et pourtant c’est eux qui l’ont accompli !»
Nietzsche, Le Gai savoir (§343)
« Notre sérénité. — Le plus important des événements récents, — le fait « que Dieu est mort », que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée — commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres. Du moins pour le petit nombre de ceux dont le regard, dont la méfiance du regard, sont assez aigus et assez fins pour ce spectacle, un soleil semble s’être couché, une vieille et profonde confiance s’être changée en doute : c’est à eux que notre vieux monde doit paraître tous les jours plus crépusculaire, plus suspect, plus étrange, plus « vieux ». On peut même dire, d’une façon générale, que l’événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu’il puisse être question du bruit qu’en a fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s’en rendre compte — pour qu’elle puisse savoir ce qui s’effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s’y dresse, s’y adosse et s’y vivifie : par exemple toute notre morale européenne. Cette longue suite de démolitions, de destructions, de ruines et de chutes que nous avons devant nous : qui donc aujourd’hui la devinerait assez pour être l’initiateur et le devin de cette énorme logique de terreur, le prophète d’un assombrissement et d’une obscurité qui n’eurent probablement jamais leurs pareils sur la terre ? (…) Pour nous autres philosophes et « esprits libres », à la nouvelle que « le Dieu ancien est mort », nous nous sentons illuminés d’une aurore nouvelle ; (…) — enfin l’horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu’il ne soit pas clair, — enfin nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre à la voile, voguer au-devant du danger, tous les coups de hasard de celui qui cherche la connaissance sont de nouveau permis ; la mer, notre pleine mer, s’ouvre de nouveau devant nous, et peut-être n’y eut-il jamais une mer aussi « pleine ». »
Matmatah, La Cerise (groupe triple disque d’or)
« Si Dieu existe ? Je n’en sais rien. Quel est le plus beau des jardins ?
Si par le plus grand des hasards tout ça existe, je ne veux pas le savoir.
Alors ne me fais pas croire que nous attend la bonne surprise
J’ai autre chose à faire à voir dans cette vie de friandises
Ne me laisse pas croire que nous attend la bonne surprise
Et si jamais tout n’est pas noir, ce ne sera que la cerise. (…)
Je refuse toute abstinence plutôt que de m’avouer vaincu
J’invoque ici l’immanence, la transcendance en temps voulu
(…) Si Dieu existe, rencard à l’échafaud
Alors ne me fais pas croire que nous attend la bonne surprise,
J’ai autre chose à faire à voir dans cette vie de friandises,
Pourquoi devrais-je donc m’en vouloir dans cette vie en terre soumise ?
N’attendons pas plus tard qu’aujourd’hui pour rafler la mise
Et si enfin tout n’est pas noir, ce ne sera que la cerise. »
Sartre, L’existentialisme est un humanisme
« Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. »
Sartre, L’existentialisme est un humanisme
« Pour nous, l’homme se trouve dans une situation organisée, où il est lui-même engagé, il engage par son choix l’humanité entière, et il ne peut pas éviter de choisir : (…) sans doute, il choisit sans se référer à des valeurs
préétablies, mais il est injuste de le taxer de caprice. Disons plutôt qu’il faut comparer le choix moral avec la construction d’une œuvre d’art. (…) A-t-on jamais reproché à un artiste qui fait un tableau de ne pas s’inspirer des règles établies a priori ? A-t-on jamais dit quel est le tableau qu’il doit faire ? Il est bien entendu qu’il n’y a pas de tableau défini à faire, que l’artiste s’engage dans la construction de son tableau, et que le tableau à faire c’est précisément le tableau qu’il aura fait. (…) Quel rapport cela a-t-il avec la morale ? Nous sommes dans la même situation créatrice. Nous ne parlons jamais de la gratuité d’une œuvre d’art. (…) L’ensemble de l’œuvre (d’un artiste) s’incorpore à sa vie. Il en est de même sur le plan moral. Ce qu’il y a de commun entre l’art et la morale, c’est que, dans les deux cas, nous avons création et invention. Nous ne pouvons pas décider a priori de ce qu’il y a à faire. »
Voltaire, L’A, B, C, ou Dialogue entre A, B, C
« Mettez la main sur la conscience : croyez-vous un Dieu rémunérateur et punisseur, qui distribue des prix et des peines à des créatures qui sont émanées de lui, et qui nécessairement sont dans ses mains comme l’argile sous les mains du potier ? Ne trouvez-vous pas Jupiter fort ridicule d’avoir jeté d’un coup de pied Vulcain du ciel en terre, parce que Vulcain était boiteux des deux jambes ? Je ne sais rien de si injuste. (…)
– Je sais tout ce qu’on a dit sur cette matière abstruse, et je ne m’en soucie guère. Je veux que mon procureur, mon tailleur, mes valets, ma femme même, croient en Dieu ; et je m’imagine que j’en serai moins volé et moins cocu.
– Vous vous moquez du monde. J’ai connu vingt dévotes qui ont donné à leurs maris des héritiers étrangers.
– Et moi, j’en ai connu une que la crainte de Dieu a retenue, et cela me suffit. Quoi donc ! à votre avis, vos vingt dévergondées auraient-elles été plus fidèles en étant athées ? En un mot, toutes les nations policées ont admis des dieux récompenseurs et punisseurs, et je suis citoyen du monde. (…) Il ne faut point ébranler une opinion si utile au genre humain. Je vous abandonne tout le reste. (…) Que nous importe, après tout, que ce monde soit éternel, ou qu’il soit d’avant-hier ? Vivons-y doucement, adorons Dieu, soyons justes et bienfaisants : voilà l’essentiel, voilà la conclusion de toute dispute.
– Amen. Allons boire, nous réjouir, et bénir le grand Être.FIN DE l’A, B, C »
Kant, conclusion de la Critique de la raison pratique
« Nous n’avons pas l’intuition de la perfection de Dieu (…) ; le seul concept qui nous reste de la divine volonté, tiré des attributs de l’amour de la gloire et de la domination, lié aux représentations redoutables de la puissance et de la colère, poserait nécessairement les fondements d’un système de morale qui serait juste le contraire de la moralité. »
Kant, conclusion de la Critique de la raison pratique
« Deux choses remplissent le coeur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. Ces deux choses, je n’ai pas besoin de les chercher et de les conjecturer comme si elles étaient enveloppées de ténèbres ou placées dans une région transcendante en dehors de mon horizon ; je les vois devant moi et je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence. (…) »
Levinas, Totalité et infini
« Ce regard qui supplie et exige, privé de tout parce que ayant droit à tout et qu’on reconnaît en donnant (…) – ce regard est précisément l’épiphanie du visage comme visage. La nudité du visage est dénuement. Reconnaître autrui, c’est reconnaître une faim. Reconnaître Autrui – c’est donner. Mais c’est donner au maître, au seigneur, à celui que l’on aborde comme « vous » dans une dimension de hauteur. »