Y a-t-il un progrès dans l’histoire ?

Est-ce que quelque chose se passe dans ce monde où tout semble passer sans que rien n’avance vraiment ? De fait, nous sommes des êtres de temps et nous sommes marqués par ce temps qui passe mais qui passe bien souvent en donnant l’impression désespérante et déprimante de faire du surplace. Tout se passe comme si, malgré nos bonnes résolutions et notre désir d’être en marche, nous revenions toujours à cet ancien monde que nous espérions quitter. Un progrès est-il possible ? Peut-on vraiment espérer que les choses s’améliorent un jour et peut-être même qu’elles aillent vers une sorte de fin de l’histoire, vers un but de notre vie collective, de notre vie politique, vers cette utopie à laquelle nous aspirons, vers cette paix universelle et définitive, vers le bonheur enfin partagé, vers la justice enfin réalisée ? Faut-il encore croire au progrès ou faut-il se résigner ? Y a-t-il un progrès dans l’histoire ?

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Hume, Traité de la nature humaine (1739-1740)
« Il est universellement reconnu qu’il y a une grande uniformité entre les actions des hommes, dans toutes les nations et à toutes les époques, et que la nature humaine demeure toujours la même dans ses principes et ses opérations. Les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions, les mêmes événements s’ensuivent des mêmes causes. L’ambition, l’avarice, l’égoïsme, la vanité, l’amitié, la générosité, l’esprit public : ces passions, mêlées à des degrés divers, et distribuées dans toute la société, ont été, depuis le commencement du monde, et sont toujours, la source de toutes les actions et entreprises qui aient jamais été observées en l’humanité. Voulez-vous connaître les sentiments, les inclinations et le mode de vie des GRECS et des ROMAINS? Étudiez bien le tempérament et les actions des FRANÇAIS et des ANGLAIS. Vous ne pouvez pas vous tromper beaucoup en transférant aux premiers la plupart des observations que vous avez faites avec les derniers. L’humanité est si bien la même, à toutes les époques, en tous lieux, que l’histoire ne nous apprend rien de nouveau ou d’étrange sur ce point. Sa fonction essentielle est seulement de découvrir les principes constants et universels de la nature humaine, en nous montrant les hommes dans toutes les variétés de circonstances et de situations et de nous fournir en matériaux à partir desquels nous pouvons organiser nos observations et connaître les ressorts constants de l’action et du comportement humains. »


Turgot, Discours sur les progrès successifs de l’Esprit humain (1750)
« Les phénomènes de la nature soumis à des lois constantes, sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes. Tout renaît, tout périt; et dans ces générations successives, par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à chaque instant l’image de ce qu’il a fait disparaître.
La succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. La raison, les passions, la liberté, produisent sans cesse de nouveaux événements. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets qui lient l’état du monde à tous ceux qui l’ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l’écriture, en donnant aux hommes le moyen de s’assurer la possession de leurs idées, et de les communiquer aux autres, ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun, qu’une génération transmet à l’autre, ainsi qu’un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain considéré depuis son origine, paraît aux yeux d’un philosophe un tout immense, qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès.
(…)
Enfin toutes les ombres sont dissipées. Quelle lumière brille de toutes parts ! Quelle foule de grands hommes dans tous les genres ! Quelle perfection de la raison humaine ! Un homme, Newton, a soumis l’infini au calcul ; a dévoilé les propriétés de la lumière qui, en éclairant tout, semblait se cacher elle-même ; a mis dans la balance les astres, la terre et toutes les forces de la nature. Cet homme a trouvé un rival. Leibniz embrasse dans sa vaste intelligence tous les objets de l’esprit humain. Les différentes sciences resserrées d’abord dans un petit nombre de notions simples, communes à tous, ne peuvent plus, lorsqu’elles sont devenues par leurs progrès plus étendus et plus difficiles, être envisagées que séparément ; mais un progrès plus grand encore les rapproche, parce qu’on découvre cette dépendance mutuelle de toutes les vérités qui en les enchaînant entre elles les éclaire l’une par l’autre ; parce que si chaque jour ajoute à l’immensité des sciences, chaque jour les rend plus faciles ; parce que les méthodes se multiplient avec les découvertes, parce que l’échafaud s’élève avec l’édifice. »


Kant, Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique (1784)
« Toutes les dispositions naturelles d’une créature sont destinées à se développer un jour complètement et en raison d’une fin.
Chez l’homme (en tant qu’il est la seule créature raisonnable sur terre), les dispositions naturelles, dont la destination est l’usage de la raison, devaient se développer seulement dans l’espèce, pas dans l’individu.
La nature a voulu que l’homme tire entièrement de lui-même ce qui va au-delà de l’agencement mécanique de son existence animale, et qu’il ne participe à aucune autre félicité ou à aucune autre perfection, que celles qu’il s’est procurées lui-même par la raison, en tant qu’affranchi de l’instinct.
Le moyen dont se sert la nature, pour mener à terme le développement de toutes les dispositions humaines est leur antagonisme dans la société, jusqu’à ce que celui-ci finisse pourtant par devenir la cause d’un ordre conforme à la loi.
On peut considérer l’histoire de l’espèce humaine, dans l’ensemble, comme l’exécution d’un plan caché de la nature, pour réaliser, à l’intérieur, et dans ce but, aussi à l’extérieur, une constitution politique parfaite, car c’est la seule façon pour elle de pouvoir développer complètement en l’humanité toutes ses dispositions. »


Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)
« Le corps de l’homme sauvage étant le seul instrument qu’il connaisse, il l’emploie à divers usages, dont, par le défaut d’exercice, les nôtres sont incapables, et c’est notre industrie qui nous ôte la force et l’agilité que la nécessité l’oblige d’acquérir. S’il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches ? S’il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de raideur ? S’il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre ? S’il avait eu un cheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à l’homme civilisé le temps de rassembler toutes ses machines autour de lui, on ne peut douter qu’il ne surmonte facilement l’homme sauvage ; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore, mettez-les nus et désarmés vis-à-vis l’un de l’autre, et vous reconnaîtrez bientôt quel est l’avantage d’avoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, d’être toujours prêt à tout événement, et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi.»