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Platon opposait la philosophie et la poésie, mettant en garde ses contemporains contre cette dernière. Mais est-ce justifié ? N’y a-t-il pas un terrain d’entente possible ? Leur alliance ne pourrait-elle être féconde, pour l’une comme pour l’autre ?

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Platon, la République
« [Dans un revers de fortune,] comme dans un coup de dés, nous devons, selon le lot qui nous échoit, rétablir nos affaires par les moyens que la raison nous prescrit comme les meilleurs, et, lorsque nous nous sommes heurtés quelque part, ne pas agir comme les enfants qui, tenant la partie meurtrie, perdent le temps à crier, mais au contraire accoutumer sans cesse notre âme à aller aussi vite que possible soigner ce qui est blessé, relever ce qui est tombé, et faire taire les plaintes par l’application du remède. Et celui qui nous porte à la ressouvenance du malheur et aux plaintes, dont il ne peut se rassasier, ne dirons-nous pas que c’est un élément déraisonnable, paresseux, et ami de la lâcheté ? »
« Et à l’égard de l’amour, de la colère et de toutes les autres passions de l’âme, qui, disons-nous, accompagnent chacune de nos actions, l’imitation poétique ne produit-elle pas sur nous de semblables effets ? Elle les nourrit en les arrosant, alors qu’il faudrait les assécher, elle les fait régner sur nous, alors que nous devrions régner sur elles pour devenir meilleurs et plus heureux, au lieu d’être plus vicieux et plus misérables. »
« Mais si, mon cher camarade, elle ne nous apparaît point [utile], nous ferons comme ceux qui se sont aimés, mais qui, ayant reconnu que leur amour n’était point profitable, s’en détachent – par force certes, mais s’en détachent pourtant. Nous aussi, par un effet de l’amour qu’a fait naître en nous pour une telle poésie l’éducation de nos belles républiques, nous serons tout disposés à voir se manifester son excellence et sa très haute vérité ; mais, tant qu’elle ne pourra point se justifier, nous l’écouterons en nous répétant, comme une incantation qui nous prémunisse contre elle, ces raisons que nous venons d’énoncer, craignant de retomber dans cet amour d’enfance qui est encore celui de la plupart des hommes. Nous nous répéterons donc qu’il ne faut point prendre au sérieux une telle poésie, comme si, sérieuse elle-même, elle touchait à la vérité, mais qu’il faut, en l’écoutant, se tenir sur ses gardes, si l’on craint pour le gouvernement de son âme, et enfin observer comme loi tout ce que nous avons dit sur la poésie. (…) Car c’est un grand combat, ami Glaucon, oui, plus grand qu’on ne pense, que celui où il s’agit de devenir bon ou méchant ; aussi, ni la gloire, ni la richesse, ni les dignités, ni même la poésie ne méritent que nous nous laissions porter à négliger la justice et les autres vertus. »

 

Lucrèce, De Natura rerum
« Lorsque les médecins destinent aux enfants
La répugnante absinthe, ils déposent d’abord
Sur le bord de la coupe un miel blond et sucré ;
L’enfant imprévoyant, tout au plaisir des lèvres,
Avale jusqu’au bout le très amer remède :
Dupé, mais pour son bien, il guérit peu à peu…
Ainsi fais-je à présent. Je sais notre doctrine
Trop triste pour celui qui ne fait qu’y goûter ;
La foule horrifiée la fuit. C’est pourquoi, moi
Je vais te l’exposer dans la langue des Muses,
Comme tout imprégnée du doux miel poétique.
J’ai voulu par mon chant séduire ton esprit,
Le temps qu’il ait compris le seul remède utile :
Connaître entièrement la nature des choses ! »

 

Verlaine, Art poétique
« De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature. »