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Principes de la connaissance humaine
« 1. La philosophie n’étant pas autre chose que l’étude de la Sagesse et de la Vérité, on pourrait raisonnablement s’attendre à ce que ceux qui lui ont consacré le plus de temps et de peines aient l’esprit plus calme et plus serein, trouvent plus de clarté et d’évidence dans la connaissance, et soient assiégés de moins de doutes et de difficultés que les autres hommes. Cependant, voici ce que nous voyons. La masse illettrée du genre humain, qui suit la grande route de l’opinion commune, et dont la nature dicte la conduite, est pour la plus grande partie exempte d’inquiétude et de trouble. À ceux-là, rien de ce qui est familier ne paraît inexplicable ou difficile à comprendre. Ils ne se plaignent pas d’un manque d’évidence dans leurs sens, et ne sont point en danger de devenir sceptiques. Mais nous n’avons pas plutôt laissé là les sens et l’instinct pour suivre la lumière d’un principe supérieur, pour raisonner, méditer, réfléchir à la nature des choses, que mille scrupules s’élèvent dans nos esprits au sujet de ces mêmes choses que nous croyions auparavant comprendre parfaitement. Les préjugés et les erreurs des sens se découvrent de tous côtés à notre vue. Nous essayons de les corriger par la raison, et nous voilà insensiblement conduits à des paradoxes inouïs, à des difficultés, à des contradictions, qui se multiplient sous nos pas à mesure que nous avançons dans la spéculation. À la fin, après avoir erré dans bien des labyrinthes, nous nous retrouvons juste où nous étions, ou, ce qui est pis, nous nous arrêtons dans un misérable scepticisme.
2. On croit que la cause en est dans l’obscurité des choses, ou dans la faiblesse et l’imperfection de notre entendement. (…)
3. Mais peut-être montrons-nous trop de partialité pour nous-mêmes, quand nous mettons la faute originellement sur le compte de nos facultés, et non pas plutôt du mauvais emploi que nous en faisons. (…) J’incline à croire que la plus grande partie des difficultés, sinon toutes, auxquelles se sont amusés jusqu’ici les philosophes, et qui ont fermé le chemin de la connaissance, nous sont entièrement imputables ; — que nous avons commencé par soulever la poussière, et qu’ensuite nous nous sommes plaints de n’y rien voir. »
Pierre Abélard, Sic et non
« L’homme bon sort des choses bonnes du bon trésor de son coeur. » Tout cela étant dit, j’entends bien, comme je l’ai décidé rassembler les divers écrits des saints Pères au fur et à mesure qu’ils me viendront à la mémoire. Certains textes qui apparaissent de prime abord dissonants susciteront des questions. Ils obligeront les lecteurs novices à un exercice de recherche de la vérité et les conduiront à plus d’acuité dans leur enquête. En vérité, la clé primordiale de la sagesse c’est de se poser des questions assidûment et fréquemment. S’emparer de cette clé doit être le souhait ardent des étudiants. Aristote, le plus perspicace des philosophes, les exhorte à le faire et, à propos du « prédicament de relation », il dit ceci : « Il est sans doute difficile de trouver une solution à ces problèmes si on ne les a pas, à plusieurs reprises, examinés. Douter de chaque point particulier n’est pas inutile. » En effet, en doutant nous venons à chercher et en cherchant nous percevons la vérité. C’est aussi ce que dit la Vérité elle-même : « Cherchez, dit-elle, et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira…» »
Plotin, Ennéades, I
« Puis il faut voir l’âme de ceux qui accomplissent de belles œuvres. Comment peut-on voir cette beauté du bien dans l’âme ? Reviens en toi- même, et regarde : si tu ne vois pas encore la beauté en toi, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle ; il enlève, il gratte, il polit, il essuie jusqu’à ce qu’il fasse apparaître un beau visage dans le marbre ; comme lui, enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est tortueux, nettoie ce qui est sombre pour le rendre brillant, et ne cesse pas de sculpter ta propre statue, jusqu’à ce que resplendisse pour toi la divine splendeur de la vertu, jusqu’à ce que tu voies la Sagesse debout sur un trône sacré. Es-tu devenu cela ? Est-ce que tu vois cela ? Es-tu devenu simple, sans aucun obstacle à ton unification, sans que rien d’autre soit mélangé intérieurement avec toi-même ? Es-tu tout entier une vraie lumière, non pas une lumière d’une certaine dimension ou forme qui peut diminuer ou augmenter de grandeur – mais une lumière absolument sans mesure, parce qu’elle est supérieure à toute mesure et à toute quantité ? Te vois-tu devenu cela ? Alors tu es devenu une vision ; aie confiance en toi ; même en restant ici-bas, tu t’es élevé vers le haut ; et tu n’as plus besoin de guide ; fixe ton regard et vois. Car c’est le seul œil qui voit la grande beauté. Et si cet oeil arrive jusqu’à cette contemplation alors qu’il est trouble à cause des vices, impur ou faible, n’étant pas du tout capable, à cause de sa lâcheté, de voir les splendeurs, il ne verra rien, pas même si un autre lui montre ce qui est là et qui peut être vu. Celui qui voit, en effet, doit s’être rendu semblable à ce qui est vu, pour parvenir à la contemplation. Assurément, jamais l’oeil ne verrait le soleil sans être parent de la lumière, devenu de la même nature que le soleil, et l’âme ne pourrait voir le beau, sans être devenue belle. »



